CHEZ LE PÈRE GASTON, AVEC LES BRETONS, à Savigny sur Orge(91).
(septembre 1952 / avril 1953).

Quand on voudrait becqueter, que la table recule,
Quand on a les guibolles en saucisses de Strasbourg;
Quand on a le palpitant qui bat la générale,
Rien dans la cage à pain depuis plus de huit jours...

Voilà, comme dit la môme Nina,
C'est pas jour de gala,
C'est la bé ré si na.

La bérésina (Pierre Perret)



Yves Roué (Yphic le breton) et André Chandy (le bourguignon de Chablis), tous les deux de la promotion 48/51, avaient, les premiers, trouvé à se loger dans cet hôtel-restaurant convenable de l'Avenue de la République. Dès début août mil neuf cent cinquante-deux, par nécessité économique, René Bloch et René Le Dez, morlaisiens de ma promotion, ont pris leur travail à Orly. Et, tout naturellement, ils sont venus participer au bretonnage de ce coin de banlieue, situé à vingt cinq minutes d'Orly avec la ligne de bus 285. Les quatre sont des potes.

René Bloch, au courant de ma situation, qui pour six mille six cents francs par mois, occupe une grande chambre à deux lits, a finalement convaincu l'aveyronnais, de la louer à deux personnes qui se partageront le montant du loyer. Par nécessité, compte tenu de l'état de mes finances, le lundi suivant les nuits de chine, c'est-à-dire début septembre, je rejoins l'équipe à Savigny.

Comment se présente la situation ?

Horaires décalés pour Roué et Chandy qui sont à l'échelle 6.

À chaque période de repos, Chandy dépense son argent pour rejoindre la Bourgogne et se retaper les papilles. Il prépare le concours d'Officier Mécanicien Navigant. Autant dire qu'on le voit peu.

Roué économise pour envoyer, tous les mois, un mandat à sa mère demeurée seule.

Le Dez, Bloch et moi, sommes, à l'échelle 5, en horaire administratif. Les bretons, solidaires, et sensés avoir une bonne situation chez Air France, aident comme ils peuvent leur famille... Moi, dix-sept ans, je bénéficie des réductions de salaire dont j'ai déjà parlé.

Autrement dit, parmi nous, personne n'a ouvert de livret de caisse d'épargne et quand vient la troisième décade du mois, malgré l'important bénéfice de l'accès à la cantine Air France de l'aérogare, après avoir réglé la piaule, le coûteux petit déjeuner du matin, le transport, l'entretien du linge et quelques repas du soir pris au restaurant de l'hôtel, le plan Or très à sec est déclenché.

L'hôtel est propre, paisible, bien tenu. Le père Gaston est un sobre, un courageux, pas méchant, l’œil toujours aux aguets. Seul problème : à la place des doigts, il a des pinces. Comme dira, ou non, plus tard, Fernand Raynaud, il n'est pas radin, il est aveyronnais. Son épouse est avenante au possible, mais en épousant le père Gaston, elle a épousé ses règles budgétaires. Elle veille sur sa caisse comme sur son bijou de famille. Dans ces conditions, peu de marge de manœuvre quel que soit l'objectif...

Avec Gaston, on négocie tout de même le prix du plat sans viande. Moitié prix avec les légumes seuls a dit Gaston. Et pour mieux se convaincre, il ajoute, l'air attristé, qu'il ne peut pas faire mieux... sinon, il y perdrait...

La négociation échoue s'agissant du prix du petit noir et du petit pain beurré pris chaque matin.

Mais la Bretagne, généreuse, nourrit ses enfants et les copains d'iceux. Le beurre demi sel tartiné sur les deux tranches d'une demi baguette, le matin, c'est bon. L'andouille de Guémené arrive par colis du Finistère, en morceaux de soixante centimètres de longueur et de six centimètres de diamètre, par colis de trois kilos. Avec appétit, on la dévore le soir, dans la chambre, avec du gros pain.

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