AU DELÀ DES BOUCHURES
Puis les choses se précipitèrent. Grand-père, ému, m'embrassa sans s'attarder, prétextant qu'il avait des papiers à distribuer en campagne. Marie Peignant, appelée en boutique, en fit autant et m'assura, d'une voix ferme que je reviendrais un jour au Châtelet. Le vieux René me prit le bras et l'épaule en chuchotant que lui aussi était monté jeune à Paris, faire son apprentissage. Après avoir ouvert le portail de la cour, Raoul, ses deux yeux noirs humides de gentillesse, m'invita à m'asseoir en voiture....
La voiture traversa le village encore peu animé. Je vis défiler les maisons aux toits tranquilles dont celles de mes copains et traversa le petit pont du haut duquel j'avais pêché de modestes fritures de goujons et de gardons.
J'emportai avec moi, le souvenir aimable de toutes les personnes connues, celui de mes copains en compagnie de qui j'avais vécu l'ensemble des aventures, découvertes, rires, craintes et pleurs de l'enfance. Je partais imprégné de mes grands-parents et de ma tante Alida dont voix, gestes et même odeur de chacun ne me quitteraient jamais. Mais, par dessus tout, il me semblait que je perdais, pour toujours, ceux à qui je devais tant:
Hélène Léger qui adulte avait remplacée ma mère, trop tôt disparue, avec une attention de tous les instants et son inestimable dévouement d'adulte. Ma valeureuse grand-mère paternelle, qui enfant avait connu la misère, les longues journées aux champs et les difficiles moments de solitude, à garder les oies, les vaches, ou les troupeaux de moutons. Celle qui, à l'abri des bouchures, y avait au fil des saisons de ses jeunes années, apprit d'instinct, du souffle du vent et de ses murmures, des floraisons successives, du nid et du chant des oiseaux, de la saveur des baies et des fruits, de la fuite soudaine d'un rongeur ou du lent glissement d'une couleuvre, puis du son de l'Angélus qui autorisait le retour, le profond et l'indicible de la vie. Celle qui avait montré, dès son enfance, le courage des humbles, à la fois digne et capable de surmonter toutes les difficiles épreuves de l'existence.
Celle enfin qui, pudique et sensible, m'avait adressé un regard éperdu lorsque je lui avais récité le poème appris pour la fête des mères...
François Manigault, grand-père paternel agnostique, ouvert et tolérant, qui avait été, enfant, l'un de ces élèves de qualité, assoiffé de savoir, aux premières heures de l'enseignement laïc, dont le cœur et l'intelligence adultes avaient toujours répondu, avec mesure, à mes interrogations, m'aidant ainsi à paisiblement former mon esprit.
Tout en sachant la part d'excessif qu'il pouvait y avoir dans mes sentiments, débordant d'affection et de reconnaissance, je continuai de les nourrir jusqu'à notre arrivée à la gare de Bourges.
Raoul Peignant prit ma valise et nous rejoignîmes la compagne de mon père, qui, arrivée de Paris depuis une demi-heure, nous attendait sur le quai du train du retour qui était déjà en place.
C'était pour moi la troisième rencontre avec celle que je trouvai belle femme mais sans pour autant me décider à la considérer comme ma « mère ». Je l'embrassai poliment, puis reprit ma valise.
Pour Monsieur Peignant, c'était le second contact, avec celle que j'appelai mentalement ma belle-mère. Leur première rencontre, en compagnie de mon père, avait eu lieu, huit mois avant, lors d'un repas chez les Peignant auquel j'avais été invité.
De ce repas, j'avais conservé un excellent souvenir du couple Peignant, de leur gentillesse, de leur table, et du vin, issu de leur propriété de Morlac, que Raoul m'avait présenté et fait gentiment goûter. C'est donc affectueusement que je l'embrassai avant de monter dans le wagon.
Je notai alors son regard impuissant et triste, et ses yeux mouillés. J'en ressentis un fort sentiment d'amitié et de reconnaissance.
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