institutions. Ces dernières ne sont d'ailleurs que des constructions sociales chargées d'assurer une forme d'ordre et de cohésion dans les sociétés humaines... »

En ma qualité prétendue de chrétien, je lui confesse que le scepticisme est, de fait, épisodiquement présent chez nombre de chrétiens à la foi inégale dans la conviction et/ou dans le temps. Je préfère porter la discussion sur l'existence ou non d'une intelligence supérieure et m'étonne que, sur ce point, les agnostiques refusent de se prononcer. Je développe alors une thèse selon laquelle, que l'on suive la voie scientifique ou plus simplement son intuition, on est conduit, s'agissant de la création du monde ou de l'évolution des espèces, à admettre l'existence d'une énergie qui, dans ses modes d'expression obéit à des lois et, à terme, recherche une destination...

J'ajoute que la musique est pour moi une forme d'énergie qui élève l'âme, transcende l'individu et l'invite à recevoir le sentiment de l'infini et du sacré...

Madame François m'accorde que ma plaidoirie est agréable à entendre mais qu'elle n'est pas de force à la convaincre.

« Alors pour vous, comme pour Pierre Dac, il n'est qu'une seule certitude, la certitude du doute... »

« Vous savez qu'il était franc-maçon au Grand Orient ? »

« Un franc-maçon libre dans une loge libre... Mais la boutade de Pierre Dac ne résume pas la philosophie maçonnique, qui, sur le sujet qui nous intéresse, laisse ses membres libres de leur choix... »

L'allusion à l'humoriste et à la franc-maçonnerie mit fin à notre échange.

Les discussions avec Madame François m'intéressaient beaucoup et sa grande liberté de pensée me convenait. Hélas, la bouteille de Marsala ne sortait pas du buffet de la salle à manger !

Au fil du second semestre, nos entretiens sont de moins en moins nombreux. Désormais fiancé, je sors tous les week-end et suis souvent invité à dîner chez mes futurs beaux-parents. Ma future épouse a la gentillesse de me préparer un thermos de café chaque matin, et la 4 CV abrite nos petits déjeuners. Quand Madame François s'absente, je continue de monter au second étage et de faire de rapides visites à la bibliothèque de son défunt mari.

En septembre je reçois une amicale carte de Split. Et les derniers mois passent trop rapidement comme tous les périodes heureuses.

Antoinette François se plaint de plus en plus de sa vésicule dont l'état inflammatoire et les crises persistent. Son spécialiste lui donne des antibiotiques pour éviter tout risque d'infection.

Je comprends de plus en plus qu'elle a un problème important avec sa maladie... et peut-être avec son spécialiste.

Puis vient la date de mon mariage et l'heure de quitter l'endroit où je vis depuis trente huit mois. Au moment de quitter Madame François, je ressens, une fois de plus la douleur du temps qui passe et les souvenirs me serrent un peu la gorge. Je veux dire tant de choses mais ne peux qu'émettre un aimable au revoir.

Madame François, émue elle aussi, racle sa gorge avant de me souhaiter bonne chance. Après avoir attendu que je referme la grille de son portail, débridant alors, pour la première fois sa pudeur, elle m'adresse un geste amical et ajoute solennellement, d'une voie paisible, mais forte et résolue :

« Pierre, vous réussirez votre vie, j'en suis sûre... Tenez-moi au courant. À bientôt... »

Je fais semblant d'être fort, monte rapidement dans ma quatre chevaux, démarre à toute allure... et, le cœur serré, quitte pour toujours, la maison ou j'ai vécu tant d'agréables moments et cette chambre coquette, ou j'ai connu, un dimanche d'été mil neuf cent cinquante-six, et sans jamais oser l'avouer à Madame François, un inoubliable immense bonheur, en compagnie de ma future épouse.

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