AU DELÀ DES BOUCHURES
Les découvrant au milieu d'autres, je me forçai à les rejoindre m'estimant ainsi protégé. Les deux « grands », croyant sans doute que je venais leur remettre un peu de monnaie, conservant leur superbe, m'accueillirent cependant de façon détendue.
« Alors môme, on a reçu le message … et on vient en parler avec ses potes », dit le plus petit.
Je me concentre alors pour leur répondre sur le mode profil bas et lâcheté réunis, plus quelques mots d'argot rapidement appris.
« ...lOuais, mais les mecs, j'suis désolé, impossible pour moi de glaner un peu de monnaie...Mes parents sont pauvres, z'avez qu'à voir comment j'suis loqué... J'ai chaque semaine de quoi payer seulement mes tickets d'cantoche et pas un fifrelin de plus. J'ai fureté dans les tiroirs, il n'y a rien qui traîne. Le peu de sous pour les courses ma belle-mère le garde sur elle dans un p'tit morlingue qu'elle ne quitte jamais. Je crois même qu'elle couche avec... J'vois vraiment pas comment vous aider... »
Le plus petit des deux se montre méfiant :
« Dis donc môme...il semble que tu nous la joue un peu misérable...t'es sûr que tu nous dis tout...et ce que tu nous lâches sur ta belledoche, tu crois qu'on va le gober..? »
À cet instant précis, le grand l'interrompt vivement d'un geste de la main, me regarde et, à son tour m'interroge:
« Ta belle-mère, elle est méchante avec toi ? »
Je décide alors de ne pas en rajouter :
« Non, mais je crois qu'elle ne m'aime pas beaucoup, un peu comme si je la gênais... et c'est vrai, elle est radine. »
Le grand semble soudain perplexe. Il réfléchit deux minutes, toussote, fixe son complice et, la voix quelque peu plus grave, laisse tomber sa décision :
« Bon, môme, ça ira comme ça... oublie ce qu'on t'avait demandé, et retiens qu'on ne se connaît pas et dégage... »
Je m'écarte rapidement des deux compères sans demander mon reste, les laissant s'expliquer entre eux. Je me dis alors que le grand ne doit plus avoir sa mère et j'ai une pensée pour lui.
Le second événement eut lieu en classe de mathématiques. Le jeune professeur de géométrie énonce et figure au tableau l'exercice qu'il soumet à la sagacité de la classe. Puis il demande un volontaire pour aller au tableau. Silence dans la salle. Quelques minutes s'écoulent sans candidature.
Je crois avoir trouvé la solution quand soudain je prends conscience que j'ai déjà effectué cet exercice deux mois plus tôt dans mon école du Cher. Je me sens alors en confiance et, devant une salle surprise, je lève la main pour aller au tableau. Le professeur consulte sa liste d'élèves, avec hésitation prononce mon nom et m'invite à aller sur l'estrade. Eh là, chance inouïe, tout me revient naturellement. Avec un certain toupet je décline l'ensemble de la réponse en regardant la salle et j'inscris sur le tableau les phases essentielles du raisonnement, et ne manque pas de donner et encadrer la conclusion.
Et soudain, tout est terminé. La classe est silencieuse, attentive, attendant avec curiosité le verdict du professeur. Ce dernier réfléchit quelques instants, puis, me regardant, se décide enfin à parler :
« Où avez vous appris la géométrie … ?
La réponse, mêlant à la fois fierté, naïveté et sincérité, mais reflétant également une certaine tristesse, lui parvient immédiate :
« Dans le Cher, M' sieur, dans un p'tit village avec de bons maîtres, Ça s'appelle Le Châtelet-en-Berry... »
Nouveau silence. Et puis la récompense vient pour le pâle p'tit gamin en blouse grise et en godillots.
« Je ne peux pas faire autrement que de vous mettre la note vingt... J'espère que vous ne me décevrez pas à l'avenir...»
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