A Louis Raynal ( 49/52 + Barèges + Roissy)
NOCTURNE A ORLY PARC.

À vingt-trois heures, Raynal tenant à deux mains son clabel1 et moi, passons la sortie devant le bien connu bistrot « chez Robidoux ». Nous effectuons quelques pas supplémentaires à droite, pour échapper à l'éclairage à la fois sinistre et indiscret du lampadaire. Une opération de cette envergure ne peut que démarrer à l'ombre des regards...

Le vélo est solide, l'équipement minimal et, pour la route, l'éclairage avant est assuré par une pile correctement fixée, avec du fil à freiner, sur l'axe porte guidon. L'objectif est clair. La détermination des deux compères est totale.

Avec l'assurance d'un metteur au point chevronné, Louis tâte la pression des pneus et vérifie l'aptitude du frein à main. Les consignes suivent :
« Tu te trouves une assise correcte sur le cadre, tu te cramponnes au plus près du milieu du guidon pour que je reste maître de la conduite, tu positionnes tes jambes de façon à ce que je puisse pédaler et tu essaies de ne plus bouger pendant tout le parcours... »

La check-list et moi étant épuisés, nous entrons en configuration. La piste d'envol, c'est la rue du docteur Marie...

Trois années de décrassage matinal, même en grognant comme un toulousain dont on a perturbé le repos, ça finit par vous muscler les mollets. Louis, aussi sérieux et efficace qu'un Géminiani, faisant la chasse aux six jours de Paris, va pédaler (en grognant à chaque fois que je bouge) jusqu'à la place du Marché d'Orly, où je retrouve enfin ma position d'homo erectus. De là, laissant à main gauche l'Hôtel des Charmilles où logent une demi-douzaine de Toulousains de promotions précédentes, nous montons jusqu'au Parc de la Cloche. Madame F..., logeuse de Louis, possède un des nombreux pavillons en meulière2 qui agrémentent le rectangle de ce charmant petit parc 3. On arrive.

Temps de pose pour normaliser la respiration et le rythme cardiaque avant l'exploit final. Louis reprend la check-list au chapitre « procédure à suivre en arrivant » :
« Pas de bruit, on aurait pas l'air con de se faire gauler... On en aurait pour une heure à s'expliquer... (fatigant)... Et après on n'aurait plus qu'à se chercher une piaule pour la nuit et les jours suivants... (problème) Donc je rentre, d'abord je range le vélo, j'ouvre ensuite la porte du pavillon.. Au bout de trois minutes, si aucune lumière ne s'allume, on fonce ; fais gaffe à ne pas te casser la gueule dans l'escalier... »

Dix minutes plus tard, nous sommes couchés, écoutant dans la nuit silencieuse d'éventuels petits mouvements au rez-de-chaussée... Soudain, marrade nerveuse dans le pieu :
« Putain(g), si elle nous découvre, elle tombe raide... »

Dernière recommandation :
« Demain matin, tu vas faire connaissance de Gilbert F, le choumac. C'est un chaudronnier, originaire de Marignane, aussi sympa que sourd et vice-versa. Avec lui, ne parle pas trop fort, sinon vous allez réveiller la vieille... »

Dans la chambre voisine, Gilbert, un ancien de vingt-huit ans, chaudronnier aéronautique, ronfle en cadence. Le lendemain, à six heures trente, on avalera ensemble un café, réchauffé à la résistance électrique, et accompagné de deux tranches de pain d'épices, avant de dégager les lieux, en catimini.

Au moment du départ, Louis est radieux, avec deux motifs de satisfaction : l'opération est réussie, il a banané sa propriétaire, sans faire de dégâts, ... et moi je dégage à temps Je le remercie en vitesse en me donnant un coup de peigne. Pas d'attendrissement. C'est un bourru et un observateur le Louis. Il lance :
« Dis donc, j'ai vu que tu n'avais pas de brosse à dents... » (c'est vrai que je n'ai pas grand chose.)

Il se remet au lit bien décidé à pioncer jusqu'à midi. Le confort, il aime ça le Loulou. À Vilgénis, dans son lit, les dimanches où il était là, il tenait un max... quitte, (une seule fois, c'est vrai...) à louper le petit déjeuner. Et là ce furent les colorés grognements toulousains...

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