Récit de Jean-Pierre Lesieur - Promotion 1951-1954



Chapitre 4 - Premier jour à Vilgénis

Poterne

Vilgénis, étrange porte d'accueil. Est-ce une prison ? Est-ce un bagne ? De hauts murs de pierres et de torchis garnis de tessons de bouteille et de fers barbelés entourent la propriété. Un gardien en uniforme à casquette, pas l'air spécialement commode et causant le père Trovel. Une barrière pivotante, genre passage à niveau « halte police », non « halte » seulement. Une cour mal pavée, et, ça et là, éparpillés comme des oursins de B.D, des plaques de graviers aux contours asymétriques.

CENTRE D'INSTRUCTION DE VILGÉNIS. Quelle chance cette pancarte sinon je serais passé à côté sans savoir que dormait là une école d'apprentissage, tout juste une ferme austère et froide où l'on aurait enfermé des personnes dangereuses pour la société.


Il y a déjà du monde dans la cour. Je ne suis pas le premier. Certains sont venus avec leurs parents, papa d'un côté, maman de l'autre, ainsi qu'on procède pour la première communion, la deuxième et les autres.

Mon père, lui, n'a pas dépassé le guichet de la gare du Luxembourg. Là, il m'a donné l'énorme valise marron, celle dont la famille se servait pour partir en vacances et qu'il avait remonté tout le long du boulevard Saint-Michel. Puis devant la guichetière ébahie il a retiré son éternel béret pour m'embrasser. J'ai eu juste le temps de sentir sa barbe piquante m'effleurer la joue et de respirer une bouffée de sueur dont son crâne à demi chauve était couvert.

- Au revoir fils, il me sembla percevoir un léger trémolo dans sa voix. Non il ne pouvait pas être ému puisque je ne l'étais pas.

- Salut, dis-je hautain, distant, heureux.

À cet instant précis, égoïste et cruel comme les enfants, j'aurais aimé le voir pleurer, cela aurait été au moins le signe qu'il m'aimait, mais il avait déjà tourné les talons, ne me laissant voir que son dos et son béret qu'il s'était revissé sur le caillou, disparaître dans le labyrinthe d'accès métallique au métro.

Quelle solitude tout à coup. J'eusse préféré, mais ne pouvait le montrer par orgueil, que mon père m'accompagnât jusqu'au bout.

L'arrivée à Massy Palaiseau se solda par une chute acrobatique sur le quai valise par dessus tête. Petite cause grand effet. Moi qui avais l'habitude de sauter du métro en marche, j'appris ainsi aux dépens de mon postérieur que sur la ligne de Sceaux le métro roule à gauche. Ce contact avec le bitume réalité du quai eut le mérite de me rappeler que je n'étais qu'un petit garçon dont les culottes longues n'avaient pas fait pousser un seul poil sous le menton.

Cour

Plus j'avance dans le parc, plus je me sens mis en confiance par ces grands platanes centenaires dont le calme feuillage encore vert dispense une sournoise paix... Un petit moment de quiétude troublé par le poids de la valise que je pose de plus en plus souvent. Ils ont dû être plantés là par une belle âme sensible sur qui l'effet de la porte d'entrée avait violemment agi : contraste de la vie en quelque sorte.

Des petites boules tels des hérissons jaunes tombent sur les pavés et éclatent en laissant un marron lisse et nu comme un poussin sortant de sa coque. On aurait envie de le prendre et de le réchauffer. Il y a une ligne de marronniers qui escortent les platanes. Pour l'instant, c'est plutôt moi qui aurait besoin de l'être. Traînant plus que portant ma lourde valise je me dirige vers une des baraques où les futurs élèves forment déjà un groupe mêlés de parents qui donnent les derniers conseils et embrassades.

Beaucoup des futurs pensionnaires ne sont plus là, on leur a donné un numéro de chambre. Je suis dans les derniers, une prémonition. Mon tour arrive : - Chambre numéro 4 - je donne en échange mes deux photos et une somme d'argent pour la constitution du dossier. J'ai laissé la valise à la porte et quelqu'un a dû vouloir l'utiliser comme siège temporaire ce qui lui donne maintenant l'allure d'un grand bâillement de rhinocéros blanchâtre. Je la récupère affectueusement comme un bagnard son boulet de carton pâte et me dirige vers le chalet quatre et la chambre quatre en empruntant une allée couverte dont le toit de tuiles est soutenu par des colonnes rondes. Ça doit être très utile par temps de pluie : un promenoir de monastère comme j'en avais vu un sur mon livre d'histoire du cours moyen-âge.

À ma gauche, une grande cour étendue piquetée de petits cailloux blancs ressemble au lit d'une rivière espagnole en été. L'allée se prolonge là-bas à angle droit. Ma garce de lourde valise se fait de plus en plus lourde et pèse de toute sa vacherie contre ma jambe qui commence à sérieusement s'ankyloser, j'envie les bizuths qui me dépassent avec les mains dans les poches et le père transformé en porteur de gare. Je ne sais pas encore si je dois tourner à droite ou à gauche. J'ai faim. Ce doit être l'heure de la bouffe pour la famille Lesieur rue des Archives, est-ce que mon père a arrosé mon départ plus que de coutume ? Cette impression ne me poursuit pas très longtemps car il faut que je trouve la chambre 4, à droite ou à gauche, à gauche ou à droite, je pose ma valise, bien qu'elle soit déjà par terre.

Chalets

- Vous êtes dans quel chalet ?

- Je ne sais pas, je tends mon papier à l'homme qui vient de m'interpeller. Il est vêtu d'un survêtement, un prof de gym, sans doute ?

- C'est là-bas, il me désigne le chalet qui est au bout de l'allée à droite puis à gauche puis à droite, la chambre au fond, la dernière.

- Merci

- Merci, m'sieur, reprend l'homme, comment vous appelez-vous, je lui donne mon nom qu'il note sur un carnet.


Je ne comprends pas pourquoi il fait ça et me dirige vers le chalet qui n'a rien d'une maison de montagne sauf si on a prévu sa surface pour loger un régiment de chasseurs alpins.

Je pousse la porte battante dont les gonds couinent avec un étrange bruit de ressorts mal montés, en pensant qu'il va falloir que je ne traîne pas longtemps derrière, dans un sens ou dans l'autre, sous peine de la prendre dans la gueule. Elle bat encore dans mon dos lorsque j'esquive de justesse l'extincteur, situé en bonne place contre le mur à hauteur de visage, impossible de le voir de l'extérieur. Je m'avance dans un couloir qui dessert les quatre chambres, et passe en face de la première que j'aperçois à peine tant elle est dissimulée par une rangée de placards métalliques qui s'alignent tout le long du couloir. Porte quatre, il n'y a pas de doute, c'est tout au bout. Elle n'est pas fermée. J'entre.

Une demi-douzaine de gars rangent leurs affaires sur des étagères en bois qui sont à la tête de chaque lit ou stagnent quelques couvertures - toutes identiques - et un traversin.

Je me dirige vers celui qui est le plus près de la fenêtre, lorsque je me souviens d'un conseil d'Albuquerque : « ne te mets pas près d'une fenêtre, il y fait froid l'hiver ». Je bats en retraite, sans que ma stratégie paraisse inquiéter les premiers occupants et je m'installe sur le deuxième lit près de la porte, nullement pressé de lier connaissance. Je mets ma valise sur le lit. À peine avais-je terminé, que, dans le couloir, un coup de sifflet retentit. Nous nous regardons tentant de déchiffrer sur nos visages ce que pouvait signifier ce signal lorsqu'une voix hurle à l'extérieur :

- À la graille.

Ce cri me rappelle brutalement que mon estomac est une réalité et je ne montre aucune difficulté pour me mettre en rangs devant le chalet avec une soixantaine de coreligionnaires.

Nous sommes les « bleus » et à ce titre avons l'honneur de pénétrer les derniers dans le réfectoire et d'être détaillés par les anciens comme la troupe des blues belles girls du Lido en tournée pour le compte du théâtre aux armées.

Emporté par la bousculade de soixante ventres affamés et sans oreilles mais avec des bras et des coudes, je fais naufrage à une table de dix, le dernier de la tablée par rapport à l'arrivée des plats de nourriture. Cette place a son importance, car lors de ce premier repas collectif, je n'ai pratiquement vu arriver dans mon assiette que trois rondelles de tomate et deux cubes de pomme de terre malingres rissolés plus que de coutume, ainsi qu'un petit morceau de pain et un demi verre de bière.

C'était, parait-il, un cérémonial traditionnel dans cette affaire, le dernier de la table, ne devait pas manger, à moins de se lever, de menacer, de réclamer sa part en faisant le coup de poing, quand les autres n'avaient pas peur on ne mangeait pas. Manque de connaissance du milieu, mais cette manière de faire m'apparut comme une singulière coutume.

En tout cas, j'étais prévenu, il fallait être dans les premières places pour manger et je n'avais pas l'intention de me laisser mourir de faim.

À l'opposé de l'animation qui règne chez les deuxièmes et troisièmes années, les six ou sept tables, où nous sommes installées, brillent par leur silence total. C'est le premier contact. Plus tard, demain peut être, dans une semaine, le bruit montera d'un ton celui de la relation qui permet de survivre.

Cantine

La frugalité de mon repas me donne du temps pour prendre contact avec les lieux. Le réfectoire, peint vert bouteille clair laisse pénétrer la lumière par de grandes baies, largement ouvertes. Il fait penser à un aquarium. Partout où se pose le regard vers l'extérieur, il n'y a place que pour des arbres, encore des arbres : marronniers, platanes, chênes, tilleuls, ormes, châtaigniers droits sur leurs ergots comme de jeunes pintades, bouleaux aux troncs blanc de farine, c'est une prison où les arbres sont nos geôliers débonnaires et incorruptibles. Je lève les yeux, un planeur tournoie, il monte... monte... tourne.... descend.... remonte... possédé par le vent, jouet des ascendances, il pique vertigineusement... cabre pilote... cabre, ce n'est pas le jour pour mourir dans les arbres, dans les poissons de l'aquarium. La Seine était jolie les soirs de quai près de l'hôtel de ville. Cabre pilote. J'entends encore les cuivres dans le square du Temple, les concerts du mois de Juin. Tiens un moineau. Il prend appui sur le rebord de la fenêtre je lui jette une boule de mie, partageons en petits frères, mon geste lui fait peur le morceau de pain se perd dans la verdure. Je suis un moineau, je suis un planeur, un poisson, un arbre, et je me suis laissé enfermer volontairement pour connaître les plaisirs du goût des geôles.

Sortir du réfectoire me procure un soulagement indicible. Avant d'y pénétrer j'avais faim, à table je ne pus presque rien manger et sans que je sache vraiment pourquoi, ma fringale a disparu. Bon signe pour la suite.

La chambre au retour me parait plus grande. Tous les lits maintenant possèdent un occupant et le grand déballage commence. On pourrait, sans trop d'imagination se croire au marché aux puces de la porte de Montreuil.

La première chose que je sors de ma valise est un superbe cake aux fruits que ma mère a eu la prudence de mettre dans mes bagages, une ancienne habitude qu'elle avait prise quand elle faisait les colis pour mon prisonnier de père. Il est beau, je le regarde, je n'ai jamais trouvé un cake aussi beau, vais-je l'ouvrir ? Je réfléchis. Tout autour de moi je devine des regards envieux. Et si demain était comme aujourd'hui à la cantine. J'enfouis prestement le gâteau au plus profond du placard qui est au-dessus de la tête de mon lit et j'entasse en désordre ma garde-robe : slips, maillots de corps, chaussette, pour me préserver de la tentation et du vol. Je vérifie au passage que tout mon linge est bien marqué à mon matricule 21292.

Tout me paraissant à peu près bien rangé, je ferme la porte par un cadenas, que je me promis de ne jamais oublier. J'accroche ma serviette sur la barre qui semble être prévue à cet usage. Première corvée : faire le lit. Ici pas de bonne, ni de maman, ni de grandes sœurs. Tous les matériaux nécessaires sont bien rangés au pied du lit en un petit tas bien propret : deux draps, trois couvertures et un traversin composé d'une enveloppe en tissu rêche et écru rempli de crins durs à souhait. Je commence à déplier les draps sans enthousiasme, et je tente tant bien que mal, de donner à ma couche future une allure décente. Le résultat n'est pas en rapport avec tous les efforts que j'ai déployés, une femme de chambre y perdrait sa technique de base. Le drap pendouille, les couvertures sont de travers.

Ce travail m'ayant complètement absorbé, sûrement à cause du manque d'habitude, je n'avais pas encore eu le temps de jeter un coup d'oeil sur les autres garçons qui me tiendront désormais lieu de famille ou d'humanité en réduction dans laquelle je vais vivre pendant une année.

Tout de suite un grand gaillard blond attire mon attention. Il parait beaucoup plus vieux que les autres. Une maturité d'homme avant la lettre. En face de moi, s'est installé le chef de chambre, un troisième année. Il est gros, blond également, et ce qui d'emblée se remarque il arbore un cou de taureau. Pour l'instant, allongé, sans accorder le moindre intérêt aux nouveaux que nous sommes, il lit un roman policier dont je peux discerner sur son visage toutes les péripéties. Le traître est châtié, le héros s'envoie une fille, la mitraillette crépite, autant d'actions qui se traduisent par une mimique différente, un éclat de rire ou un « la vache » qui résonne curieusement dans le silence de ceux qui se dévisagent avec curiosité sans oser encore s'apostropher.

Nous somme quatorze garçons allongés sur nos lits alignés dans la longueur de la chambre, sept de chaque côté, venus d'horizons différents, de milieux différents, quatorze garçons avides d'apprendre un beau métier, dont le nom ronfle dans l'espace comme un moteur débridé : mécanicien dans l'aviation.

Ce soir, pour aucun d'eux il n'y aura de promenades dans la rue, de table familiale où chacun commente sa journée d'école ou de travail, de mots affectueux avant d'aller au lit, rien... seulement le plaisir ou la difficulté de découvrir un genre de vie entièrement nouveau. Le sera-t-il longtemps ?

Encore un coup de sifflet, décidément c'est une habitude à laquelle il va falloir s'habituer, pourtant c'est l'aviation, pas la marine.

- « Allez, dehors là-dedans ! » mugit de chef de chambre au-dessus de son cou de taureau.

- Pourquoi faire ?

- Tu verras bien bleubite, rétorque la tignasse blonde au cou comme tout à l'heure. Nous ne pouvions être mieux renseignés.

Et de nouveau, nous nous trouvons alignés devant le chalet. Des types passent dans les rangs en nous scrutant avec attention. Comme je suis beaucoup plus petit que les autres, cela les étonne et j'entends dire au passage :

- Ils sont pas épais cette année, et tous de rire.

J'appris par la suite que nous venions, sans cérémonie, d'être présentés aux moniteurs d'internat. Un autre coup de sifflet nous convie impérativement à prendre nos distances, bon gré mal gré chacun s'exécute, nous n'avions pas encore appris la désobéissance. Une légère bousculade en fin de rang est due à la marche à reculons des derniers qui grognent pour ne pas se faire marcher sur les pieds. Ici il ne fait pas bon être le dernier de quelque chose.

- Silence, s'il vous plaît.

Celui qui a intimé cet ordre est grand, avec des lunettes et une calvitie distinguée. Il s'avance suivi d'un petit bonhomme d'aspect cauteleux, tout en ronds de jambes et en prévenances : le surveillant général (CRIVELLI, Cribus de son surnom) et son éminence grise (BLANCHET). Il cherche ses mots avec un peu d'affectation :

- Aujourd'hui vous allez subir la visite médicale - un temps d'arrêt - je tiens à vous rappeler qu'il est interdit de fumer à l'intérieur des chalets, des salles de cours et dans l'enceinte du parc et que vous êtes ici pour travailler avec cœur courage et... loyauté.

À ce moment précis une bousculade se produit dans les rangs un garçon remonte en courant l'allée, arrivé à deux ou trois pas du surveillant général il s'arrête, essoufflé par le sprint

- Pardon monsieur, est-ce vrai qu'on peut devenir mécanicien navigant ?

Le surveillant général le toise d'un regard glacial

- Vous demanderez à vos maîtres demain, regagnez votre place, je n'aime pas beaucoup que l'on quitte les rangs sans autorisation, puis se retournant vers son éminence grise :

- Prenez-moi le nom de ce gaillard et faites lui copier cinq fois le règlement du centre.

Si le silence et la stupeur pouvaient atteindre des limites nous aurions connu un de leur état extrême, mais par bonheur un coup de vent secoua les grands platanes, pour nous rappeler propicement que derrière le grand mur et la connerie, la vie continuait immuable, dans le ciel et les arbres.

À l'infirmerie, une gentille et jolie infirmière, nous pèse, nous toise, avant de nous remettre dans les mains expertes du docteur :

- Ça va ?

- Ça va !

- Allonge-toi, deux doigts sur le ventre, tu as mal ?

- Non,

Un petit coup de stéthoscope

- Rhabille-toi.

L'infirmerie était située tout en bas, près du château, il fallait remonter maintenant vers la lingerie, qui était elle située tout en haut près des chalets.

Là une femme assez âgée, dont on devine qu'elle passe son temps à repasser à la courbure de son dos, nous donne, après avoir pris nos mesures, deux paires de bleus de travail. En réalité, deux paires de cottes ocre jaune. Ce seront là, désormais, les seules tenues journalières et tolérées pour nous à l'intérieur du centre. Et gare à la fantaisie, elle était vite ramenée au rang du « comme tous les autres ».

Ces formalités accomplies et toujours en rangs deux par deux, permission nous est donnée de nous retirer dans nos appartements privés et collectifs des chalets.

Que faire quand le seul mobilier dont on dispose est un lit ? En faire le tour, lui raconter une histoire drôle, le frapper, l'attacher à la porte, s'y allonger et attendre.

Attendre le repas du soir; attendre on ne sait quoi d'inattendu que personne en vérité ne souhaite tant la journée a été fertile en découvertes de toutes sortes, attendre que quelqu'un cause :

- Où habites-tu ?

C'est mon voisin de lit, couché sur le ventre, la tête légèrement inclinée vers moi et posée sur son coude, un grand gaillard blond dont les pieds touchent la barre du fond du lit alors que la tête frôle l'autre extrémité.

- Paris et vous ?

- Aulnay-sous-Bois, tu connais ?

- Un peu. J'y suis passé en vélo avec mon père pour aller cueillir du muguet au premier Mai.

Je n'ose pas le tutoyer, il m'impressionne avec ses au moins un mètre quatre vingt et ses allures d'homme déjà terminé. Pourtant la voix est douce et amicale :

- Tu peux me tutoyer

- Oui, oui oui, bien sûr, tu voulais, heu tu veux être mécanicien ? question banale n'étions-nous pas là pour le devenir. J'appris par la suite qu'on pouvait aussi être électricien ou radio en restant un an de plus dans le paradis.

- Ouais

Un assez long silence s'étale entre nous. Je revois les bois où avec mon père nous cherchions du muguet, à demi courbé sous les taillis, les arbustes, jubilant chaque fois que nous découvrions une petite clochette encore verte.

- Pas de quoi faire un bouquet, maugréait mon père, allons prend des feuilles, ce sera toujours ça.

Aulnay-sous-bois, oui, là-bas, il y avait encore des bois, avec de vrais arbres comme ceux que je voyais maintenant à travers la fenêtre, un peu couleur rouille, un peu défiguré par le vitriol de l'automne. Peut-être que son bois à lui était celui où j'avais cueilli du muguet ?

- Il y a du muguet dans tes bois ?

- Quels bois ?

- Bein, Aulnay-sous-Bois.

Un éclat de rire, vite tempéré, salua ma question. Il riait bien, large, franc, il devait plaire aux filles.

- À Aulnay, il n'y a plus de forêts, on dit sous bois parce que dans le temps, oh puis ça serait trop long à expliquer.

Peu à peu, je me rappelais, qu'avec mon père nous étions allés bien plus loin, beaucoup plus loin, nous avions monté une côte terrible pour les mollets du petit cycliste que j'étais alors.

- Qu'est ce que tu crois qu'ils vont lui faire au gars de tout à l'heure ?

- Celui qui voulait être mécanicien navigant, je ne sais pas

Le chef de chambre ayant entendu notre conversation intervint

- Votre gars, il aura deux heures de colle samedi, puis s'adressant à toute la chambrée, écoutez les gars, si vous vous imaginez devenir pilote ou mécanicien, vous vous foutez le doigt jusqu'au coude dans l'oeil, il est encore temps de reprendre votre valise et de changer de boîte. Vous aurez une belle petite caisse à clous et un bleu de chauffe. Un garçon à l'accent traînant lance alors :

- Pourtant sur le prospectus qu'on a reçu au moment de l'inscription il y a marqué, toutes les carrières de l'aviation.

- Il y en a peut-être quelques-uns qui y arrivent, mais pas beaucoup, et il faut encore drôlement bosser les maths et le reste après la troisième année, ici on forme des ouvriers. J'étais prévenu.

- Qu'est-ce que c'est la colle ? demande un petit rouquin.

- Une punition, tu restes deux heures de plus à l'école, c'est-à-dire qu'au lieu de partir à une heure le samedi, tu pars à trois heures.

- Et la caisse à clous ?

- C'est comme ça qu'on appelle la caisse à outils quand on travaille.

Ainsi, peu à peu, l'atmosphère de la chambre devenait plus conviviale. Le gros chef de chambre ne me plaisait pas trop. Je le trouvais suffisant et me méfiais instinctivement de lui.

Un nouveau coup de sifflet se fit entendre à l'extérieur.

- À la graille, lança le chef de chambre.

Cette fois j'ai un allié et il est de taille, le grand blond.

- Tu te mets à côté de moi, m'intime mon nouveau camarade qui s'appelle Guy RIBON, et tu mangeras, n'aie pas peur. Je lui avais raconté ma mésaventure du repas de midi, et il ne voulait pas me voir dépérir et puis un si petit bonhomme, il me rendait bien 30 centimètres, il fallait le protéger.

Ceci me permit de constater, que la force, même si elle n'est pas employée permet bien souvent d'éviter la ruse et j'eus beaucoup moins d'inquiétude pour mes repas à venir.

Dès la fin du dîner, Guy et moi, nous nous dirigeons vers le bout du parc. Ceci nous est permis par le règlement qui stipule entre autre de respecter les branches d'arbres, les arbustes, les poissons des étangs.

Ce soir, il nous est seulement essentiel de marcher un peu, de prendre l'air, avant de retourner dans le chalet pour dormir, sans nous occuper du décor, nous avons trois années pour en faire le tour.


Chapitre 5 - Drôle de réveil

Sept heures, un grand coup de sifflet donne un coup de sagaie dans le cul de la nuit, je me réveille en sursaut, j'ai dormi comme un loir, quand les loirs peuvent dormir.

- Décrassage, décrassage ! gueule une voix dans le couloir en tapant de toutes ses forces dans les portes. Les portes claquent, on se croirait dans Feydeau. La nôtre s'ouvre brusquement, laissant libre passage à un énergumène en survêtement qui avise le premier matelas venu, le retourne avec son occupant, et menace d'en faire autant à tous les autres si nous ne sommes pas dehors en short dans les cinq minutes qui suivent.

- Qui c'est ce con ?

- C'est doudou, le moniteur responsable du chalet.

Il y avait trois chalets, un par année, et un moniteur d'internat pour nous encadrer pendant notre sommeil, et, dans chaque chambre, un chef de chambre qui était choisi parmi les troisièmes années ayant obtenu de bons résultats scolaires. Nous étions bien cernés.

Il n'y a plus qu'à s'exécuter. Les sifflets donnent du pois chiche dans tous les coins. Devant chaque chalet, les élèves, aussi bien les premières années que les autres battent la semelle, en short pudiquement baptisé le flottant, en criant aux retardataires : de se dépêcher, de se grouiller, de se magner le train, de s'agiter les flûtes, et d'autres encouragements du même type salutaires et plus salaces.

Je trottine à demi réveillé, n'évitant pas l'herbe humide de rosée. Bientôt mes petites espadrilles en toile caoutchoutée sont complètement détrempées. Je sens mes chaussettes qui se gonflent, se gonflent de flotte, je n'ose plus poser le pied par terre de peur de me casser la gueule tant le sol devient glissant et marécageux au moindre appui que j'essaie de prendre et patatras ce qui devait se produire arriva, je me répandis de tous mon long dans la luzerne, finissant de mouiller la partie de mes vêtements qui ne l'était pas encore.

- Putain, si je me chope pas la crève, maugréai-je en me remettant sur pied et en tentant de reprendre place dans le peloton qui courait.

Au passage j'aperçois un groupe de troisième année qui s'est arrêté au bout du chalet et qui attend tranquillement, au sec que tous aient terminé les deux tours de chalet. Ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un aveugle.

Pour un réveil, c'est un réveil. J'éprouve beaucoup de mal à distinguer si je rêve, si je dors ou si je suis en état de veille pour un film de série B ou je tiendrai un rôle secondaire. L'échauffement de la course aidant, je m'aperçois qu'il y a du soleil, que nous courons dans une brume légère jusqu'à mi-jambe, ce qui est presque féerique, que le ciel est bleu et que je commence mon premier jour d'apprentissage d'internat aussi important que l'autre pour apprendre la vie.

Ouf, nous voilà revenu à notre point de départ, quelques fanatiques sont demeurés derrière nous pour faire des mouvements d'éducation physique, je les admire car je n'en aurai ni la force ni l'envie.

Maintenant un quart d'heure pour s'habiller avec le pimpant petit bleu de chauffe, se laver, avant ou après, au choix, et se remettre en rangs sous l'injonction d'un autre coup de sifflet. En route pour le réfectoire. J'ai gardé mes chaussures de sport, parce qu'il faudra plus d'un quart d'heure pour dénouer les lacets mouillés. Quand je marche, j'entends « floc ! floc ! » comme si je me déplaçais avec une flaque d'eau sous chaque pied.

Le matin les goinfres sont beaucoup moins virulents, peut-être que leur appétit se réveille plus tard qu'eux. Il n'y a pas de problème de places et même les derniers de la table parviennent à obtenir une tasse de chocolat chaud et un morceau de pain.

Le déjeuner terminé il me reste à accomplir l'opération toilette. Les lavabos ainsi que les waters sont tout au bout du chalet. On y pénètre par une porte battante qui porte bien son nom. Il suffit de la pousser pour qu'elle entre en activité, surtout quand deux gars veulent l'utiliser en même temps un pour sortir et l'autre pour entrer... C'est le plus vigoureux qui passe. Il faudra que je fasse attention car avec mes quarante et quelques kilos tout mouillé, je risque de me trouver coincé entre la porte et la cloison, légèrement aplati et le pif comme une meringue.

Il n'y a pas d'eau chaude au lavabo. Le petit robinet jaune, placé trop haut, laisse tomber une cascade d'eau qui, en tombant dans le bac blanc émaillé, gerbe en fines gouttelettes éclaboussant de tous côtés. Il faut sérieusement s'écarter pour ne pas prendre une douche accidentelle et voir mes vêtements propres plus vite que mon visage.

Les douches sont au fond. Un régulateur permet de régler la température de toutes les cabines. Ça signifie qu'une fois à poil, savonné de pied en cap, si un petit malin joue avec la manette ou c'est la douche écossaise ou c'est la douche glacée ou c'est la douche brûlante. Et des petits malins, dans le brouillard j'en repère quelques uns.

Je parviens à apercevoir le haut de mon crâne dans une des deux glaces fixées au mur. En me hissant sur la pointe des pieds je vois mon visage. Pour en voir plus, ou il me faut un petit banc, ou il faut que deux mains bienveillantes me fassent la courte échelle. Ça va être marrant. Comme un futur propriétaire, tout en me savonnant avec conscience le visage, je dresse l'inventaire des lieux. Aie, je me suis mis du savon dans l'oeil. J'ai vu faire les terrassiers qui se lavent sur les chantiers. Je glisse ma tête sous l'eau froide, la joue légèrement inclinée, et mes mains en creux je récupère l'eau bienfaisante pour en frictionner activement mon visage. Putain que c'est froid. Personne ne remarque l'exploit parce que je ne leur ai pas dit que je n'aime pas me laver à l'eau froide, que chez moi, malgré le manque de confort je me suis toujours lavé à l'eau chaude que ma mère faisait chauffer dans une casserole et qu'elle versait au dernier moment dans la cuvette et qu'en été, elle faisait chauffer une grande bassine au soleil pour nous donner, à ma sœur et à moi des bains tièdes qu'on appelait notre piscine.

J'en vois qui sont torse nu devant la fenêtre grande ouverte. Un frisson rétrospectif ou prospectif me parcourt à l'idée de devoir en faire autant. Attendons l'hiver, ils seront moins braves.

En crachant ma dernière gorgée de dentifrice dans le lavabo, je range mes affaires : Savon, peigne, brosse à dents, je rabaisse mes manches, détourne le col de ma veste tout trempé, et regagne ma chambre.

Les fenêtres y sont grande ouvertes, le soleil entre comme il veut, peu à peu tout reprend une allure quotidienne, normale, presque familière.

- Eh, le p'tiot tu fais ton lit !

Je l'avais oublié celui-là. Il est vrai qu'à la maison, je me levais à la dernière minute, pour courir à l'école, où j'arrivais régulièrement après la mise en rang pour me faire engueuler par le directeur. Quelle idée de faire un lit. Pourquoi ne pas seulement tirer les couvertures et le tour est joué. Je tente de négocier.

- Allez, grouille toi, dans dix minutes on doit aller au cours

Ça ne ressemble vraiment pas à une plaisanterie et j'en déduis finement qu'il en sera ainsi tous les matins. Charmante perspective, cette apostrophe anodine et justifiée m'a mis en colère, non pas un de ces accès terrible où l'on est prêt à tout affronter, tout détruire, mais un vague malaise construit dans l'impuissance, la gêne, la démangeaison idiote dont on ne peut déceler l'origine. Il m'énerve vraiment ce chef de chambre au cou de taureau, rien de sympathique. Mon voisin, Guy, qui semble avoir pris le pli plus vite que moi, est allongé sur son lit, en bleu de travail, il lit.

C'est alors que je prends conscience d'être encore en pyjama, de ne pas avoir ordonné ma literie dans l'alternance conseillée par le cérémonial : des deux draps pliés l'un à côté de l'autre en dessous, puis au dessus les couvertures pliées en quatre et enfin le traversin posé devant, le tout placé au pied du lit, de ne pas avoir rangé mes affaires, d'être dans un centre d'apprentissage bien loin de la rue des Archives. Jusque-là les événements m'avaient effleuré comme dans un joli rêve dont j'aurai pu choisir le thème, avec dans une suprême inconscience l'impression que j'allais me réveiller, que je pourrais en sortir et que toute cette aventure n'avait donc pas d'importance.

Tout en arrangeant mon lit à la hâte, je regarde un peu autour de moi. Je suis bien le dernier. Les autres sont prêts, impatients, fébriles, détendus. Ils ont posé au pied de leur lit les cartables.

- T'as encore cinq minutes.

Toujours ce chef de chambre, il doit m'en vouloir particulièrement. Ce match contre le temps, que je suis en train de livrer seul avec courage et obstination, semble amuser la galerie mais pas un seul n'aurait l'idée de me proposer de l'aide, la porte s'ouvre, un moniteur braille :

- Dépêchez-vous, puis il prend à partie un garçon allongé, tu mets les pieds sur les couvertures, chez toi ?

- Non, non, m'sieur, bredouille l'interpellé.

Tous ceux qui étaient dans la même position que lui en profitent sournoisement pour écarter les jambes et laisser pendre leurs souliers et leurs jambes de chaque côté du lit avec un air désinvolte.

- Et toi, pas encore habillé, il te faut peut-être une chambrière ?

Aimable proposition que j'évite habilement d'accepter.

- C'est quoi une chambrière ?

- C'est ça, fais le malin, faudrait aller plus vite, sinon tu resteras samedi pour finir.

Sur ce il sort dignement pour aller faire son numéro de cirque dans la chambre voisine. Il faut de la discipline que diable.

La cloche annonçant les cours sonne brutalement amplifiée par les coups de sifflet des moniteurs, c'est un tintamarre qu'on ne peut pas ne pas avoir entendu. Je suis prêt, enfin presque, j'ai fait un tas de tout ce qui traînait, mis le tas dans mon placard, refermé la porte en forçant légèrement et posé le cadenas. OUF !

Toujours la mise en rangs le long des allées couvertes, mais cette fois au lieu de se ranger par chalet, le cérémonial réclame d'abord les troisièmes années, puis les deuxièmes et enfin nous : les bleus.

Les coups de sifflets ne manquent pas : distance, baissez les bras, distances, tournez-vous, retournez-vous, silence dans les rangs. Les anciens regagnent leur salle de cours ou les ateliers, nous demeurons sur place.

Le surveillant général pénètre à nouveau au centre de la cour, respectueux tumulte.

- Nous allons vous diviser en trois sections : A, B, C. Les élèves dont les noms suivent iront se ranger devant le chalet D. Tout l'abécédaire va y passer, et commence à s'égrener le chapelet traditionnel de l'appel, certainement pour s'assurer que tout le monde est là et qu'il n'y a pas de resquilleur. Litanie. Les uns après les autres les appelés gagnent le chalet D. Le surveillant attaque gaillardement les C, lorsque :

- CUCU (À fait, par la suite, modifier son nom en CUCY) !

Sa voix porte un peu plus loin, nous nous regardons. Stupeur. Silence. Un formidable éclat de rire secoue le groupe. C'est une blague, une plaisanterie destinée à détendre le premier jour. Pas l'air comique pourtant le surgé.

Un grand garçon lymphatique va se ranger en levant les deux bras à la queue de la section A devant le chalet D, Il doit avoir l'habitude de ce genre de manifestation. Quand on porte un nom pareil, il n'est pas permis d'en changer sous peine de perdre sa ration de rires et de quolibets quotidienne.

Je suis affecté à la section B, mon copain Guy à la section C. Nous nous regardons sans oser parler. L'afféterie de la mise en scène rencontre le destin de tous ces gamins qui vont apprendre un métier qui contrairement à tout ce que l'on pourrait croire n'a rien de militaire. Ils sont là pour travailler, pour devenir les apprentis d'Air France et réparer toute leur vie des avions pour qu'ils partent à l'heure, arrivent à l'heure et transportent dans les meilleures conditions possibles des millions de passagers.


Chapitre 6 - Découverte des profs

La section B se dirige vers le chalet E où elle aura sa salle de cours principal, nous y pénétrons sans rien dire.

La salle est à peu près de la même dimension qu'une chambre. Les tables et les bancs sont soudés ensemble, sûrement pour ne pas pouvoir les emporter, un tableau noir, une estrade, un bureau. Une salle de classe comme toutes les autres du même modèle dans toutes les écoles de France. Une salle de classe sans spécificité.

Derrière le bureau, assis confortablement, son gros ventre calé entre fauteuil et dessus de bureau où il déborde un peu, un homme, obésité sans doute, des lunettes, un faux air de Tartarin de Tarascon. Là, ça y est, l'accent, un peu plus rocailleux, que celui de la Provence du nord, moins chantant. J'appris par la suite que le professeur de math, que nous découvrions là, vautré, monsieur Fraïssé, était toulousain, et que son accent s'était peu à peu modifié au contact de celui de Paris.

La voix est forte, tonitruante, les colères doivent être terribles, le calme bon papa comme il doit les regretter ensuite, un fond de bonhomie habite son visage.

Nous nous asseyons au hasard, au choix : les bons devant, les moins bons derrière, comme de juste les premières tables sont inoccupées. Je me retrouve seul sur un banc pour deux. Je pourrai y poser mon cartable. J'ai pris une place devant pour voir au tableau.

La voix puissante gronde :

- Asseyez-vous ! ,alors que tout le monde l'est.

M. Fraïssé se lève avec peine, en repoussant le plus loin possible la chaise du bureau pour parvenir à s'en extraire, dégage le ventre, et commence la distribution des cahiers d'un pas pesant qui fait remuer les lattes des murs de la classe. Pas fabuleuse la construction. Tout en marchant, un peu essoufflé il nous parle :

- Il vous faudra un livre de mathématiques, le centre les fournit, mais s'ils ne sont pas rendus en bon état, vous les paierez sur votre masse individuelle.

Au deuxième rang un doigt timide se lève

- Qu'est ce que c'est, monsieur, la masse individuelle ?

- De l'argent donné par vos parents pour toutes les déprédations, les dé-pra-da-tions, la voix accentue encore le mot pour lui donner un aspect terrible, que vous pourriez occasionner au cours de votre scolarité.

La distribution des cahiers achevée, monsieur Fraïssé retourne à son bureau, s'assied, pose ses coudes sur la table et enchaîne :

- L'année dernière, j'ai beaucoup fait rire vos camarades en leur contant cette anecdote. La mathématique demande un esprit de précision et une connaissance absolue des signes conventionnels : P.L.M qu'est ce que cela évoque pour vous ? Tenez, vous au deuxième rang

- Heu, heu je ne sais pas

- Qui le sait ?

PARIS LYON MÉDITERRANÉE, la classe avait répondu avec une belle unanimité qui fit sourire notre Tarascon. Il tient son effet, il est sûr de lui. Un petit sourire ironique plisse dans la masse charnue de ses bajoues

- Bien, je connais un militaire qui, voulant se rendre en Auvergne, s'est retrouvé à Marseille parce qu'il avait cru que P.L.M voulait dire : pour les militaires.

L'assistance béate ne réagit pas. Au bout de quelques minutes quelques sourires ironiques fleurissent sur les trognes plus polies ou plus lèche-bottes que les autres.

- Je vous dis ça, parce qu'en mathématique il faut vous méfier des sigles. Les sigles peuvent vouloir dire n'importe quoi. Précisez toujours de quoi et de qui vous voulez parler.

L'effet comique a été manqué, irrémédiablement, et il semble même, qu'après ce coup de génie, la prise en main de la classe sera difficile.

Important ce premier frottement avec un professeur. Personnellement il ne me plaît pas. Je lui trouve un air d'auguste de cirque qui pourra peut-être parvenir à nous divertir mais à qui je ne fais pas confiance pour m'apprendre les maths, d'autant que je n'ai pas de dispositions particulières. A priori il peut faire peur mais n'impressionne pas. De plus il m'a semblé discerner une certaine surdité qui va faire les délices des cancres et des moins cancres pour de bonnes blagues dans son dos, et avec un prof chahuté on ne fait rien. C'est de bonnes connaissances en math dont j'ai le plus besoin.

Pourtant, durant cette première heure, nous avons beaucoup écouté, beaucoup entendu d'histoires du même tonneau que le P.L.M, et fort peu effleuré le calcul. Est-ce que ce sera toujours ce lent survol ? Cet attouchement délicat du chiffre et de la formule par le biais d'une faconde toute méridionale et un peu désuète ?

M. Fraïssé nous donne notre emploi du temps : trois heures de mathématique par semaine, nous ne serons pas saturés, puis il nous congédie en allumant une cigarette et sort de la classe.

Entre deux cours nous avons droit d'aller au W.C et de nous dégourdir les jambes dans les allées couvertes.

- Il est marrant le gros

- Tu trouves

- Ouais, et il ne nous surcharge pas de boulot, même pas un exercice pour demain.

Je n'avais pas pensé qu'on puisse nous donner du travail pour le lendemain. Il va donc y avoir un moment pour travailler après la fin des cours. Une sorte d'étude en quelque sorte. Est-ce qu'on va revenir dans les chalets ici ou dans ceux où l'on dort ?

Comme notre moment de détente touche à sa fin, je vois passer un homme qui entre dans le bâtiment, une sacoche à bout de bras. Je questionne

- Qu'est ce qu'on a comme cours maintenant ?

- Te bile pas mon pote, t'en as pour trois ans et t'as le temps d'être au parfum. On ne peut être mieux renseigné.

Nous retournons dans la même classe, aux mêmes places. Les murs sont en bois, le parquet vibre quand les élèves marchent dessus. Les fenêtres sur la gauche s'ouvrent en pivotant de haut en bas par leur milieu et sont maintenues ouvertes horizontalement par une chaîne que l'on fixe à un piton. Les grands doivent faire attention en se levant de ne pas se mettre la tronche dedans. Le soleil arrive assez confortablement et s'il ne pouvait pas le faire par les fenêtres, il y parviendrait par les interstices laissés entre les planches qui dessinent de jolis rayons dans lesquels on peut voir virevolter avec grâce la poussière. Il n'y a rien d'accroché aux murs et cela donne au local une allure assez spartiate. L'architecte ne s'est pas cassé le train pour rendre agréable à l'oeil la perspective, ce devait être seulement un architecte d'extérieur. Bien que l'extérieur... Un poêle, genre Godin, comme on en voyait sur les gravures représentant des classes sous Jules Ferry, est mis pour l'instant à l'écart, sans tuyau, il attend sagement les premiers froids.

- Mon nom est monsieur Vaysse, sans t, et sans ironie. Je suis votre professeur de français. Il est assis. Tout cela a été débité d'une voix monocorde un peu comme le ferait un acteur qui après un accident de voiture a été obligé de rééduquer sa parole, diction nette mais aucun registre, pas de tonalité, nasillarde. D'ailleurs tout en lui reflète une certaine mutilation : Il n'a plus de cils, ni de sourcils, et dans un visage cette absence gêne terriblement, c'est comme s'il n'avait plus la possibilité d'exprimer des sentiments. La lèvre inférieure tombe en un mouvement perpétuel qui ne semble pas près de vouloir se tarir. La voix ressemble à celle d'un ventriloque. Tout est dans les tripes. Chaque reprise de sa respiration semble vouloir être la dernière, puis la mécanique repart, bien entretenue, bien graissée, un peu luisante. Un doux ronronnement.

- Vous aurez un cahier de français et je suis chargé de vous faire aussi la législation, pour laquelle, bien sûr, vous aurez un autre cahier. Je ne veux pas avoir à faire de discipline, vous pouvez demander aux anciens, je n'ai pas l'habitude de coller...

Devant nos mimiques interrogatives et notre stupeur :

- Bien sûr de coller, quoi, de vous mettre en retenue le samedi après-midi. Je suis anticolle. Tenez vous, anti, qu'est ce que cela veut dire ?

- Heu! heu!

- Et bien contre, pardi, pourquoi contre, parce que anti vient du grec et attention à l'antimoine, c'est un métal et non pas un remède pour supprimer les moines.

Décidément on a la manie du jeu de mots dans le centre. Et le voilà qui se met à rire, mais d'un rire étrange, sans expression sur le visage, un rire muet et convulsif qui ne fait bouger aucun muscle, maladif et dérangeant. Un rire doux qui tombe dans le silence total et personne n'ose manifester quoi que ce soit. Bouleversé.

- Prenez vos cahiers, nous allons faire la première dictée de l'année.

- Msieur, vous ne nous les avez pas donnés.

Il les distribue en passant dans les rangées. Autant le prof de math était gros autant lui est fluet. Un fil, qui doit se nourrir avec des yaourts.

- Il y a trop de fleurs dans le jardin ombreux

- Msieur, trop de ou trop peu, effectivement l'accentuation du P se transforme en Pe mais un Pe guttural, sourd, martyrisé.

Processus invariable, celle-là n'est pas trop difficile, mais la prononciation du prof semble tellement déformer les mots qu'il semble que nous ayons à faire à des animaux étranges enfermés dans une jungle subitement apparue dans la classe.

- Et la rivière(reu) meurt (reu) dans le delta somp(peu)tueux.

Il va falloir s'habituer et chaque dictée va devenir une épreuve à découvrir à tâtons en essayant d'inventer les mots que nous ne connaîtrons pas.

Nous corrigeons la dictée, la moyenne des fautes est impressionnante. Est-ce tellement grave ? Le brave type de prof maladif n'a pas l'air de s'en formaliser. Ne sommes-nous pas ici pour apprendre à travailler de nos mains, connaître un vrai métier tout ce qu'il y a de plus manuel, il ne s'agit pas de sortir une promotion d'écrivains. Alors contre mauvaise fortune bon cœur : que le professeur prononce mal, qu'il n'ait pas la culture nécessaire, qu'il n'ait rien à nous transmettre, très peu à nous apprendre, quelle importance. Les instructions qu'ils avaient reçues à l'embauche étaient impératives, il devait faire de nous des ouvriers, pas des bacheliers. En français le programme était élogieux. Pas de littérature, rapport, lettre, compte-rendu, rédaction.

Pour l'instant nous voilà rejetés dans l'allée abritée, cartable sous le bras, discutant. Il est onze heures trente, à midi moins dix nous nous retrouverons au réfectoire pour manger, à l'auge commune. La matinée m'a paru longue. Je retrouve mon voisin de dortoir, Guy. Il ne semble guère enchanté de nos deux professeurs

- Si c'est tout ce que nous avons pendant trois ans cela va être gai

- Oui

- Le gros est rond et le petit parle tout seul. Je l'ai vu dans l'allée, il tenait une conversation avec son livre.

- Ça doit être un tic, j'ai remarqué que sa lèvre inférieure avait toujours un petit tremblement, il a dû souffrir ce type.


Chapitre 7 - Premiers coups de lime

L'après-midi, nous avons notre première séance d'atelier. L'atelier est situé dans un chalet exactement semblable à tous les autres, mais ici pas de cloisons. Des établis, rangés de part et d'autre d'une grande allée centrale, nous attendent en silence. Sur chaque établi quatre étaux, quatre tiroirs où sont soigneusement rangés des outils, et devant nous, comme à l'étal du boucher une série de limes, plongées dans des gouttières en bois qui les tiennent verticales. Au centre du bâtiment, une cage vitrée sert de bureau, aux professeurs, qui sont d'anciens ouvriers ajusteurs, forgerons ou tourneurs, et paraissent évoluer à l'intérieur comme dans un bocal dont nous ferions pour une première fois la visite guidée. En face du bocal, local, le magasin d'outillages, où nous pourrons prendre avec un jeton les forêts ou les outillages spéciaux. Les lieux sont tenus par un magasinier qui termine là sa carrière bien remplie de classement et de fiches diverses. C'est déjà, en réduction, la préfiguration de l'usine. Çà et là solidement arrimées, des perceuses, nous regardent sagement plantées sur leur patte unique comme les flamands roses du zoo. Une odeur de fer, d'acier, de poussière et de sueur mêlée à celle de l'huile soluble - à base de fuel - blanche comme du lait, vous prend les narines les unes après les autres. La lumière pénètre par les fenêtres, une par établi, il n'y a pas de jaloux.

Au fond il y a des machines impressionnantes, tours, étaux-limeurs, fraiseuses, scieuses mécaniques, dont nous ne nous servirons jamais. Seuls les profs peuvent les utiliser. La scieuse mécanique est en marche et l'on voit ses bras alternativement montés et descendre en un mouvement saccadé et d'une régularité métronomique. Elle met dans le fond un léger ronronnement qui donne au lieu une pointe de vie et d'animation sympathique quand même. Sur le côté droit, une porte vitrée permet l'accès aux lieux.

Qu'allions-nous bien faire dans cet antre où Vulcain n'aurait pas pu renier ses petits. Nous n'allions pas tarder à entrer dans le vif du sujet.

Un homme sort du bocal et vient vers nous, poisson hors ses vagues. Son visage couperosé nous avertit déjà qu'il ne suce pas de la glace et qu'il ne soigne pas son foie seulement à l'huile de foie de morue. Une longue blouse grise l'enveloppe entièrement. Il a les deux mains dans les poches.

- Prenez chacun une place en face d'un étau. Un fort accent du terroir bien profond. Le nez est lumineux.

Je me dirige vers l'étau le plus proche de moi, me campe devant et attend les deux mains posées sur l'établi qu'un nouvel ordre nous soit donné.

- Ouvrez vos tiroirs !

D'un même mouvement les soixante tiroirs se tirent dans un grincement collectif proche de l'arrêt du métro dans la station République.

- Prenez la pièce qui est à droite dans le compartiment du haut.

Des garçons, un peu plus vieux que nous, des deuxièmes années, aident le professeur, ils sont délégués et vont avoir comme tâche de guider nos premiers coups de lime.

- Prenez les mordaches en aluminium et posez-les sur les mors de l'étau, mettez la pièce à plat et serrez-la sur champs.

De l'hébreu, pas pour moi qui ait déjà connu la joie de la lime bâtarde rue Saint-Maur, mais pour les élèves qui viennent de collège ou de lycée. Les délégués les aident.

- Vous avez devant vous trois limes, prenez la seconde en partant de la droite, c'est une lime demi-douce.

Le prof nous regroupe alors au milieu de l'atelier, en cercle autour de lui.

- Limer est un art, la position du corps est importante, il faut avoir une ouverture de pieds de 25 cm environ et être solidement planté, sans déséquilibre, un peu comme un boxeur qui combat.

Mimant la pose, il avance le pied gauche, et avance ensuite le droit pour montrer aux gauchers.

- Vous devez avoir votre étau à bonne hauteur, en pliant votre bras et en touchant votre menton poing fermé vous devez frôler la tête de l'étau, pour les minus il y a de petites estrades.

Là je me sens concerné.

- Pour tenir la lime le pouce doit être dessus et les quatre doigts se refermer par dessous, enfin l'autre main doit être mise paume à plat sur l'extrémité en fer de la lime. Regagnez vos places, prenez la position et les moniteurs vous aideront s'il en est besoin.

Cette séance inaugurale débute comme un cours de danse classique. Soignez vos attitudes, rentrez les fesses, bombez le torse, prenez bien appui sur vos jambes, une deux, une deux.

- Maintenant, soyez très attentif. Nous allons apprendre à limer creux. Levez votre lime à hauteur du regard comme une lorgnette en mettant le manche vers vous.

Le mouvement n'est pas difficile à exécuter, mais les explications ne sont pas d'une clarté parfaite, nous nous regardons mutuellement pour voir si nous avons adopté la bonne méthode. Les moniteurs veillent au grain.

- Vous remarquerez que la lime n'est pas partout de la même épaisseur et qu'elle est bombée vers le milieu. Aujourd'hui nous travaillerons avec le gros ventre de la lime, déterminez-le avec un morceau de craie et deux petits traits de chaque côté.

À nouveau les limes se lèvent faisant ressembler le chalet à un observatoire géant où soixante apprentis astronomes tenteraient en vain dans un même mouvement d'apercevoir une éclipse de lune pour le réalisateur d'une comédie musicale américaine.

- Maintenant, nous allons limer avec la partie située entre les deux traits de lime. Posez la lime bien à plat en faisant un angle de quarante cinq degrés avec la surface de la pièce et poussez par petits coups en appuyant lorsque vous avancez et en relâchant un peu votre pression lorsque vous revenez en arrière. Limez bien au milieu de la pièce de métal.

Je sais faire cela, j'ai appris rue Saint-Maur et bien vite ma lime est creuse à souhait.

Il me reste à aller le vérifier au marbre. Un peu d'huile, un peu de sanguine, la surface à vérifier bien à plat, un vigoureux frottement face de la pièce contre face du marbre seuls les quatre angles ont pris un peu d'huile brunâtre. Je la montre au moniteur, il met un numéro dessus et la jette dans le panier où certaines sont déjà arrivées.

- Occupe-toi à nettoyer ton établi et à graisser tes outils.

Pour l'atelier nous n'étions plus répartis en trois groupes mais tous ensemble. J'en profite pour aller voir Guy que j'aperçois à trois ou quatre établis, affairé, appliqué, son grand corps cassé sur l'étau et la tête qui suit le mouvement du corps semble animée d'un lent balancement de corvette qui s'en va vers le large un joli soir d'été. Harmonieux.

- Alors, grand ça va ?

- Oui, j'ai presque terminé, c'est pas facile ce machin là./p>

- Non

- J'ai bien pigé le truc du bombé, mais j'arrondis toujours les angles.

- Parce que tu limes trop large, essaie de faire des petits mouvements, tu verras.

Le moniteur passe et repasse derrière nous. Je sens que ma présence ne lui plaît guère. Enfin il s'arrête

- Dis donc toi, t'as plus rien à faire ?

- Non

- Laisse travailler ton camarade, et puis tien, va donc me chercher au magasin la lime à épaissir

- À quoi ?

- À épaissir !

Je me dirige vers le magasin. Par le petit guichet aménagé dans la porte j'aperçois un homme, un peu voûté et plus de la première jeunesse qui me regarde arriver derrière ses lunettes d'écaille :

- Pardon m'sieur, puis-je avoir la lime à épaissir, s'il vous plaît

- Attends, il va voir dans ses outillages, revient, je ne l'ai plus, je l'ai prêté au tourneur, va lui demander.

Je me rends auprès du tourneur

- C'est vous qui avez la lime à épaissir, s'il vous plaît, c'est pour...

- Ah, je viens juste de la donner à monsieur QUINA, le professeur là-bas dans le bureau.

Cette lime si voyageuse, si insaisissable, si demandée, me paraît bien utile, pour un objet aussi demandé il pourrait bien y en avoir plusieurs.

Je frappe à la porte du bocal

- Excusez-moi, monsieur, mais le moniteur là-bas aurait besoin de la lime à épaissir.

L'homme part d'un grand éclat de rire

- Mon pauvre vieux, ils t'ont bien eu, mais ça n'existe pas la lime à épaissir, c'est une blague, retourne à ta place.

En faisant volte-face, je vois les trognes hilares du magasinier et du tourneur faisant converger leur regard sur moi. Je devine sur ma nuque le regard du moniteur. J'ai honte, je rougis comme une gourgandine surprise avec son premier amant dans une meule de paille et je regagne ma place pas très fier de ma mésaventure. La lime à épaissir, j'aurai dû me douter.

Guy a terminé sa pièce, il m'adresse un clin d'oeil, certainement pour me dédommager de ma peine.

Les pièces marquées s'entassent dans le panier. Notre premier travail d'homme est là, gisant en vrac, inconnu, anonyme. Un parallélépipède de métal, sans aucune utilité et sans beauté, dans ses lignes strictes et droites. Qui saura plus tard, à quelle fin et pour quel avenir ? Est-ce que parmi nous la postérité retiendra que le meilleur ouvrier de France a limé en creux au centre de Vilgénis le 17 octobre 1952, un jour où l'histoire en avait assez de s'occuper des rois et des guerres.

Les moins doués en terminent péniblement, alors que nous sommes déjà dans l'allée, en route pour regagner nos chalets d'habitation. Guy est à côté de moi.

- Alors ils te l'ont donnée ta lime à épaissir ?

- Ah tu sais aussi

- Tu penses, le moniteur s'est empressé de colporter l'histoire, t'en fais pas c'est une blague, il ne faut pas lui accorder d'importance.

Pourtant je lui en donne une et très grande. Cette histoire me paraît absurde et trop facile. Où est la gloire d'envoyer un gosse se ridiculiser, pour le plaisir. Qu'est ce que c'est que ces adultes qui sont là pour qu'on les respecte et qu'on les aime et qui se permettent ce genre de farce. J'étais déçu, humilié, abaissé d'un cran, outragé. Je ne trouvais pas de mot assez fort pour dire ce que je ressentais tout au fond de ma petite fierté bafouée.

- C'est des cons.

Et Guy acquiesce gravement comme s'il avait compris tout ce que j'avais ressenti.

Il est cinq heures, le repas est à sept heures moins le quart. Nous avons donc presque deux heures à occuper que nous pouvons dépenser à bride abattue.

Nous en profitons pour partir à la découverte de l'immense parc qui nous entoure, sans espoir d'en faire le tour ce soir. Nous longeons les bâtiments, passons sous une sorte de petit pont inutile, empruntons un sentier rocailleux et débouchons dans une clairière. Là immobiles comme des oiseaux de proie fossilisés par les arbres, deux énormes avions semblent sortir d'un cimetière pour avions à la retraite. Ils sont superbes. J'apprendrai par la suite que ce sont des B26, appelés aussi forteresses volantes, qui ont été amenés ici pièce à pièce et reconstruits dans cette clairière d'où ils ne décolleront jamais plus. Leurs carcasses métalliques brillent encore des feux d'un soleil qui se couche pour les parer d'étincelles qui éclatent de mille noyaux de grenade. Leurs queues, qui me paraissent énormes, dépassent même les arbres les plus hauts. Leurs becs posés semblent sucer le suc de la terre, par la roulette avant arrimée à la matrice nourricière. Les hélices tracent sur les fuseaux galbés des moteurs des signes cabalistiques qui parlent de légendes, de fantômes et d'aventures fantastiques pas encore complètement écrites. Ils dorment d'un sommeil de frelonnes atteintes par la ménopause. Mais ce qui ajoute encore au tableau et au grandiose c'est qu'ils soient là, que nous les découvrons en plein milieu du parc, entre les arbres, posés comme par magie, ou descendus du ciel comme tenus par un fil, que dis-je un câble, de sorcière un peu grue.

De temps à autre, un marron tombe sur une aile, faisant vibrer l'appareil entier et prolonge le choc dans l'écho de la forêt. Un écureuil a squattérisé le poste de pilotage d'un appareil. Il nous regarde, puis détale en toute hâte nous laissant dans le regard la vision de sa fourrure ondulante et secouée. Il se reflète dans la carlingue où sa roussitude trace comme un rai de couleur et disparaît pour toujours au-delà des tilleuls jaunes. Nous ne parlons pas, aussi surpris l'un que l'autre...

Entièrement attentif à notre contemplation muette, nous n'entendons pas arriver quelqu'un derrière nous.

- Eh, les petits il ne faut pas traîner vers les avions.

L'homme a une casquette un gros bâton et un Labrador pur race l'accompagne en gambadant. Certainement le concierge qui effectue une ronde. Nous n'insistons pas et poursuivons notre chemin en se promettant de revenir rapidement par là. Un sentier s'enfonce dans le sous-bois, nous le prenons. Estimant être assez loin des avions, nous nous arrêtons et nous asseyons au pied d'un séquoia. Son écorce plucheuse est douce comme la barbe-à-papa de la foire du trône.

- Pourquoi nous arrêtons-nous ?

Pour toute réponse, Guy sort de sa poche un paquet de cigarettes, en fait apparaître une et me la tend en me demandant :

- Tu fumes ?

- Oui !

Ce n'est pas entièrement exact. J'ai dû fumer une cigarette lors de la libération de Paris grâce aux soldats américains venus libérer la France et qui se débarrassaient de leurs surplus de cigarettes et de préservatifs. Depuis j'ai eu l'occasion de temps à autre mais pas d'une manière régulière et je n'éprouve pas habituellement de besoin particulier en nicotine.

- C'est interdit, tu sais, on peut se faire renvoyer.

- Tu as peur ?

Je ne veux pas avoir peur, mais ne peux pas m'empêcher de scruter les taillis avant d'accepter. D'autre part, comme c'est défendu, un délicieux mélange d'anxiété et de transcription des interdits me pousse bien loin dans mes plus profonds désirs ancestraux. Je tends la main pour prendre la cigarette. La cigarette tremble encore entre mes lèvres lorsqu'il me tend l'allumette qu'il a frotté sur le frottoir d'une grosse boîte gitane dessinée, la familiale que l'on trouve dans toutes les cuisines de France.

- Et le concierge s'il vient par ici ?

Ma question reste sans écho.

Guy s'est confortablement installé, le dos bien calé contre le tronc de l'arbre. Ces grandes jambes allongées devant lui tracent deux lignes obliques sur le matelas des feuilles déjà épais. Il est béat. On sent déjà l'intoxiqué qui retrouve sa drogue après en avoir été longtemps sevré. Il fume comme on doit le faire dans ces cas-là : un rite sacré et important en savourant chaque bouffée, en relâchant la fumée à la fois par le nez la bouche, lentement, voluptueusement, s'il avait pu la rejeter par d'autres orifices il l'aurait fait.

- Eurrh ! eurrh ! eurrh !

- Tu tousses !

- C'est que j'ai pas l'habitude des gauloises.

- Je n'ai rien d'autre à t'offrir.

Instinctivement, après chaque inspiration, je cache ma cigarette. Je n'avale pas la fumée, d'une part parce qu'elle est âcre, d'autre part je crois ainsi en terminer plus rapidement avec le danger. Je tente de faire partir la fumée le plus loin possible en soufflant fort et jamais dans la même direction. Pour brouiller les pistes. Je n'ose pas m'asseoir franchement, mais reste à croupetons, les jambes pliées sous moi pour mieux détaler à la première alerte. Une branche craque, un bruit, je me mets debout comme déclenché par un ressort sur un juke-box. Guy s'amuse de me voir faire.

- C'est rien, un marron.

Pour rien au monde je n'accepterai d'avouer ma trouille. Elle est trop bonne, trop voluptueuse, trop pleine de ce que vont être les trois années de cigarettes sur lesquelles je viens de prendre une sérieuse option.

Et dire que si ça n'avait pas été interdit...


Chapitre 8 - Géographie - Technologie - Dessin industriel

Le deuxième jour amena aussi son lot de découvertes, le prof d'histoire et de géographie entre autres.

Hyper nerveux, des lunettes à grosse monture qu'il rajuste constamment de l'index droit, un gaillard solidement planté piaffant comme un sauteur à la perche avant de s'élancer sur la piste d'élan ; il est beaucoup plus jeune que les deux que nous avons vus hier, plus désinvolte, plus sûr de lui et de son savoir, plus négligé dans sa tenue.

Il semble incapable de s'asseoir sur la chaise au bureau et surtout d'y rester. Il écrit son nom au tableau M. LAHOGUE, c'est illisible de loin et guère plus de près. À peine sommes nous installés qu'il dévale de l'estrade, les mains dans les poches, cravate par-dessus la veste et fonce au fond de la classe. Effrayés les derniers rangs.

- Vous prendrez mon cours en notes, je vous donnerai quelques indications essentielles sur ce que vous devez retenir.

Il semble être entré dans la classe un souffle de panique. Aux petits vieux qui l'ont précédé, succède ce gaillard dynamique, presque sportif, monté sur pile Wonder 56 volts. Le voilà au fond en deux enjambées, trois, pas plus ; il a presque le nez contre le mur, se retourne brusquement. Comme s'il sortait d'un rêve en tête-à-tête avec le mauvais côté de son moi, il se met à injurier tous ses visages qui l'ont suivi dans sa course.

- Alors quoi, retournez-vous !

L'injonction n'est pas un ordre. S'adresse-t-elle à nous ? À quelqu'un d'autre ? À quelque fantôme brusquement apparu au détour d'une planche ? Ne sommes-nous que cela : des zombies. Existons-nous pour lui autrement ? Cet homme-là est seul.

- Vous aurez deux cahiers, un pour l'histoire et un pour la géographie.

Il revient vers le bureau et se met en demeure de déchirer les empaquetages de deux piles de cahiers. Après plusieurs essais à mains nues infructueux, il cherche quelque chose dans sa poche, en extrait un couteau suisse six lames dont il fait jouer la plus petite et découpe le papier.

- Tenez, vous, distribuez deux cahiers à chacun de vos camarades.

- J'en veux deux verts, moi un bleu, et donne moi le jaune, le rouge là, le vert là bas.

Ce léger brouhaha semble troubler la méditation agitée de M. LAHOGUE

- Ho ! la ferme !

Le silence qui suit semble lui faire prendre conscience de ce qu'il vient de dire et de ce que nous aurions pu prendre pour de la colère.

- Oui, enfin, taisez vous, qu'est ce qu'il vous prend.

Le calme se rétablit sans vraiment aucune peine. Chacun palpe son cahier. Les plus travailleurs commencent à en décorer la première page, les autres les ont superposés en attente sur le côté de la table. La pendule retarde. Les moins enclins au travail ont déjà remisé le tout au fond de leur sacoche. Pourtant un cahier neuf c'est quelque chose. Un talisman sur lequel on va mettre les plus jolies pépites qui trottent dans la tête. Une partie de savoir à instiller à petit feu dans la tête toute prête. Un mirage.

LAHOGUE, un coude sur le bureau, ne prête pas d'attention, en apparence, à son auditoire. Il parle pour lui.

- La géographie, vous n'aimez pas, c'est normal, personne n'aime la géographie. Et vous ne l'aimez pas parce qu'on ne vous a jamais dit qu'elle était femme.

Un silence amusé, inquiet, curieux, fait le tour de ces paroles. Il décolle du bureau, met ses mains dans ses poches

- Oui, elle est femme ! Il a gueulé ça dans un hurlement destiné à terrasser notre incrédulité passive.

- Elle a ses caprices, ses murmures, ses fuites, elle minaude et elle dévaste, elle pleure et c'est la mer, elle rit c'est la montagne, ses sourires des synclinaux, ses tristesses des golfes de larmes.

Nous écoutons, sans véritablement comprendre où il veut en venir. Il semble tellement en décalage par rapport au reste, qu'est-ce qu'il est venu faire dans ce bahut ?

Des sourires commencent à fleurir sur les lèvres et dans les yeux des élèves. LAHOGUE ne les voit pas, ne les entend pas. Une règle tombe, une seconde, des clins d'oeil s'échangent. Le prof marche de long en large.

- Dites donc, vous au deuxième rang, ça ne vous intéresse pas la géographie ?

- Si m'sieur, p'têtre bien

- P'têtre bien, p'têtre bien, vous m'avez l'air d'un triste rigolo.

Effectivement, l'interpellé a une bonne bouille de titi parisien, je l'avais repéré il est dans la même chambre que moi. Les oreilles décollées, des pommettes trop saillantes et toutes rouges ce qui lui donne un petit côté comique, un rien de malice dans le regard, la voix rauque et traînante, gouailleuse, toujours la répartie.

- Vous voulez que je vous fiche de la colle ?

- Oh msieur, je mérite pas ça !

LAHOGUE se déride. Il nous libère pour un interclasse où nous avons toujours le droit de sortir. Je me retrouve dans l'allée ne sachant trop quoi faire de mon quart d'heure à dépenser.

Je contemple l'herbe, les chalets dont le bois peint, couleur crème tournée, commence à souffrir d'une maladie incurable qu'on appelle vieillesse dans le pays des hommes. L'herbe rase est encore verte et ondule et frissonne, sauf dans les coins des parterres où les pas des élèves pressés d'aller au plus court et de ne pas faire le tour du pilier ont laissé une trace indélébile de tranchée d'absence. Je m'appuie sur un pilier qui conforte mon épaule par sa dureté familière. À quelques mètres commencent le sous-bois, les buissons, les taillis fous, un abri facile. Ils rosissent tranquillement comme des rôts trop cuits dont le fumet se perd dans une cuisine de plein air avec un espace trop grand. J'irai bien, pour me perdre quelques instants, rêver, oublier. J'en étais là de mes bucoliques rêveries quand je vis sortir Guy d'une rangée d'arbres nains et touffus :

- D'où viens-tu ?

- Je suis aller en griller une.

- Bein toi alors !

Il prend des risques, à deux pas à peine du chalet, on peut le voir, le dénoncer. Pourtant, moi, j'étais là, les yeux un peu dans les limbes, c'est vrai, mais je n'ai rien vu, rien soupçonné, et je m'en veux, je lui en veux... surtout de ne pas m'avoir emmené, car fumer ça devient important ici, maintenant pour défier et s'affirmer. Lui, il a dépassé ce stade :

- Dis la prochaine fois, hein, tu m'emmènes ?

- Si tu veux.

Nous retournons dans le chalet pour le cours suivant.

- Qu'est ce qu'on a maintenant ?

- Technologie.

Le prof est déjà là. Le cérémonial des cahiers recommence. Il distribue gravement chaque exemplaire à chaque élève en le regardant droit dans les yeux comme pour asseoir son autorité d'emblée. Son aspect est froid, sec, un costume strict mais bien coupé. Le visage est glabre, taillé en lame de canif, avec des yeux bleus métalliques qui détonent au milieu de la face. Il est vaguement blond, le cheveu devient rare bien qu'il ne paraisse pas très vieux. Je cherche ce qui me met mal à l'aise : un contraste, une opposition. Il y a quelque chose dans cet homme qui me gêne et je ne parviens pas d'emblée à deviner ce que cela peut être. Cette légère voussure des épaules ? L'ensemble ? Ou cette invraisemblable camaïeu de jeunesse et de maturité.

Il n'a encore rien dit et pourtant personne n'éprouve le besoin de plaisanter, de tricher, de se moquer, il impose le respect, sans effort.

- Je m'appelle monsieur BEAUDONAT. La voix est en parfaite harmonie avec le personnage. Légèrement méridionale mais déjà adaptée au parler pointu des Parisiens. Curieux mélange.

- Je vais vous donner pendant toute une année les cours de technologie, certains d'entre vous connaissent déjà cette matière, d'autres pas. Aussi allons nous essayer d'en trouver une définition, ouvrez vos cahiers, vous laissez la première page pour mettre votre nom, votre classe et la matière, vous écrivez sur la deuxième, la technologie est...

Et bien là, ça n'a pas traîné. Il y a à peine dix minutes que nous sommes entrés en contact avec cet individu et déjà nous travaillons. Il ne va pas y avoir beaucoup de temps de perdu. D'un côté ça me rassure, ils ont au moins fait un effort de recrutement pour les profs des matières techniques, parce qu'avec les deux charlots du français et du calcul, ça partait mal. D'un autre côté, j'avais un peu peur de ne pas avoir assez de temps pour tout faire.

À peine avons-nous copié la définition de la technologie, dont je vous épargne la lecture, qu'il nous trace un croquis au tableau :

- Prenez le sur votre cahier de brouillon vous le remettrez ce soir au propre pendant l'étude.

(il y avait bien une étude après la classe, je m'en doutais un peu, qu'aurions nous fait entre la fin des cours et le repas ?)

C'est une lime, le dessin d'une lime. Incroyable ce que les hommes ont pu mettre de traits noirs dans un outil aussi anodin, et quel langage érotico-poétique : le manche, la soie, la trame, le grain, l'épaisseur, la partie bombée, et ça se démonte, ça s'emmanche, il y a des bâtardes, des demi-douces, des extras douces, des rondes, des demi rondes, des tiers points, des carrées, des limes aiguilles, pour mieux les classer on y ajoute des longueurs, 100 mm, 150 mm, 200 mm, quel merveilleux rondeau pour duchesses coquines.

- Vous m'apprendrez ceci pour la prochaine fois, je ferai une interrogation écrite.

Nous voilà de plain-pied dans le vif du sujet comme on dit dans les écoles d'infirmières.

Nous changeons de chalet pour nous rendre au cours de dessin industriel. Là je possède un avantage sur les autres grâce à la connaissance que j'ai acquise au cours du soir de la rue Dussoubs. Je vais flamber..

Le prof nous attend, il est petit, gras, dodu comme un cochon de lait et de grosses lunettes en écaille le gratifie d'un faux air d'intellectuel replet qui sied mal à sa rondouillarde placidité. Il y a du sournois dans l'air.

La salle de dessin est meublée de telle façon que nous sommes obligés de travailler debout sur des tables inclinées à quarante cinq degrés environ sur lesquelles nous posons nos planches à dessin. Le sol est en parquet, usé, mais malgré tout, les chaussures à semelles de crêpe de M. Simonin, n'ont pas le pouvoir d'attirer l'attention de l'oreille la plus auditivement exercée, ce qui a pour effet de se retrouver avec le professeur sur le dos sans avoir pu déceler le moindre signe avertisseur de son approche. C'est très désagréable. Il ne doit pas souvent ouvrir les fenêtres pour aérer car l'air semble plus vicié qu'ailleurs et une arrière ambiance d'officine pharmaceutique de province empuanti l'atmosphère. Il empeste la cigarette américaine froide et comble de la délicatesse du lieu, un petit cagibi attenant sert de retraite à l'épeire binoclée. À quelle sauce allons nous être mangés ? Nous ne fûmes pas long à le savoir.

- Pardon, m'sieur, puis-je aller dans le chalet chercher mon té, s'il vous plaît ?

- C'est deux heures de colle samedi

- Et si je n'y vais pas ?

- C'est deux heures aussi pour ne pas avoir pu faire le premier dessin, donne moi ton nom.

- Jacquet

- Ça s'écrit ?

- J a c q u e t

- Bien tu peux aller chercher ton matériel. Et se retournant vers nous :

- Voilà, qui j'espère, vous donnera à réfléchir, votre petit copain restera deux heures de plus samedi, à bon entendeur...

Cette projection dans le futur, pour difficile qu'elle soit, ne me paraît pas très honnête. C'est de la discipline à bon marché et un vent de révolte gronde au fond de mes tripes trop sensibles. Pour la première fois il aurait pu se contenter de prévenir. Louis seize est monté sur l'échafaud pour moins que ça. Patience ce n'est pas encore l'heure de la révolution.

- Vous prenez la feuille de papier que votre camarade distribue et vous la punaisez sur votre planche. Tracez maintenant un cadre de 270 millimètres sur 190 au crayon. Dans la partie inférieure droite de votre feuille, vous inscrivez votre nom et votre classe, à gauche la date d'aujourd'hui.

Le dessin industriel ne me dépayse pas, car rue Dussoubs j'ai déjà reçu les premiers rudiments du té, de l'équerre et du normographe malgré mon manque d'assiduité aux cours du soir. Ce n'est pas le cas pour tous et bien vite les premières difficultés surgissent.

- Alors vous ne fichez rien ?

- M'sieur, qu'est ce que c'est qu'un cadre ?

- Ceux de l'année dernière étaient plus dégourdis que vous !

Monsieur Simonin se frotte le menton avec un rien de perplexité dans la caresse, visiblement cette question de pur bon sens semble fort l'embarrasser.

- Un cadre ? bein c'est le tour de ta feuille.

- De ma feuille ?

- Non, oui, enfin tu traces avec tes instruments un rectangle de 270 mm de long sur 90 de large.

- Ah bon c'est le cadre.

Il navigue dans les rangées de sa démarche féline et feutrée de chat huant perdu par un soir sans lune dans un tunnel sous la manche pour vérifier que chacun d'entre nous a bien compris ce qu'il désirait.

Il s'arrête derrière moi :

- Dites donc, on ne vous a jamais appris à centrer un rectangle dans une feuille ?

Je croyais pourtant l'avoir centré. J'hésite à répondre.

- Non.

- Mais qu'est ce qu'ils ont cette année ?

Il me repousse, se saisit de mes ustensiles :

- C'est pas un crayon, c'est un pieu, que vous avez !

Il cherche le sien dans sa poche, l'affûte consciencieusement avec la partie extrême qu'il retire et frotte sur la mine

- Achetez-vous un Critérium, ou montez un morceau de papier de verre sur une plaquette de bois, c'est plus pratique.

Il ne m'apprend rien, mais les finances de la famille n'étant pas des plus florissantes, j'avais dû me rabattre sur un crayon bon marché acheté au Monoprix de la rue du Temple, le magasin où j'avais, plus jeune, volé un petit bateau en bois que je n'avais pas réussi à faire voguer sur le bassin des tuileries parce que ma mère, à ma grande honte, m'avait obligé à le ramener à la vendeuse qui me fit un sermon d'une moralité exemplaire.

En quatre coups de crayon et après que j'eusse gommé mon cadre mal positionné, il réussit à m'en faire un de toute beauté, parfaitement centré et totalement beau à regarder : équidistant.

Dans le fond, c'était pas con, encore quelques petits coups comme cela, et il me ferait peut être tout mon boulot sans que je ne me fatigue de trop. Est ce que cela marchera souvent. La méthode était risquée et marrante.

- Maintenant, vous allez apprendre à faire des lettres. C'est la base du dessin industriel. Tracez à vingt millimètres du haut deux droites en trait fin, n'appuyez surtout pas sur votre crayon, léger, léger, et distantes l'une de l'autre de dix millimètres. Calculez maintenant la largeur de vos lettres, c'est un petit problème d'intervalles. Vous ajoutez entre chaque lettre la moitié de sa hauteur et vous soustrayez le total de la longueur de votre feuille en divisant par deux le reste.

À vue de nez et sans réfléchir, c'est une opération qui ne paraît pas très compliquée, bien que sa description le semble. Mais dans le cas qui nous occupe, avec nos têtes plus à la nouveauté des situations qu'à la recherche des énigmes dessinées, pas un seul des présents n'a compris quelque chose à ce galimatias et personne ne commence le moindre début de tentative d'essai de tracer une lettre. C'est le bide complet. La situation qui vous obligerait plus à manger votre tablier qu'à le rendre au chef de centre.

Monsieur Simonin ne sait pas à quel saint se vouer pour clamer sa colère désappointée de pédagogue incompris.

- Bande de ... ! Le reste se perd dans le silence bâfreur.

S'il ne s'agit que d'apprendre à faire des lettres le jeu me plaît, je suis partant, ça m'amuse beaucoup plus que de voir la face de carême prenante de monsieur Simonin qui n'a pas la pointure d'un prof de dessin très, très rigolo. Je l'observe à la dérobée tandis qu'il se penche sur la planche à dessin d'un autre élève. Il doit falloir qu'il se prenne la barbe qu'il n'a pas dans la cage d'ascenseur pour qu'une expression quelconque apparaisse sur son visage.

Ils ont dû trier nos professeurs à l'entrée sur une planche à clous en érection pour nous en offrir d'autant gratinés que ceux avec lesquels nous avons déjà fait connaissance.

Il se détourne du garçon qu'il était en train d'aider et tout de suite son air soupçonneux prend le dessus, un coup de tête à droite, un coup de tête à gauche, un petit coup d'oeil en arrière pour plus de sûreté et un vers le plafond pour ne rien laisser au hasard au cas où un élève se serait brutalement mis en lévitation transcendantale.

- Allez, rangez vos affaires, et ramenez le dessin terminé pour la prochaine fois.

Nous ne savons pas quand aura lieu la prochaine fois et encore moins quel dessin il faudra ramener. Il y a du flou dans la demande.

Il fait bon se retrouver dehors, un grand coup d'embruns d'Île de France chargé du large de l'océan nous jette sa férocité au visage, les planches à dessin bien calées sur nos aisselles nous paraissent légères comme de la crème Chantilly un jour de première communion.


Chapitre 9 - Burinage - Étude - Polochon

L'après-midi de ce deuxième jour nous ramène à l'atelier. L'emplacement n'a pas changé : une odeur d'acier de rouille de fer et d'huile soluble valse lourdement avec les étaux alignés. Je rejoins la place qui m'a été assignée. Le cérémonial est le même que le premier jour M. QUINA nous réunit au centre de l'atelier :

- Aujourd'hui les enfants, nous allons apprendre à buriner, attention aux coups de marteau sur les mains, qui a déjà buriné ?

Plusieurs doigts se lèvent, je me garde bien d'en faire autant car le souvenir des deux ou trois fois où le marteau est passé « à côté » en effleurant mes phalanges d'un petit sillon douloureux ne m'entraîne pas à jouer les kamikazes du burinage. Le souvenir en est trop cuisant comme on dit dans les cantines des Mac-Do.

- Tiens, toi, là, viens, fais-nous voir.

Un grand garçon blond dégingandé qui ressemble à Bourvil, le comédien inoubliable, s'approche. Il prend le burin de la main gauche, le marteau de la droite et s'approche de l'étau qui serre bien fort un morceau de métal entre ses mâchoires crispées. Il se met dans la position du limeur, lève le marteau appuie le tranchant du burin sur le métal et d'un mouvement sec du bras légèrement fléchi fait retomber le coup qui arrive comme une caresse tant la trouille de se faire mal diminue la force et la vitesse auxquelles il donne tout son cœur. Je serre les dents et prie pour qu'il ne se fasse pas mal. Sous le choc un copeau de métal léger comme un flocon de neige vient mourir à nos pieds dans une pirouette presque invisible. Il relève le bras pour recommencer :

- Oh, là, là, c'est une caresse de pucelle que tu nous a fait là, tiens pousse toi !

M. QUINA s'avance prend les outils.

- D'abord un marteau se tient au bout du manche, comme ceci, le burin doit être un peu incliné à quarante cinq degrés environ vers vous. N'oubliez pas que buriner sert à gagner du temps et qu'il faut enlever du métal.

Le marteau s'élève, le bras est loin là-bas, au-dessus de la tête du prof. Vroum ! il redescend, l'étau accuse le coup, l'établi tremble, les ferrailles vibrent, les premiers rangs instinctivement se reculent d'un pas, on ne sait jamais, le bras déjà remonte armé de sa formidable masse, retombe, remonte, retombe avec force et régularité, c'est impressionnant... un copeau de métal s'enroule régulièrement sur lui-même, la mécanique est précise, c'est presque fini, le marteau et le burin s'accouplent parfaitement, infailliblement, couple d'éternité, plus que deux coups, un coup :

- Aie, merde ! Oh la vache !

Une balafre sanguinolente raie d'un grand trait la main gauche de M. QUINA qui se tient l'avant-bras avec l'autre main. Il jette rapidement les instruments de torture sur l'établi, tente de faire comme si cela n'était rien, reprend le marteau pour continuer. Il faut sauver la face et il achève le copeau d'un maître coup encore plus rageur que les précédents, plus fort, comme pour se venger du bon tour que la matière vient de lui jouer et lui rendre au centuple.

- Regagnez vos places et commencez !

L'ordre se veut assuré, mais la démonstration nous a laissé un froid dans le dos qui n'a pas pour effet de canaliser nos ardeurs.

Je vois maintenant M. QUINA qui a regagné son bocal, qui prend la plaie entre le pouce et l'index ne pouvant dissimuler une certaine anxiété exacerbée par la douleur. En d'autres temps et d'autres lieux ce gag nous aurait réjouis. Le dompteur qui se fait bouffer par un burin, de quoi se divertir un bon moment. Le mercurochrome et la gaze apparaissent faisant encore plus infirmerie. Je regarde ma main où je vois déjà les cicatrices étonner mes petits enfants, le sang gicler, mes pauvres doigts en marmelade. Autour de moi, les coups de marteau ne tombent pas avec ardeur. Chacun prend possession de ses instruments, doucement, méticuleusement, en essayant de faire comprendre à ce diable de marteau, qu'il vaut mieux s'entendre tout de suite, se mettre d'accord, ne pas se heurter bêtement alors qu'il est si facile d'être les meilleurs copains du monde. Si tous les marteaux...

- Ne frappe pas trop fort, tu vas te fêler une vertèbre ! Allons, je l'avais oublié celui-là, l'ancien élève délégué qui m'interpelle derrière :

- Tu ne vas pas faire comme M. QUINA, c'est sûr

- J'aimerais mieux pas.

- Appuie quand même tes coups sinon tu y seras encore à la Pentecôte.

Facile à dire. J'essaie sans conviction, sans espoir. Un coup pour rien. Un peu plus fort. Quand je tape, je ferme les yeux. Ça ne change rien, mais comme ça je ne vois pas, je ne vois rien au moment du coup, surtout il ne faut pas que je voie. Peu à peu le copeau se forme lentement mais sûrement, ça me rassure, au fil des coups ma précision augmente. Là, maintenant, c'est plus vigoureux, plus sonore, je peux même prendre le manche plus bas, non pas si bas, la panne du marteau vient de m'effleurer l'index, gare, si je n'avais pas un peu retenu le coup, ça y était. Ouf la première passe est terminée. Un copeau, lombric d'acier chétif, gît sur mon établi.

M. QUINA est revenu. Il plaisante avec ses aides leur expliquant le coup de tout à l'heure. Sa voix est trop forte pour qu'il n'essaie pas de minimiser l'incident. Et s'il l'avait fait exprès après tout, pour nous montrer ce qu'il ne fallait pas faire.

- Bon, quand vous aurez terminé la première passe vous en faites une seconde de la même épaisseur, et attention je vous ai montré ce qu'il fallait éviter de faire pour garder vos belles mains fines.

Voilà nous y arrivons, il se raccroche aux branches. Il faut bien sauver la face pour ne pas nous dégoutter à tout jamais du burinage. Brave monsieur QUINA, il l'aime son métier et il veut nous le faire aimer. Je préfère d'ailleurs rester sur l'image de la démonstration et de l'accident voulu car je ne sais quelle sorte de respect et d'admiration me pousse vers lui. Sa blouse, ses manières frustres, son parler direct sans emphases, tout respire l'authenticité. Il ne berne personne, ce n'est pas un acteur, c'est un homme, un ouvrier, un artisan, l'anti-professeur, il n'a pas appris la pédagogie de pacotille ; il nous fait partager une passion.

La deuxième passe me semble beaucoup plus facile. Le geste est plus délié, accompli avec beaucoup moins d'appréhension.

Pour le quatrième côté, car nous devions faire une passe sur chaque côté du parallélépipède d'acier doux, j'aurais presque pu demander à ce qu'on me bande les yeux avec une écharpe. Ce devait être cela, l'entraînement.

Un numéro sur la pièce et elle va rejoindre les autres dans le panier pour subir l'épreuve de la notation.

La séance n'a pas été marquée par trop de dégâts, quelques coups, quelques estafilades, quelques bobos sans importance, rien de plus, ce n'est pas aujourd'hui que l'infirmerie débordera. Et puis « c'est le métier qui rentre » aurait sans doute ajouté mon père.

Après le repas du soir nous avons notre première séance d'étude. Pour cela nous sommes réunies, les trois années, dans le rez-de-chaussée du château où les salles ont été aménagées de bancs et de tables, ce qui paraît insolite dans ces vastes pièces à portes-fenêtres monumentales où les murs ont été conçus pour recevoir des tapisseries, des tableaux, des portraits gigantesques et les salons des meubles de style.

La surveillance est dévolue aux moniteurs d'internat qui font des rondes, se rendant d'une pièce à l'autre par les portes demeurées ouvertes en permanence. Cette organisation tolère un plus ou moins léger chahut entre deux passages de moniteurs et permet des sanctions pour les pitres ou les bavards qui ne savent pas prévoir par où va surgir la menace des gardiens. Certains vont même jusqu'à faire le tour par l'extérieur du bâtiment pour mieux bénéficier de l'effet de surprise car il y a toujours une voix anonyme pour prévenir la pièce d'à côté que le moniteur quitte ou va quitter celle où il se trouve, ce qui le met dans une rage folle. Mais ni les punitions collectives, ni les sanctions individuelles, ne purent jamais empêcher personne d'être la voix.

Notre salle est calme, ce soir. Par contre, nous parvient des études voisines, un tumulte relatif avec des hauts des bas et de solides manifestations de rires et de cris qui s'arrêtent aussi brutalement qu'ils ont démarré. Il semble que c'est un stratagème pour que les moniteurs arrivent à plusieurs laissant les autres salles sans surveillance temporairement. Dans quelques jours, il en sera de même ici.

Guy s'est installé à côté de moi et nous nous mettons au travail : technologie, dessin et présentation des cahiers. Tous les élèves de toutes les classes du monde doivent faire ce boulot dans les premiers jours de la rentrée. Cahier de géo, avec un beau globe terrestre tourné au compas où apparaissent les mers bleues et les hautes terres brunes. Cahier d'histoire avec Jeanne D'Arc dans sa robe de bure plus meurtrière qu'une silice.

À l'extérieur, la nuit conquiert son territoire, peu à peu, puis brusquement. On ne distingue plus le terre-plein qui monte vers les chalets et son herbe drue ni le chemin couvert de mâchefer à gauche que nous emprunterons tout à l'heure pour regagner les dortoirs. Seule l'infirmerie, installée dans les communs du château, demeure éclairée par une forte lampe et une croix rouge illuminée comme une enseigne.

Par la fenêtre, j'entrevois le perron dont les marches blanches sont à peine frôlées par les lumières qui filtrent des petits carreaux des portes-fenêtres. La porte sur l'extérieur est restée ouverte et les bruits de la campagne progressent à pas feutrés en même temps que quelques papillons de nuit qui viennent profiter du mirage de l'éclairage, s'abreuver de sarabande, s'écraser contre les vitres à petits coups secs avant de retourner dans le désert de leur courte nuit.

Les moniteurs nous accordent une pause récréation pour aller satisfaire à nos besoins naturels qui sont les mêmes que nous soyons en internat ou à l'extérieur. C'est l'occasion de découvrir les caves, qui si elles ne sont pas du Vatican, sont encombrées de fumeurs tant et si bien que même si vous n'avez pas de cigarette à fumer vous en ressortez plus pollué que si vous en aviez fumé un paquet.

Un coup de sifflet, c'est la fin de l'étude. Une cavalcade effrénée monte dans les couloirs. Des livres claquent comme des gifles. Des cartables s'heurtent. Des garçons, dans leur hâte de fuite, sautent de table en table. C'est un sauve-qui-peut général, la sirène de l'incendie entretenue par les cris des moniteurs : « allez, tout le monde dehors, allez dehors, dehors ». Je n'ai pas le goût de participer à cette débandade, Guy non plus, d'autres avec nous. Nous sortons les derniers presque jetés dehors par les moniteurs.

La température de la nuit est douce. Une invite à flâner. Nous remontons lentement, sans parler, complices de l'obscurité et des quelques lueurs qui surgissent, loin derrière les arbres, sans origine bien précise. Les chalets sont allumés, comme des paquebots à l'ancre rouillée abritant de petits villages de vacances à l'intention d'un repos bien mérité pour la nuit.

Nos sacoches sous le bras, notre avance précautionneuse à cause de l'obscurité, le groupe de cinq ou six que nous formons, doit ressembler à un bataillon de conspirateurs en marche pour quelque aventure pas très catholique. Enfin nous atteignons le premier chalet, quelques marches, la voûte de l'allée centrale éclairée, chaude, le gîte.

La chambre où nous pénétrons commence à arborer un semblant d'organisation d'autant plus que nous arrivons en pleine bataille de polochons. À vrai dire pas une bataille rangée mais un combat singulier où chacun relève le défi.

Au milieu, torse nu, le chef de chambre, son traversin à la main, est en train de s'expliquer à grand renfort de moulinets, avec Raimont un élève de première année qui occupe un des lits de la rangée en face de la mienne. Pour devenir des armes plus meurtrières, la fibre contenue dans le polochon et qui sent le crin végétal à travers l'enveloppe est ramenée à une des extrémités, tassée, laissant libre à la prise une plus grande partie du tissu et formant à l'autre bout une boule proche de la masse d'arme de Du Guesclin.

Les deux adversaires s'observent. Cela tient du duel et de la joute lyonnaise. Le chef de chambre envoie un coup en ramenant le bras armé par un vaste moulinet de haut en bas, Raimont esquive, et en profite pour décocher un moulinet identique mais de bas en haut qui atteint son but, la poire du chef de chambre. Celui-ci pivotant d'un demi-tour sur lui-même lance son polochon en y ajoutant le poids bien pesé de ses 80 kilogrammes de chair et de graisse. Raimont ne peut esquiver ce coup-là et s'écroule sur son lit groggy dans un bruit de ferraille à ressorts.

- Y'a d'autres amateurs ?

L'invitation fuse, j'en profite pour enfiler mon pyjama. Les amateurs pour prendre un coup de traversin dans la gueule ne sont pas très nombreux à vrai dire. Enfin une voix grave relève le défi. Breitner (dit Bibir), que j'avais déjà remarqué dans le cours de LAHOGUE, s'avance l'arme à bout de bras. Légèrement voûté, tout en os, pas plus épais qu'un cent de clous, le teint mat, les oreilles toutes rouges et décollées il occupe un volume qui a vue de nez est la moitié de celui du chef de chambre

- Tu fais pas le poids, j'ai peur de t'écraser !

- Vas-y mon pote !

Le dialogue à peine terminé, Breitner lui décoche un coup de polochon dans l'estomac qui laisse l'autre interloqué. Le chef de chambre un moment décontenancé veut passer à la contre attaque, Breitner plonge lui passe entre les jambes se retrouvant derrière lui

- Coucou, tiens et gros plein de soupe. Et le gros plein de soupe se prend un nouveau coup derrière la nuque sans avoir possibilité de le rendre. Visiblement le chef de chambre est énervé par la tournure que prend la confrontation, il ne doit pas avoir l'habitude d'être ridiculisé de la sorte, par des premières années de surcroît, et devant une chambrée attentive.

- Attends, avorton, tu ne perds rien pour attendre.

Il fonce sur Breitner, mais celui-ci en profite pour se réfugier au fond de la chambre, passant sur un lit, sous l'autre, sur un lit et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il se trouve coincé par le mur du fond où il est bloqué. Le chef de chambre l'a rejoint et lui coupe toute retraite possible. La rage et la fureur qu'il a emmagasinées depuis le début de ce deuxième défi se déchaînent à loisir. Breitner roulé en boule se protège la tête, comme une autruche, avec ses bras, ses avants bras, son corps, et l'autre cogne, cogne de toutes ses forces, sur cette petite boule, à tel point que nous sommes obligés de lui demander d'arrêter.

- Arrête, arrête, c'est un jeu, arrête !

- Oh ne m'emmerdez pas, le premier qui approche en prend autant, ce petit con n'a que ce qu'il mérite.

Et du petit tas recroquevillé on entend monter des rires entrecoupés de « T'as bonne mine et grosses fesses, t'as bonne mine et gros cul, tu prends mon cul pour ta tête », ce qui ne fait que redoubler la rage du chef de chambre et la violence des coups au point que nous craignons qu'il en arrive aux coups de poings. Un rire nerveux nous secoue tous.

- Qu'est ce qui se passe là dedans ?

La porte vient de livrer passage à la voix d'un moniteur qui la suit de très près.

- C'est rien, m'sieur on s'amuse.

Breitner en profite lâchement pour retourner s'allonger sur son lit.

- Dans cinq minutes c'est dix heures, vous éteignez les lumières et je ne veux pas de chahut ce soir.

Salutaire sauvetage, l'affaire prenait une vilaine tournure. Je me demande assez perplexe comment l'histoire se serait terminée sans l'arrivée du moniteur. Hargneux ce chef de chambre, mauvais, vindicatif, mauvais perdant, la cohabitation allait être difficile pour Breitner.

- Allez bande de bleubites, magnez-vous, dans une minute, j'éteins et vous fermez vos gueules.

C'est sur cette douce promesse de chaleur maternelle, que ce soir-là, je m'endormis dans mes rêves d'aviateur rampant.


Chapitre 10 - L'Uniforme - Bizuthage raté

Joyeuse nouvelle, on va nous coller sur le dos un uniforme. Ce matin un homme est passé dans les chambres, flanqué de deux bonnes femmes, et ils ont pris nos mensurations et mis notre nom en face.

- C'est pour vous fabriquer votre tenue de sortie. Nous aboie le gros chef de chambre à la fureur distinguée.

Je m'attendais à tout sauf à celle-là. Notre curiosité aussitôt en éveil nous avons demandé au chef de chambre de nous faire voir son habit de cérémonie.

L'ensemble, coquet pour une kermesse du haut Quercy un samedi après-midi, se compose d'un blouson serré à la taille par une patte de chaque côté des hanches, d'un pantalon dit de golf, mais long, un peu comme les portaient les zouaves au moment de la casquette du père Bugeaud et d'un manteau sept huitième dont les épaulettes en surépaisseur et en coquille ont pour effet de nous agrémenter d'une bosse sur chaque épaule comme une aigrette avortée.

Le tout étant marron chocolat, une couleur assez passe-partout, dans l'usine Menier de Noisiel avant qu'elle ne se transforme pour produire du fast-food.

Le réconfort me vient du pantalon car avec une telle forme retombante il devrait savoir cirer mes chaussures tout seul, et dans le cas où il oublierait, personne ne pourrait voir l'absence du cirage. C'est que de ce côté-là, je ne brille pas par l'enthousiasme débordant.

Le comble, c'est que ce repoussoir à gonzesses, a été conçu, fabriqué, manufacturé, par un grand monsieur de la haute couture parisienne et française dont la renommée a largement dépassé les frontières de l'hexagone. J'espère qu'il n'a pas été présenté lors du défilé d'une collection pour douairières en mal de dépenses mais dans la confidentialité d'un préau d'école sans réunion électorale. La couturière qui a coupé ma culotte courte en flanelle blanche de premier communiant se serait sans doute mieux acquitté de cette tâche.

L'uniforme, plus le matricule, plus l'internat, plus les chalets dortoirs de groupe, plus les chefs de chambre matons en puissance, plus les punitions du samedi voire du week-end par privation de sortie, toutes les joies d'une collectivité bien organisée semblaient réunies pour notre plus grande réussite en vase clos.

- Vous pourrez ramener vos vêtements à la maison. Elle était bien bonne, qu'aurions nous eu à faire d'une tenue de sortie si nous n'avions pas pu la mettre précisément pour sortir et aller chez nous.

- Je veux dire les vêtements avec lesquels vous êtes venus au centre.

Pourtant, dans ma tête, je ne sais pas très bien où j'en suis. C'est nébuleux, flou, indéterminé. Il y a un changement dans ma manière de vivre, un virage à trois cent soixante pour cent, au moins. Pour que je me rende vraiment compte des effets des tenants et des aboutissants de cette vie nouvelle il faut laisser au temps un peu de temps pour s'habituer. Je perçois malgré tout qu'il existe un décalage profond entre ce qui se passe à l'extérieur et à l'intérieur de ces murailles qui nous cernent. J'ai l'impression que pendant ces trois années à venir, les montagnes pourront se battre, les fossés se chevaucher, les astres se déclarer la guerre, nous, bien caler dans notre cocon de verdure, nous n'en saurons rien. Là-bas, derrière l'enceinte, c'est la liberté, ou du moins ce qui me parait en tenir, je la courtise déjà.

Des quantités de choses se métamorphoseront en autant de nouvelles aventures. Les copains deviendront, eux aussi, autre chose.

Derrière le mur, il y a mes parents, là-bas, après trois jours loin d'eux j'ai déjà furieusement envie de les revoir. Seulement un petit spleen comme il y en a toujours lors des séparations provisoires : on sait qu'ils ne sont installés que pour une toute petite période. Les séparations définitives n'ont pas de chagrin, il n'y a pas le temps.

Le jeudi après midi est réservé aux sports en tout genre. Nous avons le choix entre : le basket, le football, le vol à voile, le judo, le rugby, l'aéromodélisme, ou ne rien faire de l'après-midi, si nous n'avons pas l'âme à folâtrer dans les prairies de Coubertin. Le premier jeudi sert surtout à reconnaître les affinités des uns et des autres et à répartir les postulants dans les disciplines qu'ils choisissent. J'opte pour le football.

En attendant de descendre vers le terrain de foot, je vois venir vers moi, Albuquerque.

- Tiens, salut !

- Bonjour.

Il a changé physiquement. L'air de la maison sans doute. Un peu de condescendance aussi, celle d'un ancien, ou qui doit le paraître, qui s'adresse à un petit nouveau. Nous ne sommes plus sur la même ligne hiérarchique. Il est installé dans la place comme un sénateur de l'apprentissage. Il sait.

Il y a autre chose également qui nous sépare : Il loge dans le chalet réservé aux internes, ceux qu'on a regroupé dans le même bâtiment pour n'avoir à surveiller qu'un seul endroit pendant les week-ends, car ils ne sortent que pour les longs congés : Pâques, Noël et les grandes vacances. Ils sont plus incrustés que nous dans les lieux, les connaissent mieux que nous, les possèdent de plus en plus au long de ces fins de semaines d'enfermement où ils ont le temps de découvrir tous les recoins du vaste parc, les us et les coutumes des autochtones, les animaux et les poissons.

Dans leur chalet, l'administration qui nous héberge, a fait un effort, ils sont logés par chambre de trois, plus intimes, plus personnalisées que nos dortoirs, plus tyranniques aussi, car l'ambiance y est vite intenable en cas de dissension ou de querelles. On en a profité pour loger dans les mêmes conditions les apprentis radio qui font quatre années, et étant un peu plus âgés que nous ont droit à des égards particuliers.

- Tu es dans quel chalet, toi ?

- Le A ou le B, je ne me rappelle plus très bien.

- Ça marche ? pas trop dépaysé ? oh tu sais au début, ça paraît dur...

- Non, non, ça va, merci.

Albuquerque regarde le bout de ses souliers comme s'il avait envie que notre conversation prenne fin rapidement. je lui tends la perche :

- T'as l'air pressé.

- Pas spécialement, peut-être un peu.

- Bon... va mon vieux, va, ne te gène pas pour moi.

Il s'enfuit littéralement en me criant :

-Si tu veux me voir chalet I, piaule 4. C'est le chalet des internes.

Je n'ai pas tellement envie d'aller traîner mes guêtres vers le fameux chalet I, parmi nous, il a mauvaise réputation. Toujours un lit à faire ou une corvée en perspective. Les internes par opposition aux externes que nous sommes ont conservé les traditions désuètes du bizutage individuel.

Hier soir, Breitner, se fait interpeller dans l'allée par deux élèves de deuxième année, de ce fameux chalet I.

- Eh le bleu, va dans la chambre 22 faire mon lit, aujourd'hui j'en ai pas le courage.

Les gars s'en vont sans plus de cérémonie. Breitner tourne délibérément le dos au chalet où il y a le lit, et s'en revient vers le nôtre en haussant les épaules avec la ferme intention de ne pas y mettre les pieds et de ne pas commencer la moindre première lettre de la corvée. Ils reviennent sur leurs pas et le rattrapent :

- Tu te trompes mon petit gars, le chalet I c'est par là et ne t'amuse pas à nous jouer un tour on te retrouvera. Et ils l'accompagnent jusqu'à la porte battante. « N'oublie pas, chambre 22, le lit à gauche en rentrant ».

Il arrive devant la porte de la chambre 22, celle-ci n'est pas fermée, il entre :

- Qu'est ce que tu viens faire ici, toi. Demande un gars qui est allongé.

- C'est pour faire le lit à gauche en entrant.

- Il s'emmerde pas le gros Louvel, il fait faire son lit par les bleus, attends je vais te donner un coup de main. Et le garçon lui montre la meilleure manière de faire un lit en portefeuille dans la plus pure architecture des casernes d'antan.

Breitner inquiet, lui dit

- Tu vas me faire avoir des histoires.

- T'en fait pas, ça lui fera les pieds au gros.

Parfois l'aventure ne se termine pas aussi bien. Guy à la sortie du réfectoire se fait prendre par un deuxième année, beaucoup moins athlétique que lui qui lui demande impérativement de passer dans sa chambre pour la balayer, après le repas. Il refuse. L'autre veut l'amener de force mais Guy le bouscule et le gars va rouler le nez dans le gazon.

- T'en fais pas, grand, on se retrouvera !

- Quand tu voudras.

Il ne se passe pas vingt minutes sans qu'apparaisse, sur le seuil de la porte de notre dortoir, une délégation puissante de cinq ou six individus venue réclamer l'otage choisi.

Ils entrent en roulant les épaules et intiment à nouveau à Guy de les suivre. Il refuse. Ils veulent employer la force ; bien mal leur en prend.

Le premier qui l'approche se retrouve balancé sur le lit d'à côté, le mien, un autre prend un coup de coude dans le visage où l'on voit s'amorcer une petite blessure rougeoyante.

L'affaire menace de tourner au vinaigre pour notre camarade. C'est alors qu'une solidarité spontanée apparaît dans la chambre. Bertrand, un autre gaillard d'un mètre quatre vingt prend le premier la défense de Guy dont le visage est aussi pâle que les draps qui dépassent de la couverture.

- Foutez-lui la paix !

- Oui foutez-lui la paix, quoi ! reprennent en chœur menaçant les seize voix des premières années présents dans la chambre tandis que s'opère un mouvement tournant et enveloppant vers les cinq intrus que n'aurait pas renié Napoléon à Trafalgar.

Un peu décontenancé l'un d'eux jette tout de même pour que sa parole entre dans les livres d'histoire

- Oh vous les bleus, fermez-là ! ça ne vous regarde pas.

- S'ils vous disent de lui foutre la paix, laissez le. La parole du chef de chambre est parfois douce à entendre et là il nous donne un sérieux coup de main. Jusque-là il était resté allongé sur son lit et comme un recoin le masquait, les autres ne l'avaient pas vu, il lisait tranquillement un bouquin de cul. Il se lève, se dirige vers le groupe :

- Mais, Paulo, qu'est ce qu'il te prend, tu défends les bleus, maintenant ?

- Arrêtez vos conneries, foutez le camp, sans quoi c'est à moi que vous allez avoir à faire, y en a un qui veut essayer ?

Subitement il remonte de quinze paliers dans mon estime où il devait avoisiner le cul de basse fosse après la partie de polochon où il avait voulu massacrer Bibir.

- Oui, laissez le tranquille et ne vous avisez pas de prendre encore un gars de ma chambre pour vos amusements à la con, sinon vous aurez à faire à moi.

Les cinq kamikazes ne peuvent faire moins que de tourner les talons, surtout que la colère du chef n'a pas l'air d'être feinte, et puis ils doivent bien savoir qu'il est aussi ceinture marron de judo.

Ils ne veulent pas perdre tout à fait la face

- T'en fais pas on se reverra. Lancent-ils à Guy avant de sortir, quelque chose entre les jambes qui traînent.

Ce fait divers a pour effet de nous rapprocher les uns des autres mieux que n'aurait pu le faire n'importe quel adepte de la thérapie de groupe en goguette. J'ai vraiment eu l'impression d'avoir frôlé de mon épaule un peu meurtrie quelque chose qui ressemble à la solidarité. Et sans repères précis, il me semble que la chambre devient plus grande, plus amicale, plus chaude, plus familière. Nous nous regardons tous avec une espèce d'admiration béate, en silence. Nous avons eu le courage de faire front tous ensemble, spontanément, sans organisation préalable ni discours fédérateur. À cet instant il ne suffit que de tendre un doigt pour faire basculer le monde. Désormais le chef de chambre ne peut plus être que Paulo, il vient de faire sans le savoir un magistral coup de relation publique qui nous contraindra éternellement à la reconnaissance. Nous avons trouvé un second foyer, moins douillet, plus viril, plus déshumanisé, pour moi certainement plus chaleureux, et nous en avons tous besoin.

Et puis d'un seul coup c'est le caquetage comme dans la basse-cour après le passage de l'ombre d'un prédateur :

- On les a bien eu... ils avaient pas l'air malin...tu crois qu'ils reviendront... C'est idiot leur truc... Celui que tu as jeté sur le lit avait pas l'air content... Nous quand nous serons anciens nous laisserons les nouveaux tranquilles... Pourquoi font-ils cela ? Et s'ils t'attendent à la sortie...

- Non je les ai vu remonter l'allée vers leur chalet.

Chacun parle maintenant pour le besoin de parler, comme pour exorciser une coutume stérile et imbécile transmise depuis la nuit des temps à tout ce qui arrive frais émoulu dans un internat. La connerie personnifiée qui tient de l'initiation Comanche et de la farce de carabin. L'humiliation jouissive de ce pauvre jeune qui débarque, assez emmerdé déjà d'être là, et qui n'a pas besoin de cela en plus.

Je continue de descendre vers le terrain de football... Je passe entre l'infirmerie et le château, plus loin derrière s'étend une prairie où l'herbe haute est occupée par des vaches qui paissent tranquillement. Leur rôle consiste à couper l'herbe du terrain de foot avec un inconvénient que ne possède pas la faucheuse mécanique, les bouses, que le ballon et les pieds des footballeurs, doivent éviter avec adresse, ce qui n'est pas toujours le cas.

Nous prenons possession d'un but et les bovidés vont jouer sur l'autre.

Sitôt arrivé, un garçon va se placer dans les « bois », c'est comme ça que nous appelons les buts, où il se met en demeure d'arrêter tous les tirs de ballon que nos petits pieds voudront bien lui envoyer. Les autres se préparent à tirer pour mettre en difficulté le gardien improvisé, qui en a vite marre, et laisse son poste à un autre.

Nous sommes une dizaine, pas de quoi faire une équipe encore moins deux. Derrière le but, un moniteur, le responsable entraîneur sélectionneur unique de l'équipe de foot, nous observe pour détecter les futures grandes vedettes puis vient jouer avec nous.

Il s'appelle Robert, les anciens l'appellent « la yoube », pourquoi mystère, se surnom ne semble pas l'offusquer, il doit bien avoir une histoire.

Bien vite, ce jeu sur un but ne nous motive plus guère, les joueurs remontent les uns après les autres vers les chalets, avec l'assurance que les vaches auront bientôt terminé de tondre ras l'herbe haute et qu'un terrain serait tracé aux bonnes dimensions internationales.

Nous redonnons aux herbivores le terrain de leur travail patient et mâchonnant.


Chapitre 11 - Week-End dans les foyers

Enfin voilà venu le premier jour de notre retour provisoire à la liberté. Le matin, la lingère procède à la remise des uniformes. Elle fait quelques retouches de dernière minute, les autres seront faites par les parents s'il s'avère nécessaire de reprendre un ourlet, de resserrer une pince.

Dans quelques minutes, nous aurons le droit de franchir la porte en sens inverse, de tourner à gauche et de suivre en courant la route qui mène à la gare de Massy.

Pour la première sortie nous ramenons les valises dans nos foyers avec nos affaires « civiles » à l'intérieur. Elles sont prêtes et alignées sur les lits. Dans le couloir, de temps à autre, un piétinement rapide, quelqu'un qui va faire une retouche rapide à sa chevelure dans les toilettes. C'est l'attente. Le moniteur du chalet va venir distribuer les bulletins de sortie que nous devons faire signer par nos parents et ramener lundi.

Les uns trompent leur impatience en marchant de long en large, d'autres s'assoient sur la barre d'appui au pied de leur lit l'air absent, le regard fixe, égarés en quelque rêve ou chimère floconneuse. Supputent-ils un emploi du temps fantastique, un extraordinaire repas ou bien tout à la joie du départ ne voient-ils pas que ces quelques heures seront brèves, indispensables, impossibles à remplir.

Je suis heureux de quitter, même momentanément, cet univers, il n'a pas encore eu le temps de me peser, j'étais trop occupé à découvrir, à conquérir mon nouveau royaume dont j'étais déjà le roi dépossédé à peine investi. J'ai un besoin de changement aussi fort que celui qui me tenait quand je suis arrivé. Je n'ose pas penser à ce qui se passerait si je devais rester dans les chalets comme le font les internes, tout le week-end. Pourtant, je sais que je ne retrouverai pas la rue des Archives avec plaisir. Je suis tout à l'euphorie du départ et celle-ci s'amenuisera au fur et à mesure que je m'approcherai des fureurs paternelles et des coups distribués aussi généreusement. Tout est fausse tempête de théâtre. La bise arrive d'un ventilateur ronronnant qu'un machiniste agite autour d'une bassine. Les bateaux sont maquettes, les rochers de carton, les acteurs mauvais, pas de quoi fouetter un chien.

Chaque bruit dans le couloir nous fait tourner la tête. Paulo n'est pas là, il est en cours, les deuxièmes et troisièmes années ne sortent qu'à cinq heures. Encore quelqu'un, non il passe, la porte de la chambre ne s'ouvre pas.

- Ça y est ils s'en vont. Bertrand qui regarde par la fenêtre nous signale qu'il vient de voir partir ceux de la première chambre. Mon cœur bat un peu plus vite. C'est con. Ça ne rime à rien. Il n'y a aucune raison.

Le moniteur arrive, pose le paquet de bulletins de sortie sur le premier lit qu'il rencontre, sans rien dire et s'en va aussi rapidement qu'il est apparu. Pour lui, c'est une corvée, une habitude, depuis combien d'années, de semaines, fait-il cela.

Nous nous précipitons sur ce bout de papier qui donne trente heures de liberté à l'extérieur, deux nuits ailleurs, seul, et des repas sans bousculade.

J'empoigne ma valise, elle est si légère mais toujours aussi encombrante, l'allée vite gravie, me voici déjà à la porte franchie dans l'autre sens il y a juste huit jours. Le père Trovel est sur le seuil. Il regarde sans trop savoir quoi, son chien, sa femme, le chêne centenaire qui encombre l'entrée et que personne n'a osé déplacer, il obéit aux ordres sans doute des fois que nous ne voulions plus partir et qu'il faudrait nous jeter dehors. Sa face réjouie suinte de comique. Sa casquette de guingois l'apparie à un clown, je le trouve beau, presque envie de lui faire un pied-de-nez ou un bras d'honneur, impossible à cause de la valise, c'est inutile, il me répondrait par un salut familier de la main, sans doute.

La route qui va à la gare se glisse entre deux champs cultivés. À droite la voie de chemin de fer désespérément vide et immobile. Il fait encore chaud. À une dizaine de mètres devant moi marchent deux « collègues » dont je vois le lent balancement du buste, symétrique, synchronisé, au rythme des valises et de la marche difficile.

Je me souviens que pour trouver la gare il faut gravir sur la droite un escalier de rondins vaguement recouvert de mâchefer noir comme les portes de l'enfer. Pour l'instant je suis dans la partie descendante, facile, la roue libre, le dessert. Deux grandes jambes dépassant d'une valise me doublent rapidement. Petit sourire au passage à mes petites jambes, décerné avec un brin de commisération. Tiens, voilà l'escalier. Dans mon dos, c'est l'exode. Aussi loin que je puisse apercevoir en profitant du vallonnement de la route le bitume est couvert d'uniformes marrons, en ligne sur le bas côté de la route, en ligne indienne, comme n'aurait jamais pu l'imaginer, même dans ses rêves les plus fous de western le grand Sergio LEONE, lui-même.

Retrouver les villas bedonnantes et prospères de la vallée de Chevreuse donne une impression d'abondance de calme et de volupté, Baudelaire y ajoute le luxe, dans son invitation au voyage. Il faut bien cette sensation pour que je me rende compte que je commence à être rudement content de me trouver là en train de vivre sans moniteur et sans contrainte particulière sauf celle de me coltiner ma valise. Furie de retour aussi puissante et vaine que celle qui m'animait au départ.

La rame n'est pas encore à quai. Sur le ciment du bord de voie c'est le marron qui domine. Ceux du centre qui sont là se donnent des allures de permissionnaires en bordée, un rôle de composition. Pas une fille à l'entour n'échappe au crible de leur drague douce sans conviction. Ça aussi c'est un apprentissage. Les quolibets fusent, les deux gamines qui servent de cible sont plus amusées qu'apeurées par cette soudaine débauche d'attentions dont elles ne doivent pas êtres coutumières. Elles minaudent un peu et passent en vitesse débordées par la quantité d'uniformes à éviter, on ne sait jamais. Je monte, je choisis une place, je suis seul dans un compartiment fumeur.

Au centre du Wagon, de l'autre côté de la porte que j'ai fermée derrière moi j'entrevois un groupe d'élèves passablement remuant. Les stations défilent : Massy Verrières, Antony, la campagne, peu à peu, fait place nette devant les maisons particulières. Les champs effrayés reculent aussi vite que le train avance. Les grands ensembles surgissent pointillés de fenêtres. Les immeubles poussent du coude les potagers étiques. C'est la ville.

« Cité universitaire » la pancarte dresse ses lettres blanches sur fond bleu, accrochée à la voûte par deux lignes d'acier.

« cité... cité... cité... », la chanson ponctuée monte du groupe qui s'est mis brusquement à chanter à pleins poumons. « Cité t'es venu t'aurais bouffé de l'andouille... comme t'es pas v'nu... ». Le reste du chant disparaît dans l'éclat de rire collectif des autres voyageurs qui regardent circonspects ces déguisés qui braillent en chœur une chanson irrévérencieuse et ne boudent pas leur plaisir.

Je dois descendre à la prochaine « Denfert Rochereau ». Je prépare ma valise. Pour ne pas être pris au dépourvu, je ne l'ai pas mise dans le filet, pour la bonne et unique raison que même sur la pointe des pieds j'atteins à peine la poignée du signal d'alarme. Je cherche vainement un ticket, il me faudra en acheter un. Le métro, c'est l'aspect retrouvailles de Paris. Le pépé symbolique qui vous prend dans ses bras pour vous frotter les joues avec sa barbe de vieux loup de terre. Tout participe d'une certaine irréalité : l'artifice des lumières, les gens qui marchent comme les zombies de la queue leu leu, le bruit de train fantôme ponctué de longs soupirs comme si chaque station se sculptait au burin dans les têtes d'acier. La mine résignée des voyageurs du travail obligatoire. Les clodos dont les vêtements puent la pisse et toute la sueur avinée qu'ils ont accumulée dans leur vie au long cours de coups de rouge.

J'émerge à RÉPUBLIQUE, allons la station n'a pas changé. Il n'y a que mon imagination pour croire que les événements dont je suis l'objet et le jouet déforment aussi les choses, les gens et les événements. J'aurais aimé arriver dans un chantier de sable, de ciment et de galets, avec des pelleteuses, des bulldozers, des terrassiers en maillot de corps dont les bras sont noués par l'effort de la pelle et de la pioche. Puisque je revenais, il fallait à mon retour un décor de chaos, de fin de siècle et je ne retrouve que ce conformisme béat des situations inamovibles, des murs indéformables, des rues interchangeables. Je suis déçu.

Sur la place l'éternelle fête foraine de mes années d'enfance s'est beaucoup rétrécie sous l'influence des voitures qui occupent de plus en plus de mètres carrés de bitume. Un manège d'autos tamponneuses tente vainement d'attirer les gogos. J'aperçois au loin quelques bérets de marins, des calots, des uniformes et ceci me renvoie l'image de mon uniforme auquel j'ai beaucoup de difficultés à m'habituer. Je m'entrevois en passant devant les vitrines de la « Toile d'Avion » : « Pas trop laid, somme toute ». La rue du Temple me permet de tourner le dos à la statue toujours plantée sur la place avec son flambeau dans la main. Un coup d'oeil à la pendule qui fait l'angle de la rue Meslay, trois heures un quart. D'un bon pas je me dirige vers le square du Temple. André. Monoprix. L'église Sainte Élisabeth, un vieux souvenir de scoutisme. Le square. Vais-je le traverser ? Non, je risquerais de rencontrer des copains et l'uniforme plus la valise ne me semblent pas propices au rendez-vous et beaucoup aux sarcasmes dévastateurs. Je le contourne par la gauche. Allons bon le père d'Albuquerque, je presse le pas, il n'a pas dû me voir. Je traverse pour l'éviter, il marche toujours tête baissée en psalmodiant :

- Eh, petit !

J'achève la dernière foulée qui m'évite de m'engourdir sur la chaussée :

- Eh petit ! Il hurle encore plus fort, des gens se retournent. Ils vont me prendre pour un voleur à la tire. Je pose ma valise. Il traverse tiré par un chien qui à priori ne doit plus être le même car dans ce qu'il me reste de mémoire c'était un griffon abâtardi noir et blanc sale alors que celui qui vient flairer ma valise puis mes bas de pantalon ressemble plus à un chien de chasse colley, genre chien d'arrêt fort et nerveux, que je ne voudrais pas voir s'intéresser de trop près des dents à mes mollets. Je me recule un peu.

- Tiens vous avez changé de chien, dis-je pour engager aimablement la conversation.

- Non c'est celui de la voisine, elle est en vacances. Dis donc tu as vu mon fils. Ah le salaud !

Il pose son cageot sur le sol d'où s'échappe, par endroits, un invraisemblable bric-à-brac, il est même obligé de retourner chercher, au péril de sa vie, une cravate qui avait refusé de traverser toute la rue en même temps que lui.

- Ah le salaud, il ne m'a pas écrit, rien, rien, il envoie des nouvelles à sa mère, mais moi rien du tout. Chou blanc. La vache. Il vient demain ?

- J'sais pas.

- Oh mais ça va pas se passer comme ça. Allez au revoir petit, bonjour à ta mère, oh le petit salaud, l'arsouille.

Il ramasse ses affaires, le cageot sous le bras, il s'en va tandis que j'entends toujours dans mon dos ses imprécations de père outragé qui continuent à m'accompagner bien après notre séparation. C'est un bizarre le père d'Albuquerque.

Je me dirige vers la rue des Archives, dans quelques instants je vais retrouver le mien que je n'ai pas vu depuis une semaine qui me semble être une éternité. Une longue ligne droite, comment vais-je être accueilli ?

Une certaine euphorie s'engouffre en moi. La marche est légère. Je n'ai rien à perdre. Lundi matin, je repars. C'est impossible que la situation se dégrade suffisamment pour que je sois malheureux. C'est grisant d'avoir l'impression et la certitude d'être le maître de la situation.

Chaque maison semble me faire un clin d'oeil non pas une oeillade mais le petit signe complice de celui qui revient et qui n'a pas perdu votre affection. J'en connais chaque pierre, chaque morceau, chaque cour. C'est d'avoir grandi parmi ces vieilles bâtisses dégradées, branlantes, que j'ai pris pour longtemps la haine et la hantise des anciennes demeures aussi élégantes et belles soient elles.

Je franchis le porche et sa boîte à lettres, tourne à gauche, évite la fontaine de la cour, je monte l'escalier crasseux laissant sur ma droite le petit réduit où je jouais au docteur avec ma sœur et ses copines, pousse la porte, ma mère est là heureuse de me voir, elle est seule.

Je suis surpris par l'étroitesse de la pièce, la saleté ambiante, les meubles de guingois, la crasse, tout ici respire la pauvreté.

- Bonjour p'tit frère, ça c'est bien passé ? Ma mère utilise souvent cette expression pour me parler, c'est de l'affection.

- Ça va, ma sœur n'est pas là ?

- Non elle est allée avec Irène, au Bazar de l'Hôtel de ville.

- Et mon père ?

- Il est allé prendre une douche, tu veux boire quelque chose ?

- Non je n'ai pas soif, je vais aller faire un tour au square.

Le square, c'est la bande de copains et de copines qui m'avait souvent tenu lieu de famille et je me dois d'aller les voir dès mon retour, c'est impérieux. Je pose ma valise sur le lit qui n'a pas été refait depuis mon départ avec en prime le linge à repasser le linge à laver épars et divers objets qui n'ont pas grand-chose à faire là.

Ils sont tous là, autour d'un banc, agglutinés comme des moules autour du bouchot les uns assis par terre, les autres sur des chaises, certains les fesses sur le gazon au grand désespoir du garde qui les oblige à revenir sur la terre ferme.

J'entre dans le groupe sans rien dire. Personne ne me pose de questions. On ne pose jamais de questions à ceux qui disparaissent et qui reviennent. Ils reviennent c'est tout. Je m'assieds à côté de Jeannot, le copain comme on s'en fait à l'école communale et qui vous suit presque jusqu'au mariage et puis qu'un jour on quitte sans jamais savoir ce qu'il est devenu dans les putains de hasards de la vie.

Je me sens bien, là, dans la chaleur de la bande. Celle-là n'est pas comme les autres, il n'y a pas de chef, pas de leader, pas de patron à qui obéir aveuglément, elle se forme et se déforme sous la pression de ceux qui sont là, ce jour, pour faire ce qui se décide, comme dans un des premiers soviets, et si on ne veut pas aller avec les autres, personne ne vous fait la tronche. C'est la liberté individuelle en groupe, une première.

Jeannot me prend à part :

- Alors c'est bien ton truc, qu'est ce que tu fais ?

Je lui raconte aussi bien que je le peux.

- Et toi qu'est ce que tu fais

- Je suis entré chez Citroën, comme pyrograveur.

- C'est quoi ?

- Du boulot d'électricien, je suis dans un atelier il n'y a que des femmes, je suis le seul mec.

Voilà une situation qui me paraît extraordinaire, être le seul homme dans une usine de femmes, que d'aventures en perspective, et avec Jeannot je suis sûr qu'elles n'auront pas affaire à un ingrat.

- Tu en as déjà baisées ?

- Oui.

- Combien ?

- Une, elle est mariée et c'est elle qui m'a abordé à la sortie de la cantine pour me proposer de l'accompagner le soir chez elle, et on a fait l'amour, là juste avant que ne revienne son mari qui pouvait rentrer d'un instant à l'autre.

- Ça alors !

- C'est elles qui proposent.

Il est vrai que Jeannot a une belle petite gueule d'italien, crâne plat avec de magnifiques cheveux noirs, des yeux noirs également et une petit fossette au milieu du menton qui m'a toujours fascinée.

- Tu me croiras si tu veux, l'autre jour, dans le métro en revenant du boulot, nous étions serrés il y avait une femme devant moi, elle m'a pris le sexe dans ses mains qu'elle tenait par derrière et m'a peloté. Comme tu peux le croire je l'ai suivie, en descendant derrière elle, et bien, sur le quai quand j'ai voulu lui parler c'est tout juste si elle ne m'a pas mis une claque. Tu y comprends quelque chose à ça.

- Non !

Je laisse un peu de temps pour la réflexion commune vaguement teintée de désir et de rêves érotiques et j'ajoute :

- Et Françoise ?

Françoise est une copine avec laquelle j'ai commis ce qu'on appelle un flirt et que Jeannot s'est fait un plaisir de draguer avec succès dès que j'ai eu tourné les talons. C'est ça aussi la bande, je ne lui en veux pas le moins du monde, pourtant je suis d'un naturel jaloux.

- Françoise, elle a des ennuis de santé, je crois qu'elle est enceinte, tu sais, elle est allée à une surprise partie chez Willy et là il s'est passé des trucs, mais comme Willy est juif, ses parents ne veulent rien savoir, elle a essayé de faire passer, ça n'a pas réussi.

Ce qui m'avait effrayé chez Françoise c'est qu'elle cherchait absolument un mec pour se faire épouser. Elle vivait seule avec sa sœur aînée partageant tout y compris ses émois amoureux et elle voulait la quitter. Elle s'était mis dans sa petite tête qu'en se faisant faire un enfant ce serait plus facile de mettre le grappin sur un homme. Il y avait des risques. Elle les vivait en direct.

- Tu l'as plaquée ?

- Elle vit chez Willy pour l'instant.

Je ne me sens plus concerné par l'histoire de Françoise, d'autant que j'avais toujours farouchement refusé d'avoir un rapport avec elle, non pas par pudeur mais par ignorance, j'avais la trouille.

Il y a là aussi Sophie et Titus, encore un couple formé d'une juive et d'un chrétien, pour lesquels les parents ne sont pas d'accord, mais dans notre quartier, avec le carreau du temple à deux pas et le marais à côté, la communale brasse beaucoup d'enfants des deux communautés qui eux ne se posent pas les problèmes des vieux quand l'amour leur tombe dessus.

Lorsque je retourne au logis, tout le monde est revenu. On me fête comme l'enfant prodigue. Il règne une atmosphère en apparence moins tendue, plus sereine, je deviens l'événement qui décrispe les rancœurs.

Il me faut parler, raconter et raconter encore comme si j'avais participé à la campagne pour la libération de Paris en 45. Je me prête de bonne grâce à ce petit jeu. Peut-être aussi le fait que je ne sois plus à charge et ailleurs a-t-il influé sur les habitudes de vie : plus de place, plus d'intimité, il faut parfois si peu de chose pour modifier une ambiance familiale délétère.

Le week-end se passe sans rien de particulier et je retourne au centre muni de provisions de bouche pour une semaine.

Retour en sens inverse, sans la valise, ce n'est pas un mince poids en moins, et j'entame avec détermination ma deuxième semaine d'apprentissage./p>


Chapitre 12 - Fous de sport

Les études dans le centre de Vilgénis sont facilitées par l'internat car nous n'avons pas autre chose à faire que de mettre toute notre ardeur et notre temps à l'étude. Nos maîtres, dans l'ensemble, sont assez compétents mais on sent toujours qu'ils ne peuvent pas dépasser un certain stade de connaissance à nous enseigner, et les programmes largement édulcorés par rapport aux autres enseignements techniques doivent faire de nous des ouvriers et surtout pas des agents techniques ; aussi la partie théorique est largement oblitérée par rapport aux enseignements pratiques.

Nous sommes plus souvent dans des ateliers, la lime ou le fer à souder à la main que dans des salles de cours.

Par contre, le cadre et les installations aidant, la pratique sportive est largement imbriquée dans les programmes.

Cross, parcours Hébert, foot, soule, rugby, basket, judo, gymnastique, athlétisme n'ont bientôt plus aucun secret pour la plupart d'entre nous, enfin ceux qui veulent bien faire l'effort nécessaire pour y participer.

C'est, à vrai dire, la discipline dans laquelle je réussis le mieux et souvent je me réfugie sur le terrain de foot ou dans la salle de gym à la place d'étudier mes cours de technologie ou de mécanique, voire de mathématiques pour lesquelles j'ai une aversion naturelle aussi forte qu'est grande mon incompréhension des fonctions du premier et du second degré.

J'ai pris pour la course une passion telle qu'il m'arrive de courir tout seul le soir dans les sentiers du parc au grand amusement de mes camarades qui me prennent pour un fou. Souvent le prof de gym consacre l'heure entière de gymnastique à organiser un cross avec la classe dont je termine régulièrement en tête. J'aime courir. J'aime sentir monter les battements de mon cœur au point qu'il m'apparaît comme faisant partie de ma poitrine, de ma respiration, de mon souffle, il y a tellement peu de moment où l'on peut appréhender cette boule de muscle qui nous tient à la vie à la mort. J'aime fouler les chemins et les sentiers, monter descendre, sentir mes jambes se dérober, revenir, entrer dans mes hanches, devenir dures comme du chêne, me quitter, me précéder, m'attendre. Le souffle court, la bouche sèche, la tête à la dérive, le point de côté en lisière, à deux doigts de me coucher sur le bord du chemin, l'abandon : le vaincre, repartir, me faire violence et mal. J'aime sentir derrière moi le souffle de celui qui me suit diminuer doucement, disparaître, le combat, la victoire. J'aime la victoire sur moi et sur les autres que m'offre sans rien d'égal, la course. Quand j'arrive, je suis vidé, lessivé, et le cours qui suit me permet de récupérer, sur un petit nuage, les forces laissées dans la bataille précédente. Autant dire que je ne suis guère opérationnel à ce moment-là.

Mes performances en cross me font remarquer par le prof qui me propose de courir sur mille mètres et de faire des compétitions. J'essaie, mais je ne trouve pas dans la course sur piste les mêmes sensations que dans la campagne. Il y a aussi le chrono qu'il faut réaliser, un épouvantail. Je me sens trop petit, avec des foulées étriquées, un paysage toujours pareil, sans relief, la cendrée noire mâchefer qui fait les pieds dégueulasses de poussière de charbon, je veux bien en courir un ou deux de temps à autre, mais ça ne correspond pas du tout à l'idée que je me fais de la course à pied.

Une spécialité dans laquelle je brille aussi de mille éclats c'est le parcours Hébert, ma petite taille, ma souplesse, ma rapidité font merveille pour franchir les obstacles, passerelles, murs d'escalade, troncs d'arbres, chicanes, corde lisse, corde à nœuds, échelles de corde et comme nous sommes chronométrés je réussis le meilleur temps de l'école.

Je fais également partie de l'équipe de football et nous jouons pour le championnat d'académie cadet. Nous n'allons pas très loin dans les victoires et accumulons beaucoup de défaites. Ce n'est pas faute de nous entraîner, mais dans le recrutement de cette année, il n'y a pas beaucoup de bons joueurs de football et il en faut au moins onze pour faire une équipe.

Je me débrouillais aussi en athlétisme surtout en saut en hauteur. Ce n'est pas pour rien que M. MARCHAL mon instituteur de fin d'études m'avait surnommé la puce.

Chaque fois que nous faisons une compétition de saut en hauteur, je reste en concours avec des grands qui ont souvent vingt centimètres de plus que moi, et ils ont beaucoup de mal à me battre.

Je m'étais bricolé au cours des années un style bien personnel qui tenait du rouleau californien et du saut ventral que personne ne savait faire comme moi, pour passer l'élastique je me couchais littéralement après avoir pris élan et appel, puis je donnais un coup de rein fantastique qui me propulsait un peu plus haut encore comme une carpe hors de l'eau.

Les copains qui me regardent ne peuvent s'empêcher d'applaudir. Je tiens ma gloire de banlieue. La puce me revient encore aux oreilles, comme à l'école primaire.

J'aime aussi la gymnastique en salle, surtout le saut de cheval, qui permet de s'envoler littéralement de décrire une jolie trajectoire dans l'air et de retomber, en principe, sur ses pieds avec un léger fléchissement des genoux. Un moniteur, qui est un ancien pompier de Paris, initie ceux qui le veulent le soir avant d'aller manger, j'en suis.

Cette activité gymnique et sportive débordante me prend beaucoup de temps, et ne contribue pas à me placer en bonne position dans les autres matières à apprendre. Malheureusement, ici, on ne forme pas de professeurs de gymnastique.

Pourtant à la fin de l'année, ma persévérance va être bien récompensée, alors que je suis le dernier de ma promotion, j'ai droit au prix de gymnastique, que le surveillant général refuse de me donner à cause de mes résultats. Il faut l'intercession des profs et des moniteurs pour qu'on me remette un livre devant tout l'aréopage réuni dans la cour d'honneur, bien qu'entre temps j'aie reçu un avertissement pour manque de résultats dans le travail théorique, et qu'au bout de trois on soit renvoyé dans ses foyers définitivement.


Chapitre 13 - Les filles du Moulin de la Bièvre

Dans le fond du parc coule une petite rivière, qui eut ses heures de gloire sous Louis XIV quand elle musait à ciel ouvert du côté des Gobelins pour laver les laines de la manufacture et qui, si j'en crois mes sources, arrivait jusque sous l'opéra de Paris. Elle s'appelle la Bièvre.

Peu poissonneuse, elle nous sert de terrain d'aventures, nous la traversons sur les troncs d'arbre mort, au risque de revenir complètement trempés au chalet, et recouvert de vase malodorante.

À la pointe du terrain, un moulin, habité, confère au lieu un cachet ancien qui permet de laisser vagabonder l'imaginaire au-delà des murs d'enceinte, ce qui est parfois bien agréable à l'âme.

Ce lieu idyllique possède un autre intérêt, il est situé exactement à l'antipode des chalets, ce qui permet aux élèves d'y venir griller une cigarette sans crainte du concierge ou d'un moniteur qui ne s'aventurent jamais jusque-là, c'est un endroit béni par la tranquillité.

Il y a un intérêt encore plus grand : deux jeunes et jolies filles, enfin l'une plus jolie que l'autre, habitent là et le moins qu'on puisse dire est qu'elles ne sont pas trop farouches pour causer quand elles veulent bien se montrer.

La plus jolie s'appelle Florence, et sa sœur d'un an plus jeune se prénomme Gilberte, elles ont à peu près nos âges, et cette réserve de célibataires à la porte même de leur logis est une aubaine dans laquelle elles puisent avec délice et profusion.

C'est bien là le drame, car les apprentis en font entre eux des filles faciles, ce qui, si j'en crois mon expérience, n'est pas du tout le cas. Ne dit-on pas de quelque chose qu'il n'est pas possible de posséder ou d'atteindre qu'il est de mauvaise réputation et de qualité médiocre.

Un soir où je me promène avec Guy alors que nous passons à côté du moulin nous voyons à la fenêtre qui donne sur la rivière une jeune fille, c'est Gilberte qui nous apercevant nous crie :

- Eh, vous !

- Nous ?

- Oui, vous ne savez pas où est Daniel ?

- Quel Daniel, de quelle année ?

- De première, nous énumérons tous les noms de Daniel que nous connaissons : Petit, Marchand, Bretel.

- Oui, c'est ça Petit.

Nous le connaissons bien, c'est un rouquin à pattes tombant sur les joues comme les portaient les voyous de banlieue quand ils traînaient dans des bals mal famés. Ils parlent avec un accent parigot d'une voix rocailleuse qui doit son timbre plus à la cigarette qu'au bel canto.

- On ne l'a pas vu.

- Vous pourriez lui remettre un petit mot ?

- Bien sûr, et elle nous lance une enveloppe cachetée qui tombe dans la rivière.

- Attendez, je vous en envoie une autre.

La prose destinée à Petit vogue doucement là-bas sur la rivière vers un destin que sa rédactrice n'avait pas prévu, nous suivons vaguement des yeux ce bateau improvisé en attendant que la belle réapparaisse à la fenêtre.

- Elle est pas mal la fille, me murmure Guy qui parait un peu émoustillé.

- Oui, pas mal.

Cette fois ci elle a mis le lest d'une pierre dans l'enveloppe, nous la récupérons et l'enfouissons dans notre poche.

- Vous lui donnerez ?

- Bien sûr.

Nous continuons notre promenade encore un peu surpris de ce qui nous arrive. Nous avions bien entendu parler des filles du moulin, mais les deuxièmes années avec lesquels nous en avions causé nous avaient bien mis en garde, c'était leur chasse gardée et malheur à ceux qui essayaient d'aller braconner sur leur terre.

- Il est gonflé le Daniel, si Prosper l'apprend. Prosper c'est un deuxième année qui a une réputation non surfaite de chef de bande un peu violent et de juge de paix qui ne répugne pas à la bagarre. N'a-t-il pas un jour pris sur le crâne une bouteille de bière d'un litre cassée par son voisin de table en face avec lequel il avait un différent, sans broncher, sans rien dire, préférant régler son compte seul ensuite d'homme à homme dans les profondeurs du parc.

De retour au chalet nous remettons la missive à Daniel, qui ne semble pas du tout étonné, la prend et attend pour l'ouvrir que nous nous soyons éloignés.

Quelques jours plus tard, des deuxièmes années traînent dans les couloirs pour s'enquérir du première année qui s'appelle Daniel. Ils finissent par apprendre que c'est Petit et l'invite à venir faire un tour dans le parc pour discuter d'une affaire qui le concerne. Daniel qui n'est pas un lâche, accepte sans méfiance et les suit.

Au repas du soir, nous le voyons arrivé un nez en piteux état et l'oeil légèrement fermé, comme s'il était tombé dans une embuscade de la guerre du Viêt-Nam.

- Qu'est ce qu'il t'est arrivé ?

- C'est Prosper et ses potes, ils avaient une lettre de Gilberte, la fille du moulin, qui parlaient de moi, et me fixait un rencard pour samedi au « Chalet du lac ».

- Une lettre ?

- Ouais, la même que celle que vous m'avez donnée. Vous avez pas fait les cons de le dire

- Nous, non, pourquoi ?

- Je sais pas moi, pour vous faire mousser, pour que je me fasse casser la gueule, mais j'ai pas été le seul à déguster.

Effectivement plusieurs secondes années portent aussi les traces du combat ; il a défendu chèrement sa peau le Daniel.

Curieusement il a l'air d'être devenu copain avec eux. C'est souvent comme ça des mecs qui se foutent une peignée se réconcilient et deviennent inséparables par la suite. La reconnaissance de la force, du courage et du défi. Ils se font des signes d'amitié.

Je me demande pourtant comment les autres ont pu avoir la lettre.

- Qu'est ce que tu as fait de ta lettre après l'avoir lue ?

- Je l'ai déchirée et je l'ai jetée à la poubelle en petits morceaux, j'suis pas assez con pour l'avoir portée moi même.

C'est alors que je me remémore la scène du moulin, la lettre emportée par le courant

- Ils ont du la trouver dans l'eau.

- Comment dans l'eau ? Et je raconte à Daniel la reprise à deux fois de l'envoi par la fenêtre.

- Vous êtes barges les mecs, vous auriez pu la récupérer.

Cette anecdote nous permet de faire plus ample connaissance avec les filles du moulin et nous traînons de plus en plus souvent par là-bas dès que nous avons un moment de libre.

Nous faisons vraiment leur connaissance, un samedi, où nous sommes retenus en colle, grâce à Albuquerque.

Étant deuxième année et interne, il a une connaissance de la manière dont on peux passer un week-end dans le centre beaucoup plus affinée que nous.

- Vous voulez connaître les filles du moulin ?

- Oui.

En fait je n'ai pas tellement envie, mais Guy a été très impressionné par l'apparition de Gilberte à la fenêtre.

- Venez avec moi.

Et nous voilà en route vers le moulin, en y arrivant, Albuquerque lance un coup de sifflet modulé comme un trille de grive et la fenêtre s'ouvre laissant apparaître Gilberte.

- Tiens mes petits facteurs.

- Vous avez su ?

- Oui Daniel m'a raconté, mais c'est fini entre nous, qu'est ce que vous faites là ?

- On est collé

- Allez salut les gars, je vous laisse, j'ai des courses à faire en ville, et Albuquerque se sauve nous laissant seul en tête à tête, si on peut dire, avec la belle Gilberte.

Entre nous il y a la rivière barrage infranchissable à cet endroit sauf pour qui posséderait une petite barque de pêcheur à fond plat, comme on en trouve dans le marais poitevin. Et sublime hasard, il y en a une bien sagement rangée le long du moulin. Il ne faut pas longtemps à Gilberte pour descendre, la détacher et traverser le gué en quelques coups d'avirons efficaces pour nous rejoindre.

Elle est vêtue d'un justaucorps jaune qui fait ressortir des seins ni trop petits ni trop gros. Sa jupe aussi courte que la pudeur ne l'exige pas lui arrive au-dessus, bien au-dessus du genou. Ses yeux, d'un bleu intense et provocant dépassent du ciel comme des comètes en rupture de galaxie. J'en serai bien tombé amoureux, mais je m'aperçois rapidement qu'elle a déjà jeté son dévolu d'une manière explicite sur Guy et que je risque d'être réduit au rôle de teneur de chandelle et de gêneur patenté. Je m'éloigne les laissant seul à leur conversation probablement amoureuse car Guy ne sera pas très prolixe sur cette rencontre par la suite.

Je comprends le choix de la belle, Guy, avec son un mètre quatre-vingt, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, et son air viking conquérant est ce que communément on appelle un beau gars. Il a en plus pour lui de « faire homme » alors que je « fais plutôt gamin » et que rien dans mon physique ne plaide en ma faveur, pas Don juan pour deux sous.

Un soir, plus tard, en revenant des cours, des gars me racontent que Guy et Daniel s'étaient battus dans le chalet, pendant un intercours, car nous avons le droit d'y retourner si on a oublié quelque chose. Je fais vite le rapprochement entre la fille du moulin et eux, et je pense qu'elle nous a menti en nous disant que c'était terminé avec Daniel. Là encore je ne peux pas vraiment connaître le fond des choses. Guy ne se confie pas facilement.


Chapitre 14 - Premier jour de « travail »

« Putain que c'est grand un hangar d'avion ! »

En arrivant à Orly je me fais cette réflexion en cachette, pris dans un flot de mecs qui ressemblent à des ouvriers, très semblables à moi, qui me pousse, me tire, me malmène, sans que je m'en rende vraiment compte, de la gare de BELLE-ÉPINE (un nom prédestiné) à l'atelier D.M. quelque chose où je suis affecté.

Cette station, gare, halte, ne sert en fait que le matin et le soir, pour les ouvriers travaillant ici et qui viennent de Paris et des gares desservies par le rail.

D'autres sont directement amenés au pied du hangar par des autocars ou leurs propres véhicules qui vont du vélo à la Rolls dernier cri.

La grande chance d'habiter Paris, c'est de pouvoir prendre : le métro, le train, et d'avoir deux kilomètres de marche dans les jambes entre 6 heures et 8 heures du matin, avant d'arriver au boulot. On prend les petits plaisirs qu'on veut bien se donner. Heureusement que juste en haut de l'escalier qui mène de la tranchée du train à la route, un malin a installé un bar-tabac et quand il fait frisquet le matin beaucoup vont y boire en vitesse le café qui leur donnera du cœur au ventre pour la journée, certains y ajoutent même le pousse-café au cas où le cœur serait trop petit, entamant là une course folle d'acoolo sans espoir qui leur réchauffe la tripe.

Je marche avec les autres. Pas vraiment le temps de poser des questions. Une longue marche qui se renouvellera tous les matins, silencieuse, passive, me confortant dans l'idée que tous ceux-là ne viennent pas de gaieté de cœur, au boulot, cinq jours la semaine.

Les hangars, détachent leur masse sombre, importante, au fond du paysage et grossissent encore au fur et à mesure que je m'en rapproche. On se croirait dans un film de Melville.

À l'arrière, collés contre la partie qui ne s'ouvre pas sur les pistes où l'on peut voir rouler et atterrir les avions, qui partent au bout des terres du monde, se trouvent les bureaux, les magasins de pièces détachées, les vestiaires où je troque mes beaux habits contre des bleus de travail et la pendule, l'inexorable pendule, dans laquelle quatre fois par jour je mettrai mon carton de pointage pour que le pointeau s'assure que je n'ai pas trafiqué mes temps de présence dans l'atelier. Bonjour la confiance.

Bien vite j'apprendrai à pointer plusieurs cartons, le soir ou le matin, et surtout au moment des repas, à faire pointer le mien en échange, à en posséder deux ou plusieurs pour tromper tout le monde. Faut bien se défendre.

Pour l'instant, je n'ai encore rien à mon nom nulle part, sauf dans un vague bureau que je me mets en demeure de rechercher. Il est au premier étage. Un homme m'accueille : rondouillard, accent bourguignon, madré comme un marchand de vin de là-bas. Il me demande mon nom. Je lui donne sans restriction. Un planning imposant occupe tous les murs de la pièce sur lequel je peux lire une quantité impressionnante de codes et sous les codes en lettres rouges sur fond jaune, s'enchevêtrent, se bousculent, des myriades de petits bouts de cartons multicolores, comme une planche de papillons de noms chacun représentant un homme ou une femme dans son corset de fer rectangle. C'est beau un planning de travail au petit matin.

Le pointeau bourguignon me tend un carton où sont inscrites mes coordonnées et sans plus de cérémonial d'accueil ni de politesses il m'entraîne, en marchant vite, vers le vestiaire où il me désigne un placard en fer, exactement le même que celui de V. , sur lequel il faudra mettre un cadenas car il y a de la fauche. C'est noté. Et sans même me donner le temps de prendre un bol d'air, dans la foulée qu'il allonge de plus en plus, tant il veut se presser, il me conduit devant un chef d'équipe rondouillard, à peine plus grand que moi, le béret basque vissé sur sa calvitie qui est née depuis pas mal de siècles, les mains dans les poches, (ce qui sera je l'apprendrai par la suite le privilège des chefs), bien planté devant un avion Vickers Viscount, m'accueille avec un scepticisme dubitatif :

- Tu viens de Vilgénis, toi

- Oui

- C'est comment ton nom ?

- Lesieur, Jean Pierre Lesieur.

- Ah !

J'espère qu'on ne lui a pas parlé de moi et de ma sortie assez peu glorieuse de l'école.

Le hangar est vaste et peut contenir plusieurs avions, celui sur lequel je vais travailler est là, à portée de main, les quatre moteurs sont entourés de passerelles qui les prennent avec tendresse dans leurs bras métalliques comme des nourrices pleines de sollicitude et d'amour. Une échelle permet de monter dans la cabine de pilotage et dans la carlingue en ressortant vers l'arrière par la porte d'accès aux passagers. Le fuselage montre ainsi ses tripes dans pudeur. Les mécaniciens s'affairent grouillant comme des petits robots bien programmés. Il en est de même pour les autres aéronefs qui attendent leurs réparations. C'est important la fiabilité du matériel.

Sur certains, des échafaudages géants enserrent l'empennage arrière comme autant d'éjaculateur précoce au sexe d'un nourrisson ; gangue de poutrelles pour les rajeunir.

Un élévateur, Fenwick tourne en permanence portant là une hélice, là un appareil, là une pièce trop lourde à manutentionner à bras, là un moteur entier qu'il faut changer et qui partira en révision dans les ateliers ou chez le constructeur.

Tous les corps de métiers participent au ballet : des motoristes dont je suis, des électriciens, des selliers, des horlogers reconvertis dans les instruments de bord, des chaudronniers, des radios, des mécaniciens spécialisés dans les équipements, des mécaniciens spécialisés dans la cellule...

- Alors petit, tu n'as encore jamais travaillé ?

- Non.

- Tu as de la chance d'être affecté ici, il y a plein d'autres jeunes, qui viennent de Vilgénis

Les copains sont déjà à pied d'œuvre. J'ai même aperçu Guy planté sur un moteur, sa tignasse blonde dépasse l'armature métallique. Moi j'avais voulu prolonger les vacances en allant faire du monitorat de colonie de vacances du côté de la Bretagne sud. De savoir Guy embarqué dans la même galère, à ramer pas loin de moi me fait chaud au cœur. Je serai moins seul.

- Tiens pour aujourd'hui, quand tu auras récupéré une caisse à clous au magasin, tu te mettras avec Camus, sur le moteur trois. Il t'apprendra ce qu'il faut faire et dans une semaine tu seras tout seul comme un grand.

L'idée d'être seul face à un moteur d'avion à réviser ne me fait pas particulièrement sourire, d'autant que c'est un moteur dont je ne connais ni ne comprend pas bien le fonctionnement : un turbo propulseur, alors que tout mon apprentissage a consisté à monter, démonter et réparer des moteurs à hélice.

Camus est un vieux mécanicien qui aime faire des jeux de mots, comme : « pourquoi ta bouche rit ? » désopilant au possible. Par contre il semble ne pas vouloir me révéler grand-chose de son art. J'essaie de suivre avec attention, tentant vainement de choper, par ci, par là, quelques bribes de gestes, quelques explications vaseuses à souhait, du moins pour moi qui ne possède pas un sens inné de la pratique mécanicienne. Il me fait faire les corvées qu'il n'aime pas : nettoyer les filtres, quand tu retires le bouchon tu prends plein la gueule, les vêtements, d'une huile minérale qui décape la peau plus qu'il est possible, aller chercher les casse-croûte pour la pause, balayer la passerelle. Je sens bien qu'il a l'impression que comme je sors « des écoles », je dois savoir. D'ailleurs il me dira souvent « qu'est-ce qu'on t'as appris là-bas ? ». Pas grand-chose, mon vieux Camus, pas grand-chose, mais je n'écoutais pas avec grande attention.

- Tu sais où on vend les casse-croûte ?

- Non, comment le saurai-je, j'arrive et personne ne m'a fait faire le tour du propriétaire - locataire.

- Tu vois, là, au bout de mon index, il y a un guichet, c'est le magasin, là où on prend les outils, tu demandes à Popaul deux sandwiches jambon et deux bières.

Les magasiniers ont trouvé ce moyen pour arrondir leurs fins de mois difficiles. Nourrir l'ouvrier spécialisé avec des morceaux de pain fendus par le milieu qu'ils garnissent soit de jambon, soit de saucisson à l'ail agrémenté de quelques cornichons au vinaigre. Pas copieux pour un repas mais plein de saveur à déguster aux alentours de dix heures du matin en faisant une pause en plein la tronche du boulot. La bière tourne délicieusement la tête, un petit peu donnant à la matinée un certain air de fête. Voilà une idée qu'elle est bonne et je me suggère de devenir rapidement un adepte inconditionnel de la pause de dix heures.

C'est une coutume unanimement respectée et scrupuleusement observée par tous les ouvriers du hangar et même par la hiérarchie. Car hiérarchie il y a : du chef d'équipe, au chef d'atelier en passant par les contrôleurs, il y a du beau monde pour surveiller l'avancement de la belle ouvrage. Même dans les ouvriers de base existe une hiérarchie qui fonctionne en liaison avec les rémunérations : P3, P2, P1 et le petit dernier : manœuvre, qui peut être spécialisé et se farcit tous les boulots pénibles et le manœuvre sans spécialité particulière qui passe sa vie dans un univers de trichloréthylène à faire gerber l'estomac et les poumons les mieux accrochés. Ces derniers gagnent des clopinettes, le non savoir ça se paie et se termine devant le médecin du travail qui vous trouve toujours apte à continuer à crever à petit feu quand c'est pas les copains qui, pour vous faire une bonne blague, remplissent votre canette de bière d'une pinte de trichlo et se tapent les cuisses de vous voir porter vos lèvres au goulot.

Je profite de ce répit pour aller voir Guy sur le moteur numéro un.

- Salut.

- Salut. Pas bavard le grand.

- T'es avec Lagneau, c'est le nom du chef d'équipe

- Ouais

- C'est une grande gueule mais il est sympa, ça veut dire que quand tu as un problème tu peux compter sur lui.

- Quel problème ?

- Un travail pas fini, un problème de boulot, un absentéisme remarqué.

- Ah tout ça !

- Il y a longtemps que tu es là, tu avais demandé à aller au Bourget il me semble.

- Oui, ils n'ont pas voulu m'affecter là-bas parce qu'il n'y avait pas de poste libre.

- C'était plus près de chez toi, tu viens comment ?

- En car

- On se retrouve à midi.

- Pour manger.

Notre affectation sur un poste se faisait en fonction du classement à la fin des trois ans d'apprentissage. Les premiers choisissaient ce qui leur semblait le plus intéressant avec comme critères l'intérêt du travail ou la situation géographique, le dernier, comme moi, n'avait pas le choix. Le premier avait choisi « La Postale » encore auréolée des exploits de Mermoz, Guillaumet ou autre Saint-Exupéry.

Je retourne à Camus qui a terminé son en-cas et s'est déjà remis au travail, au passage le chef d'équipe me fait remarquer :

- Dis p'tit, t'as pas deux plombes pour casser la graine ! Je passe sans répondre, légèrement gêné.

Camus est en train de changer les filtres, que je n'ai pas fini tout à l'heure, et c'est le cas de le dire, prend plein la gueule d'une huile minérale, peu sale, mais âcre avec une odeur qui doit rester longtemps imprégnée dans tous les endroits où elle se faufile. Il jure et gueule tel un charretier : « Ces putains de glishes qui foutent des filtres dans des endroits impossibles, avec des boulons aussi impossibles à dévisser quand les moteurs ont chauffé. »

J'admire et me marre à l'intérieur, pas envie de montrer ma jubilation ni le comique de la situation.

« Pourquoi ta bouche rit ? Tiens prends la clef et démonte l'autre, c'est pas difficile, t'as qu'à tourner »

- Oui m'sieur.

J'empoigne la clef à oeil, l'engage sur le boulon, prêt à tout, je bande mes petits muscles pour un effort important et clac le morceau de ferraille cède immédiatement, je me prends ma douche. Ça commence bien. Camus s'esclaffe en se tapant les cuisses, mais il n'est pas le seul. J'ai comme l'impression que je viens de passer le bizutage des bleus du moteur d'avion.

Une sonnerie retentit nous annonçant qu'il est midi moins dix et qu'il faut débrayer pour aller manger. Je retrouve Guy comme au bon vieux temps. Il faut des tickets que l'on donne à l'entrée, mon copain m'en prête un, nous avons royalement trois quart d'heure pour avaler notre repas, c'est peu, Il ne faut pas avoir à attendre que les frites soient rissolées.

Le réfectoire est clair, grand et fonctionne en libre-service pour les entrées puis des femmes passent avec des chariots pour prendre commande des plats chauds et des desserts. Tout me fait envie et je sens mon estomac qui fait un creux plus profond dans mon ventre. Je salive. Pourtant dans le peu de temps qui nous est octroyé je sens que je vais avoir beaucoup de mal à terminer. C'est la faute de ma très chère mère qui voulait toujours que je mange avec lenteur pour ne pas fatiguer mon système digestif, qu'elle trouvait très fragile. Je laisse le dessert, pour cette fois. Il va falloir que j'astique des mandibules.

Pas de bagarres pour les places, on se met où on veut et certains choisissent même une table honorée par une serveuse avec l'idée derrière la tête d'une drague en douceur. Pas de razzia sur les plats par les premiers, celui qui a inventé le self-service a dû galérer dans des cantines pour apprenti de quelque chose et ne rien bouffer.

Le retour au hangar me paraît difficile, sans attrait, l'obligation d'être là de ne pas pouvoir partir quand je veux, comme je veux, d'utiliser mes heures à ma convenance, me pèse comme si je pratiquais ce métier depuis plusieurs décennies. J'ai envie de foutre le camp, mais où, pourquoi faire, il faut bien que je gagne ma vie.

Je retrouve Camus pour tout l'après-midi. Nous terminons ensemble la visite du moteur en suivant à la lettre la check-list qui nous a été remise ce matin par Lagneau et dont nous cochons au fur et à mesure les petites cases quand une opération est réalisée. Quand il n'y a plus une case sans croix il faut mettre nos noms en bas de la feuille et signer, qu'on sache au moins à qui le commandant de bord devra le feu qui s'est embrasé sur un moteur, on prend des risques.

Dernière opération sur le grand oiseau qui renaît après révision, refermer les capots en se servant d'une sangle de marchand de pianos pour soulager l'effort afin de remettre les épingles dans leur logement.

Demain, il y aura un autre avion, au même endroit, à la même heure, capots largement étalés, attendant les petits magiciens du tournevis.

Chaque moteur devient l'enjeu d'une loterie à laquelle on gagne 9 heures de travail à faire, ou seulement 2 heures payées autant que 9, selon l'état dans lequel il se trouve et la quantité de travail à effectuer.

De toute manière il faut occuper le temps soit par le travail sur le moteur, soit en trouvant des expédients plausibles.

Il faut se faire le plus transparent possible, le plus translucide possible, ouvrier invisible et tout de même présent, payé, reconnu. Le chef doit croire, ou faire semblant, et se porter garant de l'occupation du temps.

Pour occuper ces heures libres il faut trouver des points de chute : water (certains jours il faut pratiquement louer sa place pour lire tranquillement son journal), bibliothèque (ouverte seulement l'après-midi), visite au délégué syndical (sous le prétexte le plus futile), planque dans un des nombreux recoins de la carlingue en faisant semblant de faire quelque chose, visite à un copain dans un autre atelier, travail personnel.

D'autre fois il faut travailler comme une bête, sans lever la tête, sans même casser la croûte, pour avoir fini l'ouvrage dans le temps, sans que personne n'apporte une aide quelconque, sans aller pleurer dans le giron du chef ce qui vous classerait dans la catégorie des lents et des incapables, mécaniciens peu fiables. C'est ma galère, mais le temps passe à une telle vitesse qu'il n'y a pas de minutes pour la gamberge.

Chaque journée de « petite visite » a été programmée pour le travail à effectuer sur un moteur, une forme de travail à la chaîne et les mêmes tâches reviendront demain, le jour suivant, les jours suivants et les jours suivants encore et toujours, pareilles, toute une vie à ne faire que cela, bonjour l'angoisse, le train-train et la monotonie.

Lors de travaux particulièrement délicats : réglage de commande, recherche de criques sur le compresseur, état de la turbine, on doit faire appel, après l'avoir vérifié soi-même, à un contrôleur chargé de revérifier si nous avons bien travaillé. Bonjour la confiance.



Commentaire de Jean-Claude SIROT

On peut voir Jean-Pierre LESIEUR sur les photos de la promotion 1951-1954. Il est venu quelquefois au repas que j'organisais tous les ans, puis une fois il m'a envoyé une lettre m'expliquant qu'il se demandait ce qu'il faisait parmi nous. Je crois qu'il n'avait pas la fibre Air France, qu'il avait d'ailleurs quitté dans les années 60 pour entrer dans l'enseignement, ce qui lui convenait beaucoup mieux que la mécanique. Il a bien écrit et publié des poèmes et a terminé sa carrière comme directeur d'école à Maisons Alfort ou Alforville. Je crois savoir qu'il est en retraite à Hossegor.


MÀJ : 31 octobre 2019

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