« Dix du cent...»

« À ce que je vois, la CGT pratique les mêmes taux que les banquiers et le p'tit commerce …! »

« Mon cher, avec la retraite que j'aurais avec l'échelle de ma petite catégorie, il me faut économiser puis faire fructifier mes économies, tout en me privant le plus souvent... À vous de voir si vous trouvez mieux ailleurs, compte tenu de l'inflation... »

« J'aurais besoin de 200 000 francs pour demain, car je dois, sans tarder signer la réservation ...»

« … hum... sur un an...? »

« oui, remboursable au bout d'un an... »

«...Bon, j'ai des échos favorables sur vous, c'est d'accord ! Vous aurez l'argent demain matin... Ah ! Vous me signerez une reconnaissance de dette, en échange de la somme et des intérêts... je préparerai le document... »

« C'est d'accord... à demain, même endroit. »

Le lendemain matin, à sept heures trente, après signature du document, la somme m'est remise. Avec l'autorisation du chef Duménil, à onze heures, je m'absente pour aller déposer l'argent à la poste d'Orly et, pendant l'heure du déjeuner, je fonce au bureau de vente de Choisy-le-Roi.

Nœud pap', surpris, prend mon chèque postal d'un montant de 150 000 francs, me dévisage à nouveau, me demande ensuite ma carte d'identité, puis me fait signer les papiers qu'il a remplis.

« Dès que le chèque sera encaissé, vous recevrez, à domicile, un courrier de confirmation de cette réservation... »

Ainsi commence, sans que rien ne soit, à ma connaissance mentionné dans mon horoscope, une aventure ou une expérience à la fois financière, technique et sociale qui va durer plusieurs années.

L'emménagement, dans l'appartement, du couple marié depuis moins de six mois, est prévu pour fin mai mil neuf cent cinquante-huit. La remise des clés doit se faire moyennant le paiement d'une somme de 750 000 francs. Alors que nous économisons pour rembourser, en octobre, 16 500 francs, au délégué, que j'appelle ma banque populaire privée, il me faut trouver rapidement la personne susceptible de me prêter l'autre somme nécessaire soit 700 000 francs..

Mon père n'est pas en mesure de le faire. Le serait-il, qu'il ne veut pas avoir de gouale à la maison avec son épouse... Mais il me propose de se porter garant d'un emprunt possible, toujours à dix pour cent d'intérêt, auprès de ses fournisseurs de salaisons. Le samedi suivant, nous rencontrons les frères Feliciano, artisans et grossistes en tous les types de saucissons secs, coppa, pancetta, et autres jambons de Parme.

Giuseppe et Pietro Feliciano possèdent une importante affaire, regroupant autour d'une vaste cour, un laboratoire, de profondes zones de séchage ventilées, un abri pour les camionnettes de livraison et une maison de grande dimension abritant deux familles. Dans cette cour, ou se dispersent les odeurs charcutières des salaisons en cour de maturation, ça sent bon... et ça fait saliver...

L'accueil est chaleureux, car mon père et eux, qui travaillent quatre-vingts heures par semaine, se portent une respective estime. L'affaire est vite conclue, dans une superbe salle à manger, devant un aperitivo accompagné de fines tranches de coppa, d'olives et de pain. Alors que je fixe un superbe tableau accroché au mur, Pietro s'adresse à moi :

« C'est la Méditation de Saint François, une toile de Caravaggio, ... oh ! une reproduction, mais de qualité... tu aimes ? »

Je ne connais rien à la peinture, mais que des grossistes en salaisons puissent s'y intéresser, me fait énormément plaisir.... Et j'éprouve soudain de la considération pour ceux que j'appelle déjà mes banquiers lombards...

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