AU DELÀ DES BOUCHURES
Puis, tirant sur sa gauloise, tout en fixant mon visage en attente d'explications plus précises :
« Eh ! bé oui, mon oncle, c'est un nommé André Bergeron, patron de force Ouvrière. Il a téléphoné à Maurice Bailleul, délégué Force Ouvrière, élu membre du Conseil d'administration de la Compagnie... Ils ont le bras long et sont francs-maçons comme Crivois, alors tout surveillant général qu'il soit, le Cricri, il a dû se coucher... et oublier mon affaire ! »
J'étais content pour lui, satisfait d'apprendre que Crivois avait dû céder, mais un peu interloqué que l'affaire se soit passée ainsi. Idrac lui-même, qui allait à la messe chaque dimanche, banalisa la situation et fixa sa reconnaissance de façon inattendue, mais remarquable :
« Que ce soit un maçon ou un cul béni qui m'ait sauvé la vie, je m'en fiche, je suis en règle, j'ai remercié le bon Dieu ! »
Après notre prouesse, de refuser d'effectuer les courses en montagne, lors du camp de vacances d'été de Barèges, et après instruction du dossier par Crivois, les sanctions étaient tombées. Outre la sanction financière dont je souffrirai plus tard, la mise à la porte de certains copains de promotion fut prononcée sur motif supplémentaire de résultats insuffisants à l'examen de fin d'année. Au retour de Barèges, chacun retrouvait la liberté sous réserve qu'un parent vienne le chercher à l'école. Pris comme d'habitude par son travail, et peut-être désireux de me donner une leçon, mon père me laissa mariner jusqu'au vendredi. Me retrouvant finalement seul, et pensant à la mansuétude dont avait fait l'objet notre copain Idrac, j'eus l'idée de demander un rendez-vous à Crivois pour plaider contre les mises à la porte. Attentif à ma tentative de plaidoirie, mais le regard glacé lorsque je fis allusion à telle ou telle mesure de clémence qui avait pu éventuellement avoir été prises, concernant d'autres cas, il me demanda de ne pas insister et de bien vouloir m'occuper de mes seules affaires.
J'ai quitté Vilgénis, cinq semaines avant d'avoir atteint mes dix huit ans, avec le métier qualifié de « mécanicien avion » et le sentiment fort d'une appartenance. Avec la mise en service récente, par Air France, des appareils Lockheed Constellation, la Compagnie à laquelle j'appartenais désormais, sous la conduite de son valeureux Président Max Hymans, allait connaître un développement prometteur.
Avec son école technique de Vilgénis, et les différentes formations dispensées (apprentis, formation des cadres au sol, formations des personnels navigant technique et commercial), Air France passait alors, avec une grande détermination, de l'époque aventureuse, parfois très courageuse, mais un peu individualiste, des pionniers, à celle plus exigeante et plus rigoureuse, des métiers de l'aéronautique. Ainsi furent formés, selon les standards professionnels les plus élevés, des hommes et des femmes, capables aux quatre coins du monde, de travailler ensemble, développant ainsi une forte cohésion d'entreprise, avec pour Air France, l'objectif d'être une des meilleures Compagnies au monde.
S'agissant de l'apprentissage, que nous venions de suivre pendant trois ans, deux observations me semblent importantes :
- La première veut valoriser la notion même de cet important chemin initiatique que constitue un apprentissage bien conduit. Acceptation d'une discipline à la fois nécessaire et utile, respect et considération vis à vis de ceux qui vous apportent, avec cœur, leur savoir, bénéfice de l'alternance et de la complémentarité des domaines enseignés, découverte et prise en mains de l'outil qui relie le cerveau à la matière et à l'ouvrage. Imprégnation lente mais positive et durable du savoir faire, du sens des responsabilités, des notions de sécurité, de solidarité et, en finale, pour la plupart des apprentis, outre le bénéfice d'un métier, celui d'une citoyenneté bien construite.
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