AU DELÀ DES BOUCHURES
« Margueriiite... Margueriiite... »
C'est du pied de l'escalier, impeccablement ciré, donnant accès aux chambres du premier étage, que Madame François, déterminée à se faire entendre, malgré le bruit d'un aspirateur en action, appelle sa femme de ménage.
L'appel renouvelé, en conservant sa finale stridente, finit par obtenir l'extinction de l'aspirateur et sur le palier du haut, apparaît alors une personne grande et bien bâtie, portant un visage aimable, au regard naturellement attentif et bienveillant. Marguerite est femme de ménage.
Antoinette François, retrouvant alors le ton calme et posé, qui seul sied à un employeur convenable, lui réitère une consigne qui lui tient à cœur :
« Marguerite, j'ai oublié de vous le rappeler, mais veillez à ce que mes savonnettes de la salle de bains ne se mélangent pas avec le savon de mon locataire... »
La dame qui vient ainsi d'interpeller son employée, sur un motif futile, porte avec beaucoup d'allure ses soixante six ans. De taille moyenne, sans embonpoint, des jambes encore fines, le plus souvent habillées de bas en soie, Madame Antoinette François, née aime-t-elle à dire, sous le signe du Taureau, arbore un solide visage terrien, orné d'une chevelure grise-bleutée coiffée avec soin, et éclairé d'intelligence par deux yeux marrons, au regard appuyé et pénétrant, et abrités par de très jolies lunettes prenant appui sur un nez légèrement épaté.
Quand Madame François s'adresse à un interlocuteur, son regard et, par la suite, le ton de la voix et les mots employés, s'associent pour exprimer en synthèse, une atavique méfiance, une indéniable intelligence et, chaque fois que nécessaire un bon sens paysan. Ancienne brillante élève du lycée Sophie Germain, veuve depuis près de cinq ans d'un ingénieur issu de l’École supérieure des Arts et Métiers, dame à n'en point douter vive d'esprit et cultivée, toujours très attentive pour ne pas dire mobilisée, douée d'une autorité naturelle, Antoinette François dispose d'atouts qui font d'elle une très intéressante, mais redoutable personne.
Or, depuis ce début d'octobre mille neuf cent cinquante quatre, Madame François qui possède, à l'angle nord ouest du parc du village d'Orly, sur un beau terrain d'angle, un élégant pavillon de deux étages en meulière, construit sous le régime de la loi Loucheur, pour des raisons touchant à la fois, principalement sa solitude et moindrement ses revenus, a pris, avec moi, pour la première fois, un locataire.
Dès notre premier contact, Madame François, personne organisée, m'a interrogé rigoureusement sur ma personne, mes goûts et mes horaires. D'emblée, je lui révèle être un ancien tuberculeux qui doit reprendre son travail chez Air France. Après cette déclaration, elle marque un temps d'arrêt qui me fait redouter son refus. Au contraire, le ton redevient soudain apaisé, compréhensif, puis pudique pour me faire savoir, qu'elle est également, ancienne pensionnaire d'un sanatorium. Dès cet instant, je comprends que Madame François, qui avance le cœur masqué, me prendra bien comme locataire. Aussitôt après cette confidence, mon interlocutrice s'est reprise pour me préciser qu’aucune visite ne me sera autorisée dans ma chambre. Ni copain, ni copine précise-t-elle d'une voie douce mais sans appel... tout en guettant ma réaction.
Puis elle me présente chaque pièce de sa coquette habitation, s'arrêtant plus longuement au premier étage, et m'indique successivement la grande chambre, très joliment meublée, avec
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armoire, table et deux lits de quatre-vingt dix centimètres, qui va être la mienne après avoir été celle de ses deux enfants. Elle me fait visiter la salle de bains, à l'état impeccable, à laquelle j'aurais accès. Puis, elle ouvre, sans entrer, la porte de sa chambre. Au dessus du lit, un beau tableau rectangulaire offre, d'emblée, un superbe nu à, l'intimité tout juste voilée. Je ne sais refréner un murmure d'appréciation. D'une voix légèrement hésitante, détournant alors son regard, mais en souriant, comme pour s'excuser, elle me précise qu'il s'agit bien d'elle jeune, le tableau ayant été réalisé par un ami de son mari.
Après examen d'autres points d’intendance, dont les dispositions intéressant le petit déjeuner et le montant du loyer, madame François me donne son aval à un aménagement que je fis le jour même.
Ainsi commencent deux années confortables et satisfaisantes quant à la qualité de mon logement et de mes conditions de vie. Suite à mes problèmes de santé, j'ai décidé, sauf exception, de ne pas sortir le soir pendant deux ans et de ne pas boire d'alcool. Par contre, en reconnaissance de ce qu'a fait pour moi la Compagnie, pendant deux ans, je suis déterminé à m'investir totalement au travail.
Dans cet esprit, en ayant en tête l'éventualité de futurs examens, dès le début de l'année mille neuf cent cinquante cinq, je m'inscris au cours de mathématiques par correspondance d'Eyrolles, proposé gratuitement par Air France. Bien que n'ayant pas forcé mon talent, ni obtenu d'excellentes notes suite aux corrigés des exercices, cette reprise me sera cependant favorable lors de l'examen d'agent technique de décembre de la même année.
Le calme de ma nouvelle habitation et ce confort, nouveau pour moi, incitent, il est vrai, plus à la rêverie et à la lecture qu'à l'étude scientifique. Sur l'incitation de Louis Raynal, qui loge à l'angle opposé du même parc, mais que je ne rencontre qu'en fonction des coïncidences de nos horaires respectifs, je me suis abonné au Livre du mois. Cette collection, de qualité, me permet de découvrir, à rythme mensuel, de nouveaux auteurs. Je commence ainsi, timidement, mais avec volonté, à me constituer une bibliothèque future.
Le jardin de ma propriétaire, parfaitement entretenu, avec l'aide d'un voisin retraité, ajoute encore à mon plaisir. Dès le printemps où un majestueux cerisier, dans l'axe de la fenêtre de chambre, offre une superbe floraison. L'été, avec ses fruits, et jusqu'à l'automne avec la perte de ses feuilles, je passe de longs moments à le contempler.
Je me plais parfois à suivre du regard ma propriétaire en train de ramasser, au fil des saisons, avec patience et application les cassis, les groseilles, les mirabelles, abricots puis les poires lourdes et juteuses, d'arbres en espaliers, fruits dont elle faisait, avec talent ses confitures. Puis, étendu sur mon lit, il m'arrive souvent, comme j'en ai pris l'habitude en cure, en scrutant les magnifiques paysages de la forêt de Joux, de méditer longuement sur la beauté de certaines choses, le sens des situations, des personnes et la signification des instants vécus...
Cependant, ma propriétaire demeure gérante appliquée en toutes choses et tous domaines. Et les agréables moments des conversations, échangées, l'été sous la véranda de sa cuisine le plus souvent à mon retour du travail, n'interdisent pas, chaque fois qu'elle le juge utile, les mises au point ou reproches. Ces jours là, un bonsoir volontairement bref, précède un automatique :
« Ah ! Dites donc, il faut que je vous dise, il y a quelque chose qui ne va pas... »
Madame François, sur le mode d'un procureur, mais sur un ton presque musical, volontairement mesuré, développe alors, toujours avec franchise, ses doléances, intéressant le plus souvent sur la tenue de ma chambre ou l'état, quelque peu dévasté, de mon lit au réveil.
Une fois, par pure fantaisie, j'ai l'idée de dormir dans le second lit de la chambre. La femme de ménage me rapporte en souriant, qu'en découvrant la situation, Madame François s'est demandée à quoi pouvait correspondre ce manège et si j'avais l'intention de changer de lit. Le soir même poussant son interrogatoire à fond, ma propriétaire n'obtient comme seule réponse que j'ai voulu faire un essai pour voir si mon sommeil serait plus calme, dans ce nouveau lit.
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Jugeant ma réponse insuffisante voire incongrue, Antoinette François, me fixant du regard, éclate courtoisement, en une formulation dont elle a le secret, et qui, me plaît énormément :
« Alors c'est tout ce que vous avez à me répondre... Mais, dites-moi, s'il y avait d'autres lits de disponibles, vous continueriez votre curieux manège ? »
Je la rassure sur l'instant en lui affirmant que je conserve le premier lit, et l'incident trouve, dès le lendemain soir, une fin heureuse avec l'offrande d'un petit bouquet qui lui fait très plaisir.
Marguerite, qui connaît bien sa patronne me rassure définitivement :
« Mais si, qu'elle vous aime bien, mais son sens de l'ordre, son caractère autoritaire... et sa vésicule biliaire qui la fait souffrir, font qu'elle ne résiste pas au besoin de faire une remarque... »
Une commerçante du village, en riant, me confirme, les sentiments de ma logeuse :
« Votre liberté de comportement et votre dynamisme l'effraient parfois, car elle tient à tout contrôler, et veut que tout soit toujours impeccable chez elle. Sachez qu'elle envisage de partir en voyage organisé cet été, alors elle souhaite avoir une totale confiance en vous durant son absence. Mais rassurez vous, la dernière fois elle m'a dit que vous bouleversiez ses habitudes, mais elle a ajouté qu'elle appréciait beaucoup vos conversations et votre gentillesse... »
Alors, au retour du travail et avant d'aller dîner, lors de l'été 1955, je fais en sorte, chaque fois que ma propriétaire se tient dans la véranda, de déclencher un échange. Je lui rapporte quelques échos concernant mon emploi et le travail sur avion. Madame François se montre toujours très attentive et rigoureuse, interrompant parfois son ouvrage en cours, ouvrant le cas échéant, à son tour, d'autres sujets d'intérêt. Et, les fois ou j'arrive à la surprendre, par une information ou par une anecdote, je suis récompensé par une formule dont elle a le secret et qui a le goût, sinon d'un compliment, au moins d'une sincère et originale appréciation :
« Ah ! bien ça, c'est pas banal... mais alors, pas banal du tout.... c'est vrai qu'à notre époque, il se passe de ses choses... »
Malgré les efforts progressivement exigés, à juste titre, au travail, dans mes nouvelles fonctions, la qualité de ma relation avec madame François et le confort domestique dont je bénéfice en qualité de locataire, font que ma vie est à la fois équilibrée et agréable. La fréquentation des copains, anciens de Vilgénis, tant dans le village d'Orly, ou lambrettait1 mon complice Louis Raynal, que le groupe dont le quartier général est à Paray-Vieille-Poste (cf. le temps des copains), fait de cette période un temps joyeux.
Le mois de février 1956 est marqué par deux vagues successives de froid venu de l'Est : -20 °C à Paris le deuxième jour du mois, -39 °C en Corrèze le douze, tandis que la mer commence à geler à Bordeaux. À Orly, sur les parkings accolés au hangar, les agents réchauffent régulièrement les voitures en les laissant tourner une dizaine de minutes. Dès le mois de mai, les beaux jours sont là, et la rencontre, de celle qui deviendra mon épouse, marque le point d'orgue de cette période heureuse et sans soucis.
Madame François, qui s'est offert un voyage organisé en Sicile, la première décade de septembre 1956, après moult recommandations effectuées les derniers jours d'août, m'a confié la garde et la surveillance de son pavillon, allant jusqu'à me laisser le numéro de téléphone de son fils aîné, en cas de besoin.
Un soir, je mets à profit le fait d'être seul pour faire accéder ma curiosité au second étage de la maison où, m'avait dit madame François se trouve encore le bureau de son défunt époux, lequel avait travaillé comme ingénieur chez E.D.F. J'y fais la découverte d'une simple mais agréable pièce, avec ce côté intime des logis sous combles, dans laquelle est demeuré, collé contre un mur, en témoin précieux d'un temps écoulé à jamais, le simple mais joli secrétaire
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en noyer de monsieur François. Sur le côté, une bibliothèque ouverte, à structure et étagères en chêne, contenant une trentaine de volumes et un certain nombre de dossiers. Rangées sur angle du bureau, plusieurs chemises empilées offrent leurs couleurs. Dans un pot à crayons en céramique, portant un décor de voyage, se dressent encore quelques pointes impeccablement taillées et un stylo. À côté, un répertoire jaune, de format 120X180, épais d'un centimètre, attire mon attention.
J'écarte lentement la chaise affectée au bureau et après m'être lentement assis, j'ouvre, avec précaution, ce carnet. C'est un résumé de physique qui fixe en synthèse les lois et points essentiels ayant trait aux différents domaines de l'électricité : électrostatique, électromagnétisme et aimantation, courants dans les divers milieux, ondes électromagnétiques, courants alternatifs, ainsi que les représentations symboliques. L'écriture est souple, fine, agréable à lire. Les croquis sont soignés. Les observations sont précises. Je repose doucement le carnet. Je me lève et parcours d'un rapide regard la bibliothèque. Mathématiques, mécanique, organisation du travail, gestion, …mais aussi poésie. Un ingénieur se doit d'être cultivé...
Le silence du lieu m'envahit totalement. Sous l'effet d'un léger vent d'automne qui souffle au-dehors, complice, la maison accompagne de quelques précieux murmures de structure, ce moment de paix. De nouveau assis sur la chaise de défunt monsieur François, je me prends à rêver.
En fait, sans en avoir encore conscience, peut-être suis-je en train de m'imprégner...
Madame François a fait un excellent périple en Sicile et a rapporté une bouteille de Marsala. C'est sous la véranda, qu'un jeudi, entre dix huit et dix neuf heures, elle m'offre un petit verre de ce superiore riserva - quatre ans d'âge et me narre, par le menu, son voyage. Elle raconte bien, saisit le détail pittoresque et se montre précise dans les descriptions. J'apprécie son récit plein d'intérêt, mais je trouve qu'elle remise, trop rapidement, la bouteille de vin doux nerelo mascalese.... Imperturbable, elle continue en évoquant le Cremovo, jaune d’œuf mélangé au Marsala que les siciliens donnent comme fortifiant aux femmes enceintes...
En pleine verve, Antoinette François évoque pour l'année prochaine son projet de visiter Dubrovnik, Split et la côte dalmate. Puis elle s'adresse plus directement à moi :
« Et vous, avec les facilités de voyage que vous avez avec Air France, vous n'avez pas un projet de voyage ...? »
« Pas pour l'instant, car j'essaie d'économiser pour, le moment venu, m'acheter un appartement... »
Madame François, prends sa voix « mélodieuse » :
« Ah, vous êtes un garçon sérieux, c'est bien, et vous avez raison, car à terme, vous serez gagnant... Oh, mon petit restant de blanquette de veau que je dois faire réchauffer pour ce soir... j'ai oublié... »
C'est avec un appétit d'ogre que je prends congé et me véhicule vers la cantine de l'aérogare...
L'automne 1956 est marqué par l'insurrection de Budapest, révolte nationale du peuple hongrois contre la République populaire de Hongrie et les mesures imposées par l'U.R.S.S, qui dure du 23 octobre au 10 novembre. 2500 morts. Plus de deux cents mille hongrois fuient leur pays. L'affaire commence à ébranler la confiance des marxistes français et, dans les rangs de la CGT, à Orly, les mécontentements, nombreux, s'énoncent à haute voix...
Air France, continue son développement. Devenue sixième compagnie internationale en termes de passagers, la compagnie qui a commandé dix Boeing (B707-320) en début d'année, investit aussi dans douze appareils SE 210 Caravelle. La livraison à la compagnie, des avions Lockheed L.1649 (Superstarliner), commandés dès janvier 1955, est prévue pour l'été 1957.
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Toujours installé au hangar N2, je travaille désormais sur la chaîne de révision L.1049, placée sous le commandement de Robert Picard, fin périgourdin, compétent, rusé, et bien renseigné, qui a fait ses débuts au Centre de révision de Toulouse.
Sur un plan personnel, amoureux, je vogue vers de futures fiançailles. Je croque la vie à pleines dents, au propre comme au figuré, j'ai bon appétit et ne peut, en l'état, me douter qu'une tragédie domestique se prépare dans un pavillon bourgeois de ce bon vieil Orly.
Car il s'agit bien de cela, qu'annonce en soirée du vingt-et-un décembre, les douloureux trémolos de la voix empreinte d'émotion, d'une Madame François, qui s'efforce pourtant de respecter l'ordre habituel de sa procédure appréhensive. La morne plainte déposée, ce soir là au tribunal des affaires dites domestiques, concerne les conditions d'exécution, de ce qu'un lord britannique portant convenable perruque, nommerait, avec la considération qui sied à tel sujet, un « breakfast agreement ».
En l'espèce et en le ton, le litige et les motifs envisagent l'accord pris, dès début de location, entre une Dame Antoinette F., propriétaire, et un sieur Pierre M, locataire, s'agissant du petit déjeuner.
« Non mais qu'est-ce qu'il vous arrive…? Depuis plus d'un mois votre appétit semble avoir redoublé... Non seulement vous mangez la demi baguette et quelques biscottes que je mets sur la table, mais vous détruisez à la vitesse grand V ma réserve de confitures... J'en fais pour aller jusqu'au mois de mai et là, au train ou vous y allez, il n'y aura plus rien d'ici fin février …On ne peut pas continuer comme ça...! »
À la fois accusé, partie si vile, et avocaillon, j'en appelle à toute ma mauvaise foi :
« Il est vrai qu'avec cet abaissement de température, je ressens le besoin de manger plus et puis vos confitures sont tellement bonnes... »
La plaignante n'est pas distraite par mes billevesées :
« ...et le café, c'est pareil, j'en fais pour deux personnes, et le matin la casserole est vide... ».
Je sombre alors dans le dilatoire et le hors propos :
« Le café, je le laisse sur feu doux pour ne pas qu'il refroidisse et il doit s'évaporer.... Quand aux pots de confitures ce sont des petits modèles... et maintenant, nous sommes deux... Avez vous bien calculé … et puis, vous avez eu des enfants, vous savez ce que c'est... »
L'accusation tient bon et puise dans le langage pour me faire plier le genou :
« Arrêtez vos coquecigrues et autres sornettes, qui n'ont aucune chance de me convaincre. Quant à mes enfants, ils n'ont rien à voir dans cette affaire, laissez les tranquilles ! »
Dans une ultime tentative, je tente un apaisement par accord économique :
« Je peux régler ce que je vous dois, j'irais acheter les pots de confitures qui manquent … et puis augmentez le montant du forfait mensuel... »
Drapé dans sa dignité, l'ordre bourgeois, présentement doté d'intelligence, de raison, mais aussi de détermination, dépose alors ses conclusions :
« Non, je suis désolée, mais le mieux c'est de mettre fin à notre arrangement … Avouez que vous en avez pris un peu à votre aise... alors, après le premier janvier, vous prendrez d'autres dispositions pour votre petit déjeuner... »
La sanction est tombée. Le tribunal et la plaignante, observant une unité parfaite, se retirent dans la salle à manger. Antoinette, apaisée bien que constatant à nouveau son manque de pots, ferme le confiturier.
Je monte dans ma chambre.
Seul, Pompom, chat européen de ma propriétaire, matou matois et partisan, en les circonstances faisant fonction de greffier, dépassant d'un regard magnétique l'événement et l'heur du monde, reste finaliser les minutes du jugement.
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Madame François, pas du tout méchante femme, n'a pas de rancune et moi je comprends que j'ai un peu dépassé les bornes. Au retour de son absence de début d'année, quelques jours passés avec ses enfants et petits enfants, nous échangeons donc des vœux paisibles. Sans s'appesantir sur son sort, ma propriétaire m'informe que sa vésicule la fait de plus en plus souffrir et qu'elle doit désormais boire du thé...
J'en suis pour l'instant réduit à prendre chaque jour mon p'tit noir dans un de ces modestes troquets de banlieue ou la matinale petite tasse de café et le croissant de la veille ont un goût de misère bien français.
Puis le printemps revient et les premières fleurs du cerisier redonnent à tous, consciemment ou non, de la joie et du cœur à l'ouvrage. Au soir d'une belle journée, Madame François, quelque peu émoustillée, m'interpelle, usant de son registre habituel :
« Ah, dites donc, il m'arrive quelque chose de pas banal... Vous savez que je suis agnostique et plutôt rationaliste... Eh bien ce qui m'arrive me laisse sur mon derrière... »
« Sur votre séant... ? »
« Oui, sur le cul, si vous préférez que je sois vulgaire...! Mais là n'est pas l'essentiel... Figurez vous que ma belle-fille a consulté une voyante et qu'elle a été tellement bouleversée par les révélations de la pythonisse qu'elle m'a convaincue de consulter moi-même... Et aujourd'hui j'ai reçue une lettre qui m'a stupéfaite par l'exactitude de ses déclarations »
Et, la gestionnaire réapparaissant :
« … et en plus, ce ne peut être une escroquerie, puisque j'ai quatre pages rédigées contre l'envoi de dix timbres... je ne vais pas vous les faire lire, mais tant en ce qui concerne mon mari, moi et mes enfants, il y a des choses que je suis seule à connaître … et comme je n'ai eu aucune relation avec cette personne, cela ne peut pas être de la transmission de pensée et je trouve ça surprenant...
Elle marque un temps puis conclut :
« J'en suis à me demander, si pour vous, plus jeune, elle serait capable de prédire votre avenir... Vous ne seriez pas d'accord pour essayer, ... pour dix timbres, ça ne vaut pas le coup se s'en passer...? »
Semblablement appâté, je n'ai pas résisté et ai donné suite. Et la vieille dame, voyante, de la rue Saint-Aspais, à Melun, m'a envoyé quatre pages d'une écriture révélant à l'analyse, simplicité, altruisme et grande bonté. L'essentiel était écrit, sans date mais avec des repères quant au déroulement de ma vie. En lisant une phrase, j'ai soudain repensé au père Le Somptier qui m'avait dit quelque chose de semblable :
« Très bonne situation à l'avenir, mais il vous faudra beaucoup de persévérance et de volonté pour vaincre les embûches tout au long de votre vie. Plus tard, nombreux voyages vers des pays très lointains... »
J'informe Madame François de certaines des annonces de la lettre. Mon interlocutrice est excitée et, ayant en tête nos « voyances » respectives, ébranlée, n'arrête pas de répéter: c'est incroyable, c'est faramineux, ..., alors ça c'est vraiment pas banal...!
Je lui propose de prendre rendez-vous avec la voyante, et j'essuie un ferme refus de la rationaliste :
« Ah ! Non alors, je ne tiens pas à savoir précisément ce qui va m'arriver dans les dix ans à venir »
L'été 1957 est arrivé. Un soir, nous avons ouvert la discussion sur l'athéisme, l'agnosticisme et les croyances. Nous passons rapidement sur l'option de l'athéisme dont la conception du refus ou de la négation de toute croyance en quelque divinité que ce soit varie selon les auteurs et les époques.
Concernant l'agnosticisme appelé aussi pensée de l'interrogation, j'interroge ma propriétaire. Après réflexion, Madame François me répond :
« L'agnostique est avant tout un sceptique honnête qui affirme qu'il n'existe pas de preuve, comment dire absolue, définitive, en faveur de l'existence ou l'inexistence du divin. En conséquence l'agnostique, comme moi, n'accorde aucune valeur aux religions et à leurs
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institutions. Ces dernières ne sont d'ailleurs que des constructions sociales chargées d'assurer une forme d'ordre et de cohésion dans les sociétés humaines... »
En ma qualité prétendue de chrétien, je lui confesse que le scepticisme est, de fait, épisodiquement présent chez nombre de chrétiens à la foi inégale dans la conviction et/ou dans le temps. Je préfère porter la discussion sur l'existence ou non d'une intelligence supérieure et m'étonne que, sur ce point, les agnostiques refusent de se prononcer. Je développe alors une thèse selon laquelle, que l'on suive la voie scientifique ou plus simplement son intuition, on est conduit, s'agissant de la création du monde ou de l'évolution des espèces, à admettre l'existence d'une énergie qui, dans ses modes d'expression obéit à des lois et, à terme, recherche une destination...
J'ajoute que la musique est pour moi une forme d'énergie qui élève l'âme, transcende l'individu et l'invite à recevoir le sentiment de l'infini et du sacré...
Madame François m'accorde que ma plaidoirie est agréable à entendre mais qu'elle n'est pas de force à la convaincre.
« Alors pour vous, comme pour Pierre Dac, il n'est qu'une seule certitude, la certitude du doute... »
« Vous savez qu'il était franc-maçon au Grand Orient ? »
« Un franc-maçon libre dans une loge libre... Mais la boutade de Pierre Dac ne résume pas la philosophie maçonnique, qui, sur le sujet qui nous intéresse, laisse ses membres libres de leur choix... »
L'allusion à l'humoriste et à la franc-maçonnerie mit fin à notre échange.
Les discussions avec Madame François m'intéressaient beaucoup et sa grande liberté de pensée me convenait. Hélas, la bouteille de Marsala ne sortait pas du buffet de la salle à manger !
Au fil du second semestre, nos entretiens sont de moins en moins nombreux. Désormais fiancé, je sors tous les week-end et suis souvent invité à dîner chez mes futurs beaux-parents. Ma future épouse a la gentillesse de me préparer un thermos de café chaque matin, et la 4 CV abrite nos petits déjeuners. Quand Madame François s'absente, je continue de monter au second étage et de faire de rapides visites à la bibliothèque de son défunt mari.
En septembre je reçois une amicale carte de Split. Et les derniers mois passent trop rapidement comme tous les périodes heureuses.
Antoinette François se plaint de plus en plus de sa vésicule dont l'état inflammatoire et les crises persistent. Son spécialiste lui donne des antibiotiques pour éviter tout risque d'infection.
Je comprends de plus en plus qu'elle a un problème important avec sa maladie... et peut-être avec son spécialiste.
Puis vient la date de mon mariage et l'heure de quitter l'endroit où je vis depuis trente huit mois. Au moment de quitter Madame François, je ressens, une fois de plus la douleur du temps qui passe et les souvenirs me serrent un peu la gorge. Je veux dire tant de choses mais ne peux qu'émettre un aimable au revoir.
Madame François, émue elle aussi, racle sa gorge avant de me souhaiter bonne chance. Après avoir attendu que je referme la grille de son portail, débridant alors, pour la première fois sa pudeur, elle m'adresse un geste amical et ajoute solennellement, d'une voie paisible, mais forte et résolue :
« Pierre, vous réussirez votre vie, j'en suis sûre... Tenez-moi au courant. À bientôt... »
Je fais semblant d'être fort, monte rapidement dans ma quatre chevaux, démarre à toute allure... et, le cœur serré, quitte pour toujours, la maison ou j'ai vécu tant d'agréables moments et cette chambre coquette, ou j'ai connu, un dimanche d'été mil neuf cent cinquante-six, et sans jamais oser l'avouer à Madame François, un inoubliable immense bonheur, en compagnie de ma future épouse.
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1 Louis Raynal qui roulait en scooter Lambretta, (d'où le néologisme lambretter), portait beau, dans tout le val de marne et au-delà. Toujours à l'affût des bonnes adresses, Louis m'avait présenté la lingère qui nous rendait linge de corps et chemises impeccables, les coiffeurs de l'aérogare qui arrivaient à nous rendre des coupes de cheveux remarquables et, bouquet final, un nommé Moisset, tailleur à Villeneuve le Roi, qui par le truchement d'un tissu de qualité et d'une veste taillée « aux p'tits oignons », prétendaient faire de nous des jeune premiers, dignes d'Hollywood...
Et le gars Loulou, « vestounné » comme un Prince (de Galles bien sûr), observant une équerre impeccable sur son deux roues, et ainsi propulsé en improbable Cary Grant toulousain, faisait des ravages... et mettait en alerte les potentielles belles-mères !
Madame François fut présente à la cérémonie religieuse de mon mariage en l'église d'Orly.
Après mon mariage, fin 1957, j'ai quitté Orly pour un appartement acheté, quelques mois plus tôt, à Choisy-le-Roi, mais je suis resté en relation, il est vrai espacée, avec Madame François. Et c'est seulement deux ans plus tard, après achat de notre salle à manger..., que mon épouse et moi l'avons invité à venir déjeuner chez nous. Elle sembla prendre plaisir à cette visite et nous rendit cette invitation, dans les deux mois qui suivirent. Ainsi s'installât une fréquentation agréable, durant laquelle Madame François s'intéressait à ma carrière, complimentait mon épouse sur la tenue de l'appartement, et nous félicitait sur notre choix d'avoir acheté plutôt que de louer. Nos contraintes financières, qu'elle considérait comme normales, lui rappelaient le temps où, jeune mariée, elle avait, avec son époux, fait construire le pavillon d'Orly, avec le bénéfice de la loi Loucheur.
Ainsi, au fil des mois, notre relation cordiale, s'établissait progressivement en amitié.
Un jour, à son aimable et joli bouquet de fleurs, elle ajouta un pot de confitures. Coquine, en me le remettant, avec un petit enrouement d'émotion dans la voix, elle déclara :
« Tenez, ça vous rappellera le bon temps... »
Et, reprenant la main immédiatement, elle raconta à mon épouse, mon attitude de prédateur de pots de confitures...
Puis, un jour d'hiver mille neuf cent soixante quatre, alors qu'elle était inhumée depuis plusieurs jours, j'appris par une relation d'Orly, que Madame Antoinette François n'était plus. Je fus très contrarié de ne pas avoir été à la cérémonie de son départ.
Durant quelques jours, j'eus aussi du chagrin, sentiment qui retint de la période vécue auprès de madame François, le souvenir d'une personne attachante, à la personnalité certes affirmée, mais qui avait accompagnée, de façon intelligente et utile, pendant plus de trois ans, mon retour de sanatorium et le début de ma vie d'adulte.
Et, ce temps, regrettée Madame François, j'en porte témoignage ici, n'avait pas été banal ...
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