Parfois, René Bloch reçoit, en plus, des crêpes à la farine de sarrasin. Alors, même sans le cidre, c'est gala. Le soir, après s'être bien « crêpé » l'estomac, on s'endort dans les odeurs de charcutaille...

Ventre plein n'a pas d'odorat... Et le beurre et le gras d'andouille, anonymes, collent aux artères...

Un qu'on voit peu, car il est d'une discrétion totale, c'est Ali, un Kabyle de quarante cinq ans, qui travaille, comme bagagiste, chez Air Algérie. Au bled, une femme et deux enfants à nourrir, alors tout les mois, il calcule, il se serre, et il envoie son mandat... Néanmoins, quand on va le saluer, il propose toujours un thé à la menthe. Et il est heureux Ali que des français viennent le voir... Alors, quand il en a, digne et ému, il offre les gâteaux à la fleur d'oranger préparés par sa fatma.... Ali est un chic type, courageux et généreux.

Et rien de tels que ceux qui ont les toiles des poches qui se touchent1 pour se donner, ensemble, à peu de frais, du bon temps...

Le point d'orgue du pathétique, est atteint le samedi soir, quand on se retrouve les trois bretons et moi, avec... je vous le donne en mille... un inspecteur de police stagiaire, britton pure souche et … fauché, comme nous, mais sapé costard. On a fait connaissance, il y a peu, au restaurant, où célibataire et maigrement payé, il minidine, de temps à autre, le soir. Alors, qui se ressemble s'assemble...

Alors, imaginez, cinq jeunes gens qui déambulent dans les rues mal éclairées de Savigny en essayant tout pour tenter de se distraire... Certes, la rate ne risque pas l'orgasme, mais on est en sécurité, car l'inspecteur de police stagiaire, qui voudrait bien entrer à Air France, nous assure qu'il nous fera libérer, si une patrouille venait à nous arrêter... Un tel pouvoir de protection ne saurait se refuser, mais en ces soirs d'hiver humides, ou il arrive que je me les gèle avec mon petit blouson de demi-saison, je préférerais un bon manteau bien chaud...

Et qu'est-ce qu'on peut s'ennuyer, sans la thune, le samedi soir, dans cette ville de banlieue...

Un soir de mi-décembre, mon père vient prendre de mes nouvelles. Il offre le dîner à la bande des quatre. Alors, on précise au père Gaston qu'on prendra le menu avec viande. Mon père, complice immédiat, croît que l'on plaisante. Yves Roué confirme en lui expliquant qu'on charrie un peu le patron. Mon père m'examine et me demande si tout va bien. Je lui réponds que oui, mais j'ajoute que parfois c'est un peu tangent. Le repas se passe agréablement. Chacun est joyeux et mange avec appétit,... avec beaucoup d'appétit! En dessert, chacun commande une part de tarte et un café. La pâte de la tarte est fine, mais les parts sont minces, ajustées, ou plus exactement gastonnées.

Mon père devine peu à peu la situation.

Au comptoir, la Gastonne est aux anges, tant le tiroir caisse chauffe. Quand elle regarde mon père, sa poitrine se gonfle et crie au secours. Je suis sûr que si ça ne tenait qu'à elle, le café, les croissants chauds et plus si affinités, seraient, pour lui, gratuits chaque matin.

Le moment vient de se quitter. J'accompagne mon père jusqu'à sa Peugeot 203. Il me tend gentiment le saucisson sec et le pot de rillettes qu'il n'a pas oublié de m'apporter, et m'invite à venir déjeuner à Créteil, quand je voudrais... Faussement détaché, je lui réponds que je suis bien avec les copains... J'ajoute aussitôt que j'ai été bien content de le voir. Il semble satisfait et libéré. Moi aussi.

Je rentre à l'hôtel et rejoins ma chambre. Ce soir, elle ne sent pas l'andouille de Guéméné. René me dit que mon paternel est gentil. J’acquiesce en lui montrant le saucisson et les rillettes.

Puis je pense de nouveau à la soirée écoulée et me laisse aller à la tristesse. Respectueux, et discret comme tout breton qui a l'habitude du vent et de la pluie, René ne dit plus un mot. Cette fois encore, la nuit profonde va devoir digérer les peines...

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