Au regretté Claude Jésu (49/52).
DANS LA MAISON DE JÉSU. Là ou la bignole tire sur la corde de la sonnette ...

À Vilgénis, domaine de terre ceinte, Jésu était dans son élément.

Ce que j'avais retenu de lui tenait en quatre phrases : c'était un bon vivant, dont la trogne, quelque peu bourguignonne, éclairée de deux grands yeux bruns, était déjà empreinte de maturité. Un jeune homme sérieux comme un pape lorsqu'il guyennonait (Néologisme : Le moniteur de judos s'appelle Guyennon) sur le tatami, avec une ceinture verte rapidement acquise, et la victoire au championnat F.S.G.T d’Île-de-France mil neuf cent cinquante-neuf. Un bon élève qui, sans prononcer une parole, nous suggérait insolemment de progresser en ajustage, lorsqu'il remettait à Quina1 ou à Dubois1, avec une heure d'avance sur l'horaire, un C.A.P (épreuve d'ajustage valant certificat d'aptitude professionnelle) digne de ce nom, ridiculisant ainsi tous les petits besogneux du tiers-point dont j'étais. Et enfin cette façon qu'il avait, en fin de semaine, de sortir le premier de l'atelier, en pressant le pas : Jésu ne courait pas, mais accélérait à petits pas, empêché qu'il était, par le pantalon de ville déjà enfilé, depuis midi, sous son bleu de travail...

Il avait reçu ma demande de clos et couvert d'autant plus spontanément que ses parents étaient en congés.

Horaire administratif tous les deux. On est donc remonté ensemble sur Paris. Le trajet en métro ne nous a pas semblé long, tant on s'est marré pendant le parcours. Je lui ai raconté, par le menu, La Rouquine du lac2 et lui, m'a écouté en souriant, tout en matant toutes les jolies parisiennes, d'un métro à l'époque décontracté et de bonne humeur. Et l'on est arrivé dans son village...

Ménilmontant. Le Paris populaire a établi là, ses quartiers de noblesse dans un habitat majoritairement ouvrier. En cette fin de belle journée d'août, Trénet et Chevalier murmurent leurs chansons au coin des rues. Ici la gouaille est partout : dans la bouche des "titis" portant béret, en bleu de chauffe des ouvriers, en tablier d'artisan de la chaussure ou en veste de boucher. Et Jésu, le petit gars de Ménilmuch est ici chez lui. Il roule les mécaniques et n'oublie jamais de saluer les gamins qui le reconnaissent.

On arrive. Rue Chevreau, je crois. Je ne suis plus certain. Petit immeuble de trois niveaux, grille ouverte sur une petite cour fleurie. Son appartement est au premier. En passant devant la loge, Claude salue la bignole3 avec amabilité et considération. Je comprendrai pourquoi plus tard.

Présentation des lieux : cuisine, salle à manger au parquet bien ciré, salle d'eau, chambre avec un lit de bois foncé comme à la campagne et deux belles tables de chevet que mon regard ne quitte plus... Sur chacune de ces tables, un gros, un énorme réveil, installé en sentinelle du temps, et au-dessus de la tête de lit, majestueuse et insolite à la fois, une clochette de dix centimètres de diamètre, reliée par un fil solide et peu discret, via la fenêtre de la chambre, à la loge de la concierge. Jésu observe mon regard inquisiteur et prend les devants :

« Quand je dors, je dors..., alors comme mes parents ne sont pas là, j'ai mis deux réveils qui explosent à cinq minutes d'intervalle. Et, pour le cas ou je me rendormirais, la concierge après avoir vérifié que mon volet de chambre n'est pas ouvert, a comme consigne de tirer sur la cordelette vigoureusement... »

Incroyable ! Je pensai en moi-même que l'Armée, championne s'il en est, du réveil en fanfare, ne devait pas être si bien organise!

On passe aux choses sérieuses. Jésu déballe la réserve de cochonnailles et une boîte de sardines. Déjà de quoi faire un bon casse-croûte. Mais Jésu n'a parlé que de hors-d’œuvre, et concernant la tortore, c'est un partisan du repas complet... Alors on part chez le boucher que le gars Claude connaît, se chercher deux belles entrecôtes.

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