AU DELÀ DES BOUCHURES
Il serait trop long de raconter toutes les anecdotes et situations vécues, en compagnie des uns et des autres, durant ces trois ans Le souvenir le plus savoureux et le plus joyeux, pour moi, demeure mon numéro d'imitation de dix-huit personnes du Centre, déclinées en finale, à la cantine, dont certains anciens se souviendront... peut-être. Par ailleurs, une observation, certes de caractère social, mais comportant une certaine connotation d'un racisme ordinaire et se voulant anodin, mérite, à mon avis d'être citée : elle concerne la facilité avec laquelle, nos copains marseillais, à l'occasion de chaque vindicte, prononçaient l'exclamation « Putain de ta race...! »
Une anecdote et une situation, ayant chacune pour origine un camarade de promotion toulousain, qui bordent ces années d'apprentissage, valent également, à mes yeux, d'être rapportées.
La première a pour source Louis Raynal, dont le frère Jean-Louis était déjà metteur au point à Orly. Louis nous conta dès les premiers jours le récit suivant :
« Il y a quelques temps, il a été demandé au personnel de bien vouloir exprimer la façon dont il voyait la Compagnie. Oh ! Surprise, quelqu'un dessina alors une vache, avec un pis énorme et de nombreuses mamelles, que suçaient des personnes de tous bords syndical ou politique. »
L'histoire fit, sur l'instant, éclater de rire la chambrée. Bien des années plus tard, elle me revint en mémoire, à l'occasion de situations que j’essaierai de restituer dans d'autres chapitres de ce récit.
La seconde a pour origine André Idrac et met en scène le personnage détesté qu'était le surveillant général Norbert Crivois dit cricri. Déjà jeune homme, en taille et en ardeur, André Idrac, très bon copain, toujours disponible pour un service ou une aventure douteuse, judoka appliqué rapidement devenu ceinture verte, manifestait par ailleurs, un sorte d'indiscipline à plusieurs registres. En troisième trimestre de troisième année, notre ami André, déjà titulaire de trois avertissements dont deux pour avoir fumé dans l'enceinte de l'école, ne ralentissait en rien le rythme de ses transgressions du règlement. Non content de lutiner la fille du concierge qui exerçait, en pure innocence, et chaque dimanche, une influence certaine sur son flux hormonal, demeuré fumeur invétéré malgré les sanctions et menaces d'être renvoyé, notre héros inconscient et déjà en addiction avec le tabac, était devenu, en plus, adepte du quilbus de rouge qu'il se procurait par un étrange circuit passant par sa chère donzelle. Par ailleurs homme courtois, sympathique, et se voulant organisé, notre ami André ne manquait pas d'aller, deux ou trois fois par semaine, saluer le concierge Trovel afin de pouvoir reluquer quelques instants sa fille. En d'autres termes, notre copain André Idrac vivait dangereusement, à la merci d'un faux-pas ou d'une dénonciation. En toute franchise, lorsque, sans les demander je recevais les confidences qu'exprimait sa juvénile vantardise, je lui répondais qu'il déconnait complètement. Mon copain, toujours inconscient se moquait ouvertement de mon jugement.
Et ce qui devait arriver malheureusement arriva. Soit il fut dénoncé, soit il fut découvert, toujours est-il que son cas arriva sur le bureau du surveillant général, et progressivement la promotion apprit le danger en cours. André adopta alors le profil bas et ne confia plus ses états d'âme qu'à Roger Papini (modèle corse de loyauté et de soutien éventuel) et à moi, jugé copain inoffensif et fidèle. Ainsi l'affaire se déclinait en rumeurs, mais rien d'officiel ne filtrait. Simultanément, André devenait un modèle de discipline, semblant maîtriser ses fâcheuses pulsions en ignorant donzelle et boisson et allant dorénavant fumer dans le parc.
Puis l'affaire sembla s'éteindre, et s'éteignit vraiment, ce qu'un sourire radieux et une déclaration confidentielle, de notre héros, un peu immature, confirmèrent un jour, dans un langage de rescapé toulousain :
« Boudu con, je suis sauvé, mais j'ai eu chaud … Si je n'avais pas eu mon oncle, je l'avais dans le cul et j'étais bon pour la lourde.... »
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