AU DELÀ DES BOUCHURES
Dans la boutique, pour faire l'intéressant, je lâche quelques mots d'argomuch. Le louchébem sourit à Jésu:
« Dis donc, il est dans le coup ton pote... »
En souriant, Jésu acquiesce et ramassant la monnaie. Cinquante mètres plus loin, je croque mes derniers picaillons dans un petit Bordeaux4 que l'épicier5 me recommande.
On goûte à toute la charcuterie, on fait disparaître le contenu de la boîte de sardines. On dévore l'entrecôte avec une boîte de petits pois. On finit de se régaler avec un camembert. C'est gala !
Il est déjà vingt et une heures trente, et Morphée me sollicite. Jésu, la face rubiconde semble en pleine forme. 0n fait cependant la vaisselle, histoire de laisser l'établi propre, comme le père Le Morvan nous l'a appris...
Au moment où j'envisage d'aller me coucher, le gars Jésu attrape une serviette, fait un brin de toilette, passe le rasoir électrique sur son menton et sous son nez, dirige hâtivement un coup de peigne et tout enjoué, me confie le programme :
« Bon, je te laisse la maison, parce que j'ai quelqu'un à voir et je suis déjà en retard ». Puis, plus précis :
« Et ma môme est à cheval sur l'horaire ».
Je murmure : « sur l'horaire seulement ? » Il se marre, mais le temps presse. Il me fait le coup de Corbin, mais après un bon gueuleton en commun. C'est un énorme progrès !
J'ai envie de dormir, je ne proteste même pas, d'autant qu'il est déjà parti...
Vers deux heures du matin, quelqu'un se glisse dans le lit. Quand je dis se glisse... c'est un euphémisme. Deux minutes plus tard, les deux copains dorment profondément. Quand le premier réveil explose à cinq heures quarante-cinq, je bondis, arrête l'un et fonce désarmer le second réveil. Jésu s'est déjà retourné vers le milieu du lit, pour dormir à nouveau. Je le secoue vigoureusement.
« Salaud, laisse-moi dormir... »
« Déconne pas, Claude, on bosse aujourd'hui... ».
J'ouvre les volets en faisant du bruit, ... clin d'œil sonore à la concierge.
Finalement, il fait le café. On mange de nouveau de la saucisse sèche et puis nous vidons un pot de confiotte.
On quitte la maison un peu après six heures et demie. La bignole nous attendait, devant sa loge, en se marrant.
" Bonjour M' dame... "
Goguenarde, elle me fixe :
« Pas besoin de la sonnette, ce matin, hein... devriez venir tous les jours... »
Ainsi se terminait, un matin de fin août mil neuf cent cinquante-deux, dans la bonne humeur d'un Paris qui s'éveillait en suggérant déjà Dutronc, ma troisième nuit de chine.
Ce matin appartiendrait désormais aux merveilleux moments d'une adolescence d'où jaillissait, malgré quelques problèmes, une véritable confiance en la vie.
...Et pour ces trois originales nuitées, je me dois donc de remercier ma belle mère...!
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