Je n'ai pas le temps de lui demander si elle a une copine. Il me tend les clés de la maison :
« Si je ne rentre pas dormir, demain matin tu veilles à bien fermer la porte et tu me les rends au boulot ». Puis, généreux :
« Tu fais comme chez toi... excuse moi encore... »

Le lendemain, j'ai refermé "ma" maison. Germain est arrivé au boulot avant moi. Yeux cernés. Il avait apparemment moins bien dormi que moi. L'adepte du vol à voile, qui m'avait élégamment "donné" le bon pieu sans confession, et offert le repas, n'avait pas qu'une seule vie intérieure. Après l'avoir charrié quelques minutes sans insister, le l'ai vivement remercié et lui ai remis le trousseau de clés qu'il ne me réclamait même pas... Entre Germain et moi, les contacts de voisinage au travail, ont continué jusqu'en avril 1953, puis nous nous sommes complètement perdus de vue.

La vie peut être facile ou difficile, aimable, ironique, dangereuse ou sembler morne parfois. Elle demeure toujours surprenante. C'est ainsi.

Été 1978, Tokyo, Hôtel Méridien. Je suis en mission au titre O.A.C.I, concernant l'équipement industriel des bases d'entretien des compagnies d'aviation. Pensant faire une longue nuit de sommeil, j'ai demandé le petit déjeuner pour huit heures. Réveillé à six heures et habillé à sept heures, je descends à la cafétéria du rez-de-chaussée. L'endroit est calme, presque désert. Non, tout au bout, seul installé à une table, un gus, type européen. Je m'approche, sans but véritable. Le type relève la tête tout en traumatisant sa tartine. Il me dévisage. Soudain, je gueule :
" Putain, Corbin, c'est pas vrai..."
Il se marre, sans excès. Pas d'émotion apparente, tout au plus une sortie en "emergency" de sa planète. Il m'a reconnu :
" Tu prends une tasse avec moi.. ?"

On reprend la conversation, là où on l'a laissée en 1952. Il se souvient parfaitement de ma venue chez lui, mais pas de sa décarre... Puis, on actualise. Il est devenu navigant (je l'avais appris), présentement cocher sur B 747. Je lui précise mon évolution et les motifs de ma mission. Il a l'air heureux et se montre également content de mon évolution. Dans sa tête je sais qu'il félicite la roue qui a tourné. On devise depuis un petit quart d'heure.

Puis progressivement, il s'agite. Regard à droite et à gauche, signe au serveur pour confirmer le numéro de sa chambre. Discrètement il regarde sa montre. Je fais semblant de ne pas comprendre et continue de parler pour ne pas me faire « corbiner » trop vite. Ça y est, il s'est relevé et me rejoue le même film :

« Bon, tu vas devoir m'excuser à nouveau, mais on décolle à midi heure locale, et Narita c'est pas tout près. Très content de t'avoir revu, bon séjour à Tokyo, et à un de ces... »

Corbin, je vous l'ai déjà dit, c'est un discret, un sympa. J'ajoute que c'est un fluide, un insaisissable. Je ne connais pas sa date de naissance, mais je parierais que c'est un … (cherchez...).

Dès son inscription sur le site, je lui ai envoyé un message. Réponse très amicale, puis un coup de téléphone. Toujours aussi sympa, il m'avance qu'il n'a pas beaucoup de mémoire. Sacré Normand... ce Germain qui vit en Corse...!

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