À Germain Corbin (48/51 + R)
UN CLOS ET UN COUVERT POUR MOI SEUL.
(une sorte de flâne - riz sur le bout de lard sans Germain).

Le gars Corbin, c'est un calme, un posé, un pacifique. Il gamberge, il intègre, il intériorise, le tout calmement, au moins extérieurement. Avec moi, ignare électronique bien qu'électron libre, il a toujours été un ancien avenant, sympa et réglo. Je l'avais repéré pour trois raisons : ce gus, qui ne faisait pas de bruit, était ailleurs et au-dessus et....

Ailleurs, puisqu'il vivait déjà sur la planète radio, au-dessus, parce qu'il pratiquait le vol à voile1, audace supplémentaire que je n'avais pas eue.... et, malgré près de deux ans et demi d'écart d'âge, il n'avait jamais cherché à prendre d'ascendant sur moi... Autre motif ponctuel de rapprochement, début juin mil neuf cent cinquante-deux, lui et ses copains de la diode (les radios) avaient installé, avec un peu d'avance, au niveau de la Cour d'honneur, les haut-parleurs destinés aux cérémonies de fin d'année scolaire. Et pendant une dizaine de jours, curieusement sans aucun empêchement, les mystérieux équipements avaient diffusé ma vingtaine d'imitations qui de Robert Lamoureux à Georges Le Morvan, et de l'original Lahogue au triste Grand Tourmenteur Crivois, qui avaient, je crois, amusé un peu au-delà2 des apprentis. C'est sur les modestes mais importantes bases qui précèdent, que fin août, à la fois sûr de lui et, je pense, confiant en moi, le gars Germain, m'avait spontanément offert de m'abriter, au moins pour une nuit. Compréhensif et décontracté ce mec !

Après une bonne douche au hangar3, on remonte ensemble sur Paris : autobus 285 jusqu'à la Porte d'Italie, puis métro jusqu'à Denfert-Rochereau. On parle des gens du hangar. Tant de monde pour nous c'est nouveau... et il faut s'intégrer.... Un peu de marche pour rejoindre une maison où un petit immeuble du côté d'Alésia.

En ce plein été, Germain est seul chez lui. Le logis, qu'il me présente en toute simplicité, est coquet et bien éclairé. L'endroit me semble calme. D'emblée, je me sens à l'aise.

On boit un verre, en échangeant quelques mots sur ma situation présente. Peu de questions, pas de commentaire. Un moment de silence, puis me parlant autant qu'il se parle à lui-même, il ajoute :
« Bah! faut pas trop s'en faire, la roue va tourner.. »
Retour à l'immédiat. Le cabinet de toilettes, la chambre et le petit réfrigérateur de 50 litres : Germain, la veille, a fait les courses. Généreuses tranches de jambon, du riz qu'on va faire réchauffer, fromages (je note qu'il aime le camembert), fruits. Pas de vin, mais une grande bouteille de bière comme à l'époque. Pas de problème, on va survivre. C'est vrai que j'ai la dalle...

Je pense qu'on va se préparer sans tarder. Mais le Germain ne sort pas les assiettes. Il se met à me dévoiler tout le rangement de la cuisine, m'indique la petite poubelle d'intérieur, me donne une serviette pour la toilette, s'inquiète d'une savonnette... Qu'est-ce qui se passe, il joue les valets de chambre ... On revient s'asseoir sur une chaise au salon. Germain a l'air soudain préoccupé, comme s'il devait solder une question. Toussotement. Il a sorti son paquet de cigarettes, on a allumé une Lucky Strike... Je n'ai rien vu venir... Nouveau toussotement, plus appuyé. Je sens qu'il termine sa check-list mentale, mais je ne vois toujours pas de quoi il va s'agir... Visage serein, mais un air un peu ennuyé, il libère sa parole :

" Ah ! Au fait, je n'ai pas voulu te le dire avant pour ne pas sembler vouloir te décourager de venir...". Il se lève et s'enfume le visage d'une bouffée. Je le sens sincère, mais on dirait Humphrey Bogart qui ne trouve plus son texte. Ça y est, il reprend :

" Oui, j'avais oublié, mais ce soir je suis pris, tu vas devoir dîner seul..."

Il retrouve ses gonades de jeune homme de presque vingt ans pour me confier fièrement la synthèse en souriant :
" Ouais, excuse-moi, mais ce soir j'ai un rencart... et je suis déjà à la bourre... ".

 - 40 -