FRANCE AVIATION - N°11 OCTOBRE 1955

À L'AFFUT DU SUPER « G »

Saint-Palais-sur-Mer, le 15 août 1955 - Par J. Lacrevette.

BNF - Gallica - Musée Air France

LA NOUVELLE m'a sauté aux yeux (ceux qui ont essayé de lire leur journal à la plage, par grand vent, comprendront toute la réalité de cette comparaison).

J'ai bondi et, devant le cercle de famille composé de ma femme, à plat ventre, de ma belle-mère, tricotant, et de deux grenouilles ruisselantes qui sont mes filles, j'ai lu et commenté la nouvelle.

Ça y est, « ils » vont présenter le Super G le 15 août, sur les plages.

Suivaient quelques commentaires techniques dits à haute et forte voix, non pas à l'intention d'une famille parfaitement avertie par son chef, mais au bénéfice des corps gisants aux environs sur le sable, car, selon les Archimèdes de nos services commerciaux : « Tout corps humain doué de mouvement et plongé dans l'activité du transport est susceptible de recevoir, de bas en haut, une poussée aéronautique rémunérée ayant pour nom Air France ».

Les filles exprimèrent le désir de voir « l'avion à papa » immédiatement ; la scène se passant le 13 août, quelques sucettes furent nécessaires pour calmer leur légitime impatience, ce qui donna à ma femme l'occasion d'une de ces agréables réflexions sur la « boîte », dont les femmes des agents d'Air France ont le secret.

Mais le grand jour finit par arriver. En voici la chronique :

9 h. 15 (locale) réveil matinal, temps superbe. À tout hasard, je potasse une notice technique sur le dernier-né de Lockheed, histoire de ne plus confondre envergure et vitesse de croisière si, d'aventure, des esprits anxieux m'interrogeaient cet après-midi. La publicité parue dans le journal n'indique pas l'heure de passage du « Super G » au-dessus de notre modeste plage, mais de savants calculs, à l'aide d'un atlas de la classe de 6e, d'un rapporteur et d'un bol de café au lait le situent au-dessus de Saint-Palais (sur Mer) à 15 h. 15. C'est l'heure à laquelle, suivant les conseils de l'annonce, nous réglerons nos montres sur le passage du « zinc ». Une bonne demi-heure est employée à expliquer l'opération aux filles de plus en plus impatientes. Une autre passe à faire entrer un chargeur dans une camera qui semble indifférente à l'émotion du jour.

12 h. Sur la plage, prise de contact avec le patron de l'établissement de bains. Ce n'est pas pour se faire propre en l'honneur du 1049 G mais parce que le micro qui sert à communiquer les grandes nouvelles aux estivants est entre les mains de ce brave homme « ravi de ma visite » dit-il, car des « gens » lui ont demandé des tuyaux sur « cet avion qui doit venir sur la plage »... Je bombe orgueilleusement le torse, prend mon souffle et profère au microphone quelques déclarations qui provoquent un afflux de marmots.

12 h. 5 : Mes filles ont reconnu la voix du sang dans le haut-parleur et arpentent fièrement le sable en hurlant que « c'est papa qui vient de causer ».

« À quelle heure passe le Constellation » dit une voix.

« Ce n'est pas le Constellation, eh, c'est le Super G » rectifie mon aînée (6 ans, plus de 50 heures de vol en 749).

Une sucette récompense sur le champ cette manifestation de connaissance aéronautique.

12 h. 10 : Quelques explications données négligemment à la ronde mettent rapidement le Super G à la tête des richesses nationales. Il y a, naturellement, l'intervention du vieux monsieur qui s'y connaît parce qu'il a, autrefois aidé à freiner l'avion de Blériot (ou quelque chose comme ça).

12 h. 30 : Déjeuner, dans une ambiance chargée d'électricité. Les bouchées passent mal. L'annonce date du 13 août. Aucune confirmation depuis, ni à la radio, ni dans le « canard ». Tel saint Pierre, le doute m'envahit sournoisement : « Et s'il ne venait pas ? ? ? ».

« Tu aurais l'air fin », déclare mon épouse, peu sensible aux problèmes d'une Compagnie nationale.

13 h. : Ma cadette refuse d'aller faire la sieste, de crainte de manquer le survol historique. Une promesse de sucette la calme.

13 h. 15 : Ma belle-mère, dont la tête s'incline, annonce qu'elle va faire la sieste et n'ira pas à la plage. Ce mépris me suffoque et seule l'arrivée du café apporté diplomatiquement par ma femme évite une scène pénible.

13 h. 30 : Un nuage, tout petit, passe. Horreur ! si le temps allait se gâter. Je me lance, pour gagner du temps (beau de préférence) dans une telle description de « cumuli » et de « strati » avec implication du « nimbi » que ma belle-mère se retourne violemment dans son sommeil.

14 h. : Je descends avec précaution diverses denrées à la cave. Soudain un bruit de moteur. Ma fille hurle « c'est lui ». Le lait condensé retourne à la terre précipitamment, je remonte les marches quatre à quatre. Mais ce n'est qu'un pauvre petit Constellation de rien du tout (le F-BAZN, si vous voulez vérifier) qui passe à quelque 3 000 pieds.

14 h. 30 : Je suis déjà sur la plage avec trois-quarts d'heure d'avance. Hélas ! Il n'y a presque personne. Finalement les gens arrivent par petits paquets mais ne semblent nullement préoccupés par l'événement. J'avise enfin une dame qui a le nez en l'air et m'approche le coeur battant, ma notice technique d'une main et « l'Indicateur de Paris » de l'autre. Mais elle se préoccupe uniquement du cerf volant de son fils qui s'est accroché dans un pin.

14 h. 45 : Aidé par mon aînée, dont une sucette récompense le zèle, je cherche, caméra toute prête, des angles de prise de vue pittoresques. J'imagine la masse énorme et argentée s'encadrant dans le viseur et espère déjà « en mettre plein la vue » cet hiver aux collègues. Je vois déjà mon film repris par les Actualités Gaumont.

15 h. : Rien encore. En attendant, je règle déjà ma montre sur celle de l'établissement de bains. Ma fille se voit promettre une sucette si elle distingue la première le Super.

15 h. 5 : L'émotion est à son comble. Une 2 CV qui fait marche arrière crée une fausse alerte par son vrombissement.

15 h. 10 : Attention. À force de suivre notre manège, des gens se sont attroupés ! Et, enfin :

15 h. 15

Le voilà, à l'heure comme l'horloge parlante soi-même ! De face, on le distingue dans le lointain. Il approche. On voit le cercle des hélices.

Hélas ! Il dédaigne Saint-Palais et file à l'intérieur des terres vers Royan. On aperçoit un instant les ailes immenses, les hautes dérives. Je cours pour tenter de filmer quelque chose. Mais, sur la pellicule, il n'y aura que les cimes majestueuses des pins qui bordent la mer.

Je passe prudemment devant l'établissement et bains dont le patron ne me cache pas sa déception. Dire que j'ai annoncé le survol de la plage à une altitude de 300 mètres. Main le comble c'est lorsque ma belle-mère arrive en souriant de son jardin, d'où, dit-elle : « Elle l'a vu magnifiquement... ». Si c'est pas malheureux !

Mais, je me dis que cette petite déception familiale n'est rien à côté de l'immense succès que le « Super G » aura rencontré sur les autres plages. Je monte en soupirant dans ma 4 CV (surnommée déjà la « Supépère ») pour me rendre à la confiserie.

On ne saura jamais, à la Direction de l'Exploitation ; à quelle extravagante consommation de sucettes conduit l'emploi de notre « Super G ».

J.L.

MÀJ : 20 août 2019

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