Janvier mil neuf cent quatre-vingt trois, Kientz a remplacé Ravier comme directeur du matériel. Decroix me remet la notification de ma promotion au titre d'ingénieur-en-chef. Je le remercie poliment sans plus et ne montre aucune joie..

Sur le document, Kientz a mis un petit mot amical. Je sais que ce valeureux chef, — qui, dans son déroulement de carrière à fait preuve de capacités, de volontarisme dans plusieurs postes difficiles, et qui, de fait, anime depuis cinq ans la direction du matériel, mais que certains considèrent comme un boy-scout — est sincère. Sur l'instant ce qu'il a écrit me laisse indifférent. Je n'ai en tête que le bilan économique de mon séjour toulousain.

Quinze jours après Decroix m'apprend que je suis pressenti pour prendre le poste de chef de service des approvisionnements généraux et ventes surplus, du département Approvisionnement et achats de la direction du matériel. C'est une déception supplémentaire car je retrouve à travers cette décision, un des postes de la liste réservée au CÉSI. Je suis donc rattrapé par mon ADN social et je comprends que Kientz n'a pas vraiment eut le choix, d'autant que ma prétendue forte personnalité....

Je reconnais franchement que je suis triste de quitter mon poste et le centre de Montaudran, lieu auquel, pour la première fois, je me suis attaché ainsi qu'à son personnel. Ma contrariété n'affecte cependant pas mon goût pour ce travail que j'aime tant et la fidélité de ceux avec qui je travaille journellement ainsi que mon tempérament, font que tout va continuer jusqu'au bout.

Dans un moment de détente Decroix, qui a été informé par le directeur du personnel Treins, de passage à Blagnac, de son prochain poste de chef de centre de Roissy, échange avec moi devant un organigramme ouvert. On passe en revue l'ensemble des cadres du centre. Une dernière fois, il recueille.

En finale, il s'attarde, avec une compréhension exprimée sur un ton qui se veut amical mais demeure officiel :

« Tu sais, je suis convaincu que tu aurais dirigé le centre aussi bien que moi, mais tu dois te mettre dans l'idée que ce n'est pas possible... et que tu ne l'obtiendras jamais … »

Lucas Robert part en retraite à cinquante-sept ans. Je suis satisfait de lui avoir obtenu, en début d'année, un dernier avancement. Decroix n'était pas convaincu de ma demande. J'ai dû lui rappeler la qualité du travail du vieux serviteur et l'inviter à un peu de reconnaissance pour l'ancien chef de la régulation du département avions de Roissy.

Lucas quitte la compagnie sans regret, car, indépendamment de sa situation personnelle qui le satisfait, beaucoup de choses l'ont choqué depuis quelques années et d'abord le choix de celui qui l'a remplacé à Roissy. À travers lui et quelques cadres du centre je perçois que si ces personnes disent rarement les choses, ils savent souvent juger ceux qui les commandent.

Pour le remplacement de Lucas, dont l'affaire est dorénavant parfaitement rodée, Decroix a choisi un agent de maîtrise, sans que j'ai eu à donner mon avis.

Alors que je l'informe dans le détail depuis une dizaine de jours, mon remplaçant s'impatiente et va solliciter Decroix dans le but d'occuper sans tarder … mon bureau. Cette manœuvre élégante me confirme que les temps ont bien changés. Aimablement invité à laisser la place et les rênes à mon successeur, je déserte le bureau.

 - 307 -