ADIEU AU VILLAGE... et au temps béni de l'enfance.
Le Châtelet-en-Berry (Premier trimestre 1947)

Quitter le cher village du centre de la France, qui avait abrité, pendant les années d'occupation, une enfance à la fois pauvre et très heureuse, fut pour moi une épreuve douloureuse. Ce départ qui eut lieu le dernier lundi de mars 1946, avait été précédé de plusieurs événements très importants.

Ma tante Alida, qui avec ma grand-mère Hélène, par un partage naturel des tâches, avait assuré pendant huit ans, avec affection et intelligence, le rôle maternel en remplacement de ma défunte mère, nous avait quitté, après son mariage à l'automne mil neuf cent quarante cinq. Cette première séparation m'avait certes très touché, mais les attentions de mes grands parents et mon nouveau degré d'occupation après mon entrée au cours complémentaire, douze jours après mes dix ans, avaient progressivement estompé ma peine. Et puis la distance entre le sud du Berry et Poitiers n'était pas si importante..

Il faut préciser qu'avant son départ, ma chère tante dont l'intuition et l'organisation, mais aussi l'attention qu'elle portait à son bon petit diable de neveu, ne faisaient jamais défaut, bien que préoccupée par sa future condition de jeune mariée, avait comme elle le disait en riant, pris les devants pour assurer la réussite de mon futur niveau d'études.

L'affaire avait débuté par des devoirs de vacances qui, pour la première fois me furent imposés, ce durant le mois de juillet 1945. J'avais mis toute mon application à les bien remplir en travaillant, avec assiduité et le plus efficacement possible chaque matin, de façon à ménager en retour les si agréables après-midi de jeux et de vadrouille, en compagnie des copains, dans la proche et vaste campagne environnante.

La suite, contre toute attente de ma part, voire à l'opposé de mes secrètes espérances, fut une suite de révisions en français, d’exercices de calcul et d'une sorte de présentation de l'algèbre et de la géométrie. Ces séances eurent lieu au mois d’août lors des trois semaines de congés annuels de tata Lily, d'un commun accord en matinée, sans mon accord samedi compris, et à ma grande joie, dans le grenier de notre petite longère à l'intérieur duquel patientait une ancienne table de salle à manger héritée de ma grand-tante Martinat.

Ma tante, qui, pour des raisons économiques, avait arrêté ses études après le brevet qu'elle avait brillamment réussi, me traitait avec l'assurance et la compétence d'un instituteur. En retour, je lui traduisais mon admiration par une application soutenue et une curiosité véritable quand elle me présenta l'algèbre et la géométrie sous l'appellation compliquée de mathématiques, vocable dont la simple prononciation semblait devoir faire de moi un futur savant.

Après cet entraînement et avec le bénéfice des longues après-midi d'aventures passées à parcourir traînes et bois en compagnie des copains — et couvrir d'exploits divers aussi bien le proche tertre que les aires plus éloignées du bois de Salut, du bois des Planchettes et des étangs de la Charnaie — le premier lundi d'octobre 1945, j'abordai le cours complémentaire dans les meilleures conditions. Les très bons résultats du premier trimestre, accompagnés d'une sorte de plaisir de joueur que je prenais en mathématiques, comblèrent les espérances de ma tante et me donnèrent le goût de continuer.

C'est à la mi janvier mil neuf cent quarante six que tout se précipita. Un dimanche soir, alors qu'en compagnie du p'tit Jeannot Aubrun et de Robert Toninato, j'avais, l'après-midi, en gravissant les raides pentes du vieux château communal, déchiré mon beau pantalon golf en tergal. Je rentrai à la maison quelque peu honteux des dégâts, hélas trop visibles.

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Grand mère, qui préparait le repas du soir, prit immédiatement conscience de la situation. Levant ses petits bras au ciel, mais sans hausser le ton, elle libéra sa déconvenue :

« Tu es un véritable brisefer, que ce soit avec tes habits ou avec tes chaussures... Un pantalon tout neuf... Tu vois dans quel état tu es... "

À cet instant précis, je ressentis une peine véritable qui dépassait la situation ponctuelle et rejoignait la tristesse que j'avais eu, lors des soixante ans de mon aïeule, avec désormais cette crainte de perdre celle qui n'avait cessée depuis près de huit ans, de me prodiguer sa protection et son dévouement.

Je m'approchai d'elle, elle me serra contre elle, et comme pour se soulager, lâcha la suite tout de go :

«… de toutes façons, je ne serais bientôt plus concernée par tous ces travaux d'entretien, car tu vas rejoindre ton père dans peu de temps... »

Atteint par la nouvelle que je redoutai le plus, je m'écartai pour interroger grand mère. Je vis alors deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues. Nous mêlâmes nos pleurs quelques instants, mais rapidement, grand-mère Hélène, qui laissait rarement voir sa peine, se reprit :

« Tu devrais être content de devenir parisien..., ce n'est pas tout le monde qui a cette chance... car c'est pour ton bien... ».

Cette déclaration que je trouvai sur l'instant déplacée et qui en plus sonnait un peu faux, mit fin à l'attendrissement précédent et l’événement du pantalon déchiré fut oublié.

Puis grand-père entra, qui, ce dimanche, venait de passer quatre heures à jouer à la belote et à la coinchée, au café de la Tête noire, avec ses vieux copains Gaston Guillemain le célèbre vielleux et René Peignant, inséparable trio, francs buveurs de fillettes, anticléricaux franchement déclarés bien que respectueux de notre bon curé, et tous les trois gens de cœur.

Sans attendre, grand-mère posa sur la table, déjà dressée de trois assiettes dont le fond était couvert de fines lamelles de pain, un dessous de plat et une soupière fumante d'un délicieux bouillon de légumes qui, servi généreusement dans les creuses, donnerait une consistante et délicieuse panade.

Dernière semaine de janvier, le Directeur de l'école de garçons, lors d'une récréation, vint me dire qu'il souhaitait recevoir mon grand-père en ma présence. J'en informai aussitôt mon aïeul lequel m'interrogea pour savoir quelle bêtise j'avais bien pu commettre. Avec aplomb, je le rassurai.

Le samedi suivant, vers onze heures, Monsieur Sonnet, hussard de la République à la peau glabre, rasée au plus près, qui n'était pas encore informé de mon proche départ du village, nous reçu dans la salle à manger de sa petite maison de fonction. Après avoir échangé une cordiale poignée de mains avec grand-père qui, avec respect, avait enlevé sa casquette, il me salua en souriant. Puis, il exposa les motifs de cette rencontre : compte tenu de mes résultats scolaires et sous réserve qu'ils demeurent ce qu'ils étaient, M.Sonnet indiqua, à mon grand-père progressivement ému, qu'il se ferait un devoir d'obtenir, en temps utile, une bourse pour mes études supérieures. Il alla jusqu'à évoquer un possible avenir de maître d'école... voire de professeur

Grand-père, ému, m'offrit d'abord un regard mêlant fierté et affection, racla sa gorge, puis s'adressa à Monsieur Sonnet :

« Monsieur le Directeur, merci tout d'abord de vos paroles aimables, mais je dois vous dire que cet enfant va nous quitter et quitter votre école. Dès la fin de ce second trimestre, il va rejoindre son père, en région parisienne. Mais, vous comptez sur moi pour transmettre cette bonne nouvelle à son père. »

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Monsieur Sonnet effaça rapidement l'effet de surprise qui était apparu sur son visage et voulu conclure positivement cet entretien en ajoutant :

« Sachez que les droits de cet enfant seront de toutes façons, les mêmes ici ou à Paris... ».

Il y eut un instant de silence, puis les regards des deux hommes se tournèrent vers moi et pesèrent ensemble l'avenir d'un enfant. Je crus déceler comme une sorte de regret dans celui plus appuyé de Monsieur Sonnet.

Grand-père remercia à nouveau, puis une nouvelle chaleureuse poignée de mains fut échangée entre les deux hommes. Le directeur marqua sa considération à mon grand-père en nous raccompagnant jusqu'à la grille de la cour d'école, puis soudain, marqua un arrêt :

« Cher Monsieur Manigault, vous étiez bien dans cette même école, il y a... »

« Oui, Monsieur le Directeur, il y a plus d'une cinquantaine d'années, j'ai eu l'honneur d'y passer l'épreuve du certificat d'études... »

Et après un temps, grand-père François, communiant d'un sourire complice avec le hussard de la république, ajouta avec gravité :

«...C'était l'été 92, et j'avais onze ans et demi... les débuts de l'école publique, laïque et obligatoire... »

Le retour à la maison, par la pentue rue des juifs s'opéra en silence. Grand-père s’interrogeait sur mon avenir tandis que débordait en moi une fierté qui englobait avec émotion la prouesse scolaire de mon aïeul.

Début février, par une froide soirée d'hiver, c'est également en compagnie de grand-père François, qui m'avait, exceptionnellement et avec insistance, demandé de l'accompagner, que je me rendis au café de la Tête noire. La grande salle parquetée, ou tout excité, j'avais fait mes débuts de danseur, servait alors régulièrement aux cérémonies de mariage et aux bals animés par le célèbre joueur de vielle Gaston Guillemain. Mais, dans le cas présent, il s'agissait d'assister à la projection d'un long métrage cinématographique portant sur la libération des camps de concentration.

La séance, dura environ une heure, et eut lieu dans un silence quasi total, seulement entrecoupé, par instants, de quelques protestations d'horreur. Le village, situé en zone non occupée, avait certes durant ces années de guerre, perdu cinq engagés FFI — tués à l'occasion des actions du maquis de Bourges ou lors d'actions de la Wehrmacht dans la forêt d'Habert qui leur servait de zone de repli aux résistants — mais était, pour l'essentiel, resté à l'abri des dures conditions de l'occupation et hors champ d'information des exactions de l'ennemi.

Et, ce soir, en une petite heure de projection, il venait de prendre connaissance, photos à l'appui, des pires horreurs de la guerre et du plus grand crime des nazis, celui qui serait bientôt qualifié d'extermination massive.

J'étais atterré par la vue de centaines de cadavres, par le spectacle des visages hagards, des regards d'une infinie tristesse et les corps squelettiques des rescapés de cet enfer que le documentaire avait montré. La situation qui venait de nous être révélé dépassait de loin l'entendement de toute personne normale.

J'écoutai avec attention les commentaires des gens du village et des paysans qui habitaient l'alentour. Les propos éclataient spontanément de toutes parts, traduisant dans un concert commun, l'horreur ressentie, la réprobation définitive et la condamnation de tels actes. Après la projection j'écoutai également certains qui tentaient une analyse, dont je concevais bien qu'elle ne puisse être aussi immédiate. Mais la plupart des individus évacuaient un peu rapidement, à mon gré, leur embarras en disant que la guerre était finie et soulageaient leur esprit en précisant que tout cela était...

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... le fait d'un fou nommé Hitler.

Malgré mon jeune âge, je ne pouvais m'empêcher de penser que les adultes allaient un peu vite en besogne dès lors qu'il s'agissait d'envisager un problème qui dépassait leur capacité. Et, pour la première fois et pour un sujet important, je ressentais cette facilité que semblait avoir les humains à fuir une situation et cette faculté, pour beaucoup de personnes, d'éluder les questions de fond pour retrouver, à peu d'effort leur tranquillité.

Sur le chemin du retour, je demandai à grand-père le nombre de juifs que la commune avait protégé pendant la guerre.

« Avec Chateaumeillant, nous avons dû prendre soin d'une cinquantaine de personnes. Le village a aussi abrité un communiste italien recherché par Mussolini, le père de ton petit copain Toninato. »

Cette réponse me fit plaisir.
Je pensai à Roberto et je retrouvai progressivement mon calme d'esprit.

Alors, comme se parlant à lui-même, grand-père soudain ajouta :

« Mais aussi avec, en quatre ans, environ quatre-vingts lettres de dénonciation à la Kommandantur, que le très discret et courageux Monsieur Dumont, secrétaire de mairie et chef de la philharmonie municipale, par ailleurs communiste, détourna, avec mon aide, de leur destination... c'est tout cela la guerre, mais tu apprécieras l'ensemble du sujet quand tu seras plus grand.... »

Cette nuit là, malgré ma fatigue, le sommeil fut long à trouver. J'avais ressenti intensément que les graves questions devaient échapper, dans le quotidien, à une grande partie des humains : soit elles les dépassaient en compréhension, soit ils s'en déchargeaient parce qu'ils se sentaient impuissants à participer à leur règlement. J'en concluais que les situations rencontrées dans la vie étaient autrement difficiles à appréhender et traiter qu'un exercice de mathématiques ou de Français.

Plus ou moins consciemment, je venais de découvrir une partie de la complexité humaine et de comprendre que les années à venir, qui pas à pas me conduiraient à l'âge adulte, seraient à n'en point douter, moins faciles que celles de ma prime jeunesse, même orpheline.

Quoiqu'il en soit, ce que j'avais appris en cette soirée resterait gravé pour toujours dans ma mémoire. Et je me promettais bien de chercher à comprendre comment un pays dit civilisé voisin en était arrivé là.

Au fil du mois de mars, les jours se réchauffèrent. L'atmosphère du cours complémentaire, animé principalement par le nouveau Professeur, M. Pichon, studieuse sans être tendue, était naturellement favorable. Les cours, désormais élargis à la langue anglaise et à la peinture à l'eau, semblaient donner aux élèves, plus groupés en niveau de capacité, une sorte de fierté collective. Appliquée aux sciences naturelles et à la chimie, la méthode Dalton, qui consistait à confier la préparation du cours à un élève volontaire, avait stimulé nombre d'entre nous. Ainsi, à l'occasion d'une leçon sur les animaux de la ferme, fil de fer et colle aidant, j'avais reconstitué un squelette de lapin, et grâce à Raoul Peignant, fils de René, charcutier ami de mes grands-parents, une demi-tête de porc …

En classe, j'avais perdu mes copains des années précédentes, sauf Robert Toninato et Claude Daugeron. J'y avais fait connaissance de Pierre Philippon, personnage fin et souriant, qui venait de Saint-Pierre les bois, d'un nommé Serge Lomonier, sérieux et élégant, aux propos toujours sobres, qui habitait près de Marçais, et de Pierre Léger, fils cadet du pharmacien, à l'abord très détaché, bourgeois et décontracté, qui envisageait, à effort mesuré, d'aller ensuite au collège à Bourges afin de devenir, pharmacien, comme ses parents.

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Quatre jeunes filles, certainement de bon niveau, attirèrent sans me perturber, ma curiosité. L'une d'entre elles vint s'asseoir à mes côtés. J'en conserve le souvenir d'une fille discrète, gentille et de bon niveau. Elle m'observa souvent comme une curiosité mais avec bienveillance. J'aurais aimé avoir une sœur.

Depuis la rentrée d'octobre, ces élèves, tous plus âgés que moi d'un an, m'avaient semblé les plus aptes à être les meilleurs. Mes résultats scolaires, par chance, tous très bons, certains excellents, en ce second trimestre, me laissaient également espérer cette place convoitée de premier de la classe. Et je tenais par dessus-tout à ce résultat, comme s'il s'agissait pour moi de laisser une ultime preuve d'attachement à ceux qui, à la maison ou à l'école, avaient, à tous les sens du terme, nourri de leur cœur et de leur esprit, mon enfance.

La connaissance de mon départ, avaient quelque peu changé les comportements à mon égard tant avec mes compagnons scolaires qu'avec les adultes avec qui il m'arrivaient de converser. La plupart, ayant en perspective mon seul avenir, considérait cet événement comme positif.

Monsieur Sonnet, qui s'interrogeait peut-être sur la suite, semblait lui regretter ce départ, et dorénavant répondait à mon respectueux salut avec plus d'attention.

Ma si affectueuse tante Affret des Landinats, sœur de mon grand-père, que j'aimai beaucoup, était venue voir sa belle sœur et les deux Hélène avaient, m'avait-on rapporté, pleuré ensemble.

C'est un soir, en revenant de l'école que j'étais allé dire au revoir au vieux couple Luneau, voisins de longue date qui habitaient un petit deux pièces. La vielle dame, petite et toute fluette, attifée en paysanne des années1900, qui venait de passer quatre-vingts ans, servait un bouillon à son mari, plus âgé encore, qui gardait le lit depuis plus d'un an sans jamais quitter son bonnet de laine gris. Ensuite, Madame Luneau avait posée sa main déformée par les rhumatismes sur mon épaule tandis que je serrai celle de son mari. Usé par des années de travaux agricoles, le vieillard me fixait de ses deux yeux noirs, surmontés d'épais sourcils, et maintint quelques secondes un regard intense accentué par le reflet des flammes de l'âtre. Il but son bouillon avec plaisir, puis fit un effort pour se relever tandis que son épouse ajustait l'oreiller sous sa nuque.

Soudain, il trouva ses mots :

« C'est qu'i sera un monsieur plus tard not' 'tit Pierrot, et pour ça faut ben qu'il aille à la ville pour apprendre... »

Je réalisai que je ne reverrais plus les Luneau et devins soudain très triste.

Dans la rue, j'eus le temps de sécher mes larmes avant de rentrer souper.

Pour dire au-revoir au prêtre du village, dont j'étais un enfant de chœur depuis près de cinq années, grand-mère, qui avait pris rendez-vous un vendredi après-midi, s'était offerte de m'accompagner. Notre vieux curé Duplaix, déjà âgé, bienveillant et sobre comme de coutume, nous reçut avec amitié dans la pièce à vivre de sa cure. En quelques mots, il tint à me rappeler les grandes qualités et le dévouement de ma grand-mère et s'assura que j'en avais conscience. Par ailleurs, évitant tout excès de bondieuseries, il me remercia de mes fidèles services d'enfant de chœur appliqués aux messes et enterrements, me félicita sur la chance que j'avais d'être bon élève bien que, ajouta-t-il souvent dissipé, et me confia à la protection de la sainte Vierge, avant de me tapoter la main en signe d'au revoir. J'aimais beaucoup notre vieux curé, dont mon grand-père m'avait dit un jour, que malgré un choix de vie différent, il était un des nôtres qui assumait sa vie de pauvre. J'avais observé, avec curiosité, ce que d'aucuns dans le village appelait la tendance mystique du personnage. Pour moi, c'était avant tout, un homme bon, pauvre et appartenant au village.

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L'adieu aux copains d'école eut lieu en deux temps : un quart d'heure sobre et quasi indifférent, le jeudi matin, avec mes récentes relations de classe de cours complémentaire, un long, chaleureux et difficile moment, au lendemain de ma visite au curé Duplaix, le samedi après-midi, veille de mon départ avec mes copains de toujours.

Jean Aubrun, fils du second charcutier du village, le plus fou et le plus généreux de nous tous, fit curieusement une déclaration volontariste et construite, qu'il lâcha, un trémolo dans la voix :

« Moi, je pense qui faut pas que tu partes... Non, mon 'ieux, faut que tu restes... On va construire une cabane au Bois de Salut, et on te donnera à manger tous les jours... J'ai déjà ben réfléchi, j'peux faucher un saucisson sec par semaine dans le séchoir de mon père sans me faire gauler... et en plus je lui piquerai des rillettes … »

et, s'adressant à Pierre Sarin dit Toto: « Toi, Toto t'auras qu'à lui apporter un pain de quatre livres tous les trois jours ».

Puis, interpellant successivement Roberto Toninato et Jacques Defond qui l'avaient écouté avec une attention empreinte de gravité, le brave Jeannot, excité et sautant d'une jambe sur l'autre, continua :

« Toi, Robert, quand ta mère fait cuire un plein faitout de macaronis, avec un pochon ou dans un quart de soldat, tu pourrais ben en donner à Pierrot, une bonne assiette une fois par semaine... et, avec toi Defond, si on se débrouille bien, on peut prendre un peu de monnaie dans le porte-monnaie de not'mère pour lui acheter des gâteaux secs chez Courtaud… »

Touché par l'affection de Jeannot, mais devançant les arguments d'un Toto moins concerné et d'un Roberto plus sage d'esprit, je mis fin à toute spéculation en précisant les différents empêchements du projet. J'évoquai l'école, mes grands-parents, l'hiver suivant et enfin … les gendarmes.

Alors, Jeannot, après avoir répété plusieurs fois que tout était foutu, se mit à pleurer ...

Toto, orphelin lui aussi, suite au départ de son père du foyer familial, évacua toute question. Il nous informa soudain, que sa mère, devant partir seule à Châteauroux vers un nouvel emploi, allait devoir le laisser au village, aux soins d'une famille de boucher. Defons, dont les conditions familiales étaient difficiles, déjà mature, lucide et raisonnable à la fois, précisa que nous n'étions que des gamins sans pouvoir face au destin et Roberto, attristé et plus sobre encore qu'à l'ordinaire, grommela qu'il regrettait mon départ.

Notre groupe, resta muet quelques instants et, semblant désemparé, se sépara après un vigoureux échange de poignées de mains qui signait notre impuissance.

Triste, je rentrai et allai parler aux poules au fond de notre jardin …

Le départ du village eut lieu le matin du lundi suivant. Après avoir serré très fort la taille de ma grand mère et reçu ses larmes comme une bénédiction, retourné, une petite valise à la main, je quittai, en compagnie de mon grand-père, l'endroit qui avait abrité mon enfance.

Nous marchâmes environ deux cents mètres et arrivèrent chez les Peignant. J'y vis, déjà avancée, la camionnette qui, conduite par le fils Raoul, devait m'emmener à Bourges.

Le vieux René Peignant, voulant détourner une partie de l'émotion et s’efforçant de montrer son amitié à son vieux copain François lui servit un verre de goutte et m'offrit un gâteau. Les adultes parlèrent de la journée qui s'annonçait sans pluie.

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Puis les choses se précipitèrent. Grand-père, ému, m'embrassa sans s'attarder, prétextant qu'il avait des papiers à distribuer en campagne. Marie Peignant, appelée en boutique, en fit autant et m'assura, d'une voix ferme que je reviendrais un jour au Châtelet. Le vieux René me prit le bras et l'épaule en chuchotant que lui aussi était monté jeune à Paris, faire son apprentissage. Après avoir ouvert le portail de la cour, Raoul, ses deux yeux noirs humides de gentillesse, m'invita à m'asseoir en voiture....

La voiture traversa le village encore peu animé. Je vis défiler les maisons aux toits tranquilles dont celles de mes copains et traversa le petit pont du haut duquel j'avais pêché de modestes fritures de goujons et de gardons.

J'emportai avec moi, le souvenir aimable de toutes les personnes connues, celui de mes copains en compagnie de qui j'avais vécu l'ensemble des aventures, découvertes, rires, craintes et pleurs de l'enfance. Je partais imprégné de mes grands-parents et de ma tante Alida dont voix, gestes et même odeur de chacun ne me quitteraient jamais. Mais, par dessus tout, il me semblait que je perdais, pour toujours, ceux à qui je devais tant:

Hélène Léger qui adulte avait remplacée ma mère, trop tôt disparue, avec une attention de tous les instants et son inestimable dévouement d'adulte. Ma valeureuse grand-mère paternelle, qui enfant avait connu la misère, les longues journées aux champs et les difficiles moments de solitude, à garder les oies, les vaches, ou les troupeaux de moutons. Celle qui, à l'abri des bouchures, y avait au fil des saisons de ses jeunes années, apprit d'instinct, du souffle du vent et de ses murmures, des floraisons successives, du nid et du chant des oiseaux, de la saveur des baies et des fruits, de la fuite soudaine d'un rongeur ou du lent glissement d'une couleuvre, puis du son de l'Angélus qui autorisait le retour, le profond et l'indicible de la vie. Celle qui avait montré, dès son enfance, le courage des humbles, à la fois digne et capable de surmonter toutes les difficiles épreuves de l'existence.

Celle enfin qui, pudique et sensible, m'avait adressé un regard éperdu lorsque je lui avais récité le poème appris pour la fête des mères...

François Manigault, grand-père paternel agnostique, ouvert et tolérant, qui avait été, enfant, l'un de ces élèves de qualité, assoiffé de savoir, aux premières heures de l'enseignement laïc, dont le cœur et l'intelligence adultes avaient toujours répondu, avec mesure, à mes interrogations, m'aidant ainsi à paisiblement former mon esprit.

Tout en sachant la part d'excessif qu'il pouvait y avoir dans mes sentiments, débordant d'affection et de reconnaissance, je continuai de les nourrir jusqu'à notre arrivée à la gare de Bourges.

Raoul Peignant prit ma valise et nous rejoignîmes la compagne de mon père, qui, arrivée de Paris depuis une demi-heure, nous attendait sur le quai du train du retour qui était déjà en place.

C'était pour moi la troisième rencontre avec celle que je trouvai belle femme mais sans pour autant me décider à la considérer comme ma « mère ». Je l'embrassai poliment, puis reprit ma valise.

Pour Monsieur Peignant, c'était le second contact, avec celle que j'appelai mentalement ma belle-mère. Leur première rencontre, en compagnie de mon père, avait eu lieu, huit mois avant, lors d'un repas chez les Peignant auquel j'avais été invité.

De ce repas, j'avais conservé un excellent souvenir du couple Peignant, de leur gentillesse, de leur table, et du vin, issu de leur propriété de Morlac, que Raoul m'avait présenté et fait gentiment goûter. C'est donc affectueusement que je l'embrassai avant de monter dans le wagon.

Je notai alors son regard impuissant et triste, et ses yeux mouillés. J'en ressentis un fort sentiment d'amitié et de reconnaissance.

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Effectué debout dans le couloir, avec un minimum de conversation, le voyage vers Paris me sembla long et fatigant. Ce fut le cas également pour ma « belle-mère » qui avait effectué, le même jour, un double trajet. À cet égard, je tentais de lui montrer de la considération pour son geste. Une réponse à courtes phrases successives me fit comprendre qu'elle avait bien été obligée de faire ce voyage (sous-entendu dont elle se serait bien passé) puisque mon père était dorénavant occupé aux achats de porc frais et aux fabrications des produits, du commerce de charcuterie qu'il venait de redémarrer sur trois marchés de banlieue.

L'arrivée, à grands bruit d'annonces, dans une gare d'Austerlitz bruyante et à la propreté moyenne, l'utilisation d'un métro dans lequel on ressentait comme une agression cette odeur âcre, à la fois industrielle et sociale, synthèse des efforts journaliers du moyen de transport et de la peine des milliers de passagers, et la dernière étape de bus entre Charenton et Maisons-Alfort, rue de Flandre, achevèrent de me fatiguer.

Le souvenir du village que je venais de quitter, ses habitants, les paysages et les odeurs de mon enfance constituaient encore ma seule référence et la comparaison avec les seuls premiers éléments parisiens demeuraient, de mon point de vue, à l'avantage de ma campagne. Contrairement à Eugène de Rastignac, dont je ferai connaissance quelques années plus tard, sans ambition aucune, j'abordai alors Paris et sa banlieue comme une peine à accomplir et le désir de m'en échapper un jour...

Bien que parisien de naissance, né dans le quinzième arrondissement, je ne savais pas encore quels beaux jours la capitale offrirait, le moment venu, à son tour...

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