AU DELÀ DES BOUCHURES
Aux environs de vingt-trois heures trente, l'assemblée fatiguée et distraite par les échanges privés, nomme, à la quasi majorité des voix, Mmes Duc et Legeai et MMrs Cristat, Lemort, Manigault, Munet, et Portal, membres du Conseil de surveillance, instance représentative chargé de coordonner, avec le gérant, les actions de la copropriété et de contrôler les actions de la gérance.
Au titre immeuble, trois affaires importantes se présentent :
La première, revendication finalement validée par l'architecte après une mise en pression qui compte tenu du nombre de fuites s'est révélée une catastrophe, et traitée par le sous-traitant de l'entreprise générale, consiste à remplacer tout le réseau de tuyauteries en cuivre du réseau de chauffage.
La deuxième concerne la structure murale du dernier étage de l'immeuble aux extrémités de laquelle sont apparues des fissures.
Cette affaire va requérir plusieurs expertises et des débats houleux avant que ne soit découvert, lors d'un savoureux moment, l'absence de structure d'encadrement en béton armé au niveau des murs porteurs du sixième étage. Les conditions de cette découverte méritent d'être racontées.
Alors que nous venons de rejoindre nos appartements, après une séance du conseil qui a duré fort tard, Lemort et moi, je le rappelle voisins de palier, spéculons une dernière fois sur la façon d'apporter la preuve de l'absence des poteaux en béton armé au dernier étage. Il est déjà une heure et demie du matin. Le père Lemort, très excité et certainement désireux d'asseoir son autorité dans la conduite des affaires, suggère soudain d'utiliser une chignole pour se rendre compte ou non de cette situation. Désireux de rentrer dans mon appartement et d'aller dormir, en guise de ce qui voulait être un bonsoir, j'ai la faiblesse de lui répondre que cela pourrait être une solution. Le père Lemort, n'en attendait pas moins pour lancer sa rocambolesque opération. Parlant soudain à haute voix, il me demande de rester quelques instants, ouvre la porte de son appartement et ressort, un plan dans une main, et une grande chignole à main équipée d'une longue mèche d'un centimètre de diamètre dans l'autre...
Notre héros, observant alors le masque enfiévré et l’œil allumé d'un chercheur d'or, imitant sans le savoir la chanson des Frères Jacques dans l'interminable tango des perceurs de coffre-fort, se met soudain à crier,
« On perce...! »
et réalise, côté parties communes, le premier trou destiné à vérifier la présence du poteau en béton armé, prévu par le plan, dans le mur..
Bien que dure de la feuille, réveillée par le vacarme fait, rassurée après consultation de son viseur de porte, notre commune voisine, dame célibataire actant une cinquantaine en jachère, apparaît en nuisette transparente sur le palier...
Tout en observant l'apparition du fantôme, Lemort, qui semble avoir communiqué sa libido au foret, transpire sous l'effort, et attaque le troisième trou comme s'il tournait dans le salaire de la sueur.
Notre voisine successivement interdite, muette, puis admirative, et finalement intriguée, retrouve soudain sa curiosité naturelle, qu'elle traduit d'une voix aigrelette :
« Mais qu'est-ce que vous faites, à jouer les passe-murailles, et à faire ce raffut à cette heure de la nuit... »
Le représentant de commerce, qui ressemble de plus en plus à Charles Vanel, prend un air entendu et lui résume d'un ton volontairement grave, la situation.
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