AU DELÀ DES BOUCHURES
Mais, je ne trouvais pas toujours le sommeil rapidement. Je ne pouvais m'empêcher de rejoindre par la pensée, mes grands-parents et mon village. J'évacuai alors un torrent de larmes que je ne savais à qui confier. Un soir, mon père découvrit la situation. Après avoir tenté de calmer ma peine, il m'assura que je verrais de nouveau mes grands parents en fin d'été suivant. Le lendemain, devant sa compagne un peu surprise, il m'offrit une ferme miniature. Satisfait et heureux du présent, je fus également honteux d'être à l'origine d'une telle dépense, tandis que mon père multipliait ses efforts afin de redémarrer son commerce. Je me promis de calmer mes sentiments.
L'école allait m'y aider. Le lycée Paul Bert, situé à l'angle d'un quartier proche de la Marne, à l'entrée Nord de la ville, avait (et a toujours) sa façade le long de la Nationale 19 traversant la ville de Maisons-Alfort. Ne connaissant personne, j'y fis une entrée discrète, par ailleurs impressionné par le volume de béton et l'absence d'arbres. J'observai que les élèves de ma classe, étaient, pour la plupart, élégamment vêtus. Nombreux étaient ceux qui portaient de sobres mais jolies chaussures basses. J'en conçus soudain une immense déception pour la blouse grise et les galoches qu'on m'avait imposées, sans savoir combien cette modeste tenue me rendrait ultérieurement service. Sur l'instant, je dirigeai mes pensées vers mes camarades de classe berrichons et ce sentiment désagréable se dissipa.
Je n'étais cependant pas aux bouts de mes surprises. Après m'être assis au deuxième rang de la classe, je sortis de mon cartable mon modeste plumier qui comportait, pour tout équipement, un porte-plume muni d'une plume « sergent major », un crayon correctement taillé et une gomme « crayon-encre » déjà usagée. L'encrier équipant la table, rempli de l'encre violette, seule pratiquée en Berry, complétait mon dispositif d'écolier. Observant les pupitres de plusieurs rangs, je voyais prendre place progressivement des flacons Waterman d'encres bleue et rouge, tandis que des mains de plusieurs élèves surgissaient, comme des provocations, de jolis stylos. L’ouverture des cahiers, sur lesquels les textes étaient écrits et soulignés de plusieurs couleurs prolongea mon désarroi. Devinant mon embarras, mon voisin de pupitre m'offrit d'utiliser ses deux flacons d'encre. Cette sympathique proposition, à laquelle je ne donnai pas suite par manque d'autres porte-plume, calma rapidement mon émotion et je décidai d'apporter toute mon attention au cours. Pendant plusieurs semaines je vécu, tant en salles de cours, qu'en cour de recréation dans un anonymat presque total.
Un peu plus d'un mois après mon entrée à Paul Bert, deux événements allaient modifier la situation.
Le premier, surprenant pour le campagnard que j'étais demeuré, se déroula durant la récréation du mercredi matin. Deux élèves de classe supérieure, assez grands, se dirigèrent soudain vers moi et, s'obligeant pour la circonstance à dégager un air menaçant qu'accentuait leurs visages ingrats, m'intimidèrent de la pointe d'un modeste couteau et me suggérèrent de leur verser, régulièrement, quelques pièces de monnaie à prendre sur mon argent de poche. Surpris, décontenancé et craintif, je reçu le message silencieusement et les deux « agresseurs » prirent cela pour un acquiescement.
Le soir, lors du souper, j'en touchai un mot à mon père. Il releva la tête, me fixa quelques secondes, puis me répondit calmement :
« Tu leur diras qu'il n'est pas question de casquer, et que s'ils continuent de t'emmerder, j'irai moi-même leur caresser les abattis... ».
La déclaration offensive de mon père ne m'avait pas déplu, mais en y réfléchissant un peu plus, je pensai qu'elle avait peu de chance de résoudre mon affaire. Avant de m'endormir, je brassai toutes les solutions envisageables, intégrant avant tout mon incapacité physique à lutter contre mes deux adversaires et décidai de jouer la suite en fonction de mes faibles moyens. Le jeudi, je prétextai un motif pour rester en salle de cours pendant la « récré ». Mais le lendemain, prenant, comme l'on dit, mon courage à deux mains, lors de la récréation en cour commune, je cherchai dans la cour les deux anciens élèves source de mes tracas.
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