CRÉTEIL... Commune libre de la rue des écoles.
(fin août 1947/août 1949).

À l'époque Créteil ressemble encore à un paisible village de campagne avec son centre ville animé regroupant de nombreux commerçants, une partie ouest constituée d'immenses champs cultivés ou poussait principalement la betterave et l'est avec la Marne qui développe sa boucle autour de Saint Maur des Fossés. Côté Créteil, un bras de Marne, est bordé d'un petit chemin qui mène à la baignade Sainte-Catherine. Vers le sud, ce bras, élargi, dessert le port de Bonneuil avec des berges sauvages, peu fréquentées en semaine.

C'est dans cette ville, où l'on trouve encore, à prix raisonnable, de modestes pavillons à louer, que mon père a « déniché » l'endroit propice à une véritable installation de son laboratoire.

L'emménagement, rue des écoles, eut lieu la dernière semaine d'août.

Le quatre pièces du premier étage du pavillon est occupé par le couple Viannais et leur fille Monique. Robert Viannais dit Bob, cheveux bruns plaqués et raie latérale impeccable est orfèvre le jour et animateur d'une troupe de théâtre deux soirs par semaine. Son épouse Yvonne, qui pèse près de deux cents livres est la fée du logis. Leur fille Monique, qui va sur ses douze ans, souriante et décontractée, accorde beaucoup plus d'attention aux œillades des garçons qu'aux remontrances des professeurs. Je trouve le trio sympathique.

Le rez-de-chaussée que nous allons habiter comporte une chambre de plus qu'à Maisons-Alfort, destinée à Roger, désormais beau-fils et apprenti de mon père. J'ai droit à un lit cosy tout neuf en angle de salle à manger. La cuisine, qui peine à atteindre les onze mètres carrés est équipée d'un évier d'angle, d'une cuisinière à gaz avec four, d'un petit placard de rangement et d'une table, avec une petite rallonge, pouvant permettre, serrées, six personnes.

Le jardin, en arrière de la maison, est divisé en deux parcelles. Celle arrière comporte l'atelier de Robert Viannais, alias bob Delvard. Dans celle avant, inoccupée, et qui est la notre, mon père décide d'y installer ultérieurement un poulailler et deux cabanes à lapins. La proposition, promesse de bons repas à venir, est bien reçue.

Installé en sous-sol, mal éclairé naturellement par deux vitraux, accessible par un escalier d'une dizaine de marches, le laboratoire, fonctionnel et propre, comporte une large table de travail, un hachoir, un four, deux marmites de cuisson et un fumoir. Complété par une spacieuse chambre froide, il fait la fierté de mon père. Face à l'installation, Roger se montre ému. Confié à ses grands parents, il n'a connu jusqu'alors que la ferme avec ses animaux, ses champs et ses travaux, suite à un total échec scolaire. C'est un garçon au visage rond, avec deux beaux yeux marron, de taille moyenne mais bien bâti. Il a peu connu sa génitrice qu'il appelle curieusement « la mère ». Andrée manifeste une affection mesurée à son fils, lequel, habitué à des façons rudes, ne la recherche pas. Agréable avec moi, il rit à toutes mes facéties et astuces, et semble admirer, à la fois, le degré de liberté de paroles que j'ai avec mon père et mes résultats scolaires. J'observe cependant qu'il évite systématiquement de prendre partie et qu'il n'est pas d'une totale franchise, comme s'il avait été, précédemment, habitué à composer, voire à ruser avec les adultes. Sur le plan du travail, à la grande satisfaction de mon père, il se révélera très rapidement un excellent commis charcutier, courageux, propre et appliqué à apprendre.

Sa mère décide que, dorénavant, nous aurons tous deux les cheveux coupés en brosse, ce qui, auprès des copains de la rue, me vaudra quelques temps le surnom de Bigoudi.

Pris par ses activités, mon père n'a aucun moment de libre. Dans ces conditions, mon inscription comme élève, au cours complémentaire de Créteil, n'a lieu que le jour de rentrée.

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