AU DELÀ DES BOUCHURES
Sur le chemin du retour, je me rends compte que mon emprunt total, intérêts compris, atteint un montant de 990 000 francs. Je suis dorénavant devenu emprunteur, secrétaire de mon état au budget et condamné à être officier de cavalerie...
Le mobilier du couple qui vient de prendre possession d'un appartement de cinquante cinq mètres carrés à Choisy-le-Roi, comprend un lit, une armoire, une cuisinière à gaz Arthur Martin (offerte par ma grand-mère), une table de cuisine, deux chaises et un meuble mural, tous les trois en formica. Le réfrigérateur et la machine à laver sont en attente de déblocage de crédits....
Ma promotion en agent de maîtrise ne m'est notifiée qu'au mois d'août mil neuf cent cinquante-huit, mais avec rappel de salaire à compter du premier janvier. Cette mesure importante me permet d'être en mesure de rembourser mon premier emprunt à échéance de fin octobre. Avec dorénavant, un salaire mensuel supérieur à 80 000 francs, et un remboursement du Crédit foncier de France s'établissant à 25 000 francs par mois sur quinze ans, nous pouvons économiser tout en achetant, sans se mettre dans un cruel embarras, les deux équipements ménagers. Le salaire de mon épouse couvre la totalité des frais de nourriture et des dépenses ménagères.
L'échéance de fin mai mil neuf cent cinquante-neuf arrive avec les 770 000 francs à rembourser à mes banquiers lombards, sans que la somme correspondante soit cependant économisée. Je sollicite à nouveau ma « banque populaire privée » pour obtenir un emprunt de 400 000 francs sur deux ans, avec un premier remboursement de 240 000 francs en fin de première année et un remboursement 220 000 francs en fin de seconde année. Après avoir interrogé son dessous de béret, humidifié la pointe du crayon avec une salive de maquignon, et griffonné quelques chiffres, mon banquier popu, désormais en confiance, me donne son accord.
En compagnie de mon père, je vais porter mon « liquide à hauteur » à mes « banquiers lombards ».
Dans l'ignorance de l'autre emprunt, mes deux interlocuteurs et mon père me félicitent de mon sérieux. Les lombards ajoutent gentiment demeurer à ma disposition en cas de besoin ultérieur pour un autre investissement foncier.
Le prêt sur deux ans est remboursé comme prévu.
Suite à mon avancement à l'échelle 11 au premier janvier 1961, je sollicite illico mon « employé de banque » pour un troisième prêt de 100 000 francs destiné à acheter notre salle à manger. Ainsi, dès le mois de mars 1961, après avoir reçu le mobilier de Gaston Poisson, nous sommes en mesure de lancer nos premières invitations et de recevoir Madame François.
Devenir propriétaire d'un bien neuf, c'est en quelque sorte, à tous égards, compléter sa citoyenneté. D'une part, c'est découvrir au fil des mois, avec émotion, des factures précédemment ignorées (gaz, électricité, eau, charges de copropriété, assurance), d'autre part, c'est faire connaissance avec ce qu'il est convenu d'appeler les usages du bâtiment (architecte, société de construction, chantier), de la gérance et du syndic de copropriété. C'est enfin accéder à ces moments d'extase populaire que sont les réunions de copropriétaires et, dans mon cas, participer au comité de surveillance élu par l'assemblée des porteurs de parts..
Dans le cas présent, l'immeuble a été construit par la société « Les Constructions d’Île-de-France », sur la base des plans exécutés par son propre bureau d'études. Son directeur, homme d'action, est titulaire de la Légion d'honneur. Non décoré, le chef de chantier se coltine sur place avec les travaux. Un architecte, excusez-moi du peu, petit-fils d'un président de chambre de la troisième république, rubané lui aussi, a reçu la modeste somme de dix-huit millions de francs pour avoir donné son aval à ce qu'on appelle le rendu de la construction. Son grouillot, teint bronzé, âgé d'une trentaine d'années, portant yeux de braise et fine moustache, est régulièrement seul sur le chantier.
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