Jugeant ma réponse insuffisante voire incongrue, Antoinette François, me fixant du regard, éclate courtoisement, en une formulation dont elle a le secret, et qui, me plaît énormément :

« Alors c'est tout ce que vous avez à me répondre... Mais, dites-moi, s'il y avait d'autres lits de disponibles, vous continueriez votre curieux manège ? »

Je la rassure sur l'instant en lui affirmant que je conserve le premier lit, et l'incident trouve, dès le lendemain soir, une fin heureuse avec l'offrande d'un petit bouquet qui lui fait très plaisir.

Marguerite, qui connaît bien sa patronne me rassure définitivement :

« Mais si, qu'elle vous aime bien, mais son sens de l'ordre, son caractère autoritaire... et sa vésicule biliaire qui la fait souffrir, font qu'elle ne résiste pas au besoin de faire une remarque... »

Une commerçante du village, en riant, me confirme, les sentiments de ma logeuse :

« Votre liberté de comportement et votre dynamisme l'effraient parfois, car elle tient à tout contrôler, et veut que tout soit toujours impeccable chez elle. Sachez qu'elle envisage de partir en voyage organisé cet été, alors elle souhaite avoir une totale confiance en vous durant son absence. Mais rassurez vous, la dernière fois elle m'a dit que vous bouleversiez ses habitudes, mais elle a ajouté qu'elle appréciait beaucoup vos conversations et votre gentillesse... »

Alors, au retour du travail et avant d'aller dîner, lors de l'été 1955, je fais en sorte, chaque fois que ma propriétaire se tient dans la véranda, de déclencher un échange. Je lui rapporte quelques échos concernant mon emploi et le travail sur avion. Madame François se montre toujours très attentive et rigoureuse, interrompant parfois son ouvrage en cours, ouvrant le cas échéant, à son tour, d'autres sujets d'intérêt. Et, les fois ou j'arrive à la surprendre, par une information ou par une anecdote, je suis récompensé par une formule dont elle a le secret et qui a le goût, sinon d'un compliment, au moins d'une sincère et originale appréciation :

« Ah ! bien ça, c'est pas banal... mais alors, pas banal du tout.... c'est vrai qu'à notre époque, il se passe de ses choses... »

Malgré les efforts progressivement exigés, à juste titre, au travail, dans mes nouvelles fonctions, la qualité de ma relation avec madame François et le confort domestique dont je bénéfice en qualité de locataire, font que ma vie est à la fois équilibrée et agréable. La fréquentation des copains, anciens de Vilgénis, tant dans le village d'Orly, ou lambrettait1 mon complice Louis Raynal, que le groupe dont le quartier général est à Paray-Vieille-Poste (cf. le temps des copains), fait de cette période un temps joyeux.

Le mois de février 1956 est marqué par deux vagues successives de froid venu de l'Est : -20 °C à Paris le deuxième jour du mois, -39 °C en Corrèze le douze, tandis que la mer commence à geler à Bordeaux. À Orly, sur les parkings accolés au hangar, les agents réchauffent régulièrement les voitures en les laissant tourner une dizaine de minutes. Dès le mois de mai, les beaux jours sont là, et la rencontre, de celle qui deviendra mon épouse, marque le point d'orgue de cette période heureuse et sans soucis.

Madame François, qui s'est offert un voyage organisé en Sicile, la première décade de septembre 1956, après moult recommandations effectuées les derniers jours d'août, m'a confié la garde et la surveillance de son pavillon, allant jusqu'à me laisser le numéro de téléphone de son fils aîné, en cas de besoin.

Un soir, je mets à profit le fait d'être seul pour faire accéder ma curiosité au second étage de la maison où, m'avait dit madame François se trouve encore le bureau de son défunt époux, lequel avait travaillé comme ingénieur chez E.D.F. J'y fais la découverte d'une simple mais agréable pièce, avec ce côté intime des logis sous combles, dans laquelle est demeuré, collé contre un mur, en témoin précieux d'un temps écoulé à jamais, le simple mais joli secrétaire

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