AU DELÀ DES BOUCHURES
Toujours installé au hangar N2, je travaille désormais sur la chaîne de révision L.1049, placée sous le commandement de Robert Picard, fin périgourdin, compétent, rusé, et bien renseigné, qui a fait ses débuts au Centre de révision de Toulouse.
Sur un plan personnel, amoureux, je vogue vers de futures fiançailles. Je croque la vie à pleines dents, au propre comme au figuré, j'ai bon appétit et ne peut, en l'état, me douter qu'une tragédie domestique se prépare dans un pavillon bourgeois de ce bon vieil Orly.
Car il s'agit bien de cela, qu'annonce en soirée du vingt-et-un décembre, les douloureux trémolos de la voix empreinte d'émotion, d'une Madame François, qui s'efforce pourtant de respecter l'ordre habituel de sa procédure appréhensive. La morne plainte déposée, ce soir là au tribunal des affaires dites domestiques, concerne les conditions d'exécution, de ce qu'un lord britannique portant convenable perruque, nommerait, avec la considération qui sied à tel sujet, un « breakfast agreement ».
En l'espèce et en le ton, le litige et les motifs envisagent l'accord pris, dès début de location, entre une Dame Antoinette F., propriétaire, et un sieur Pierre M, locataire, s'agissant du petit déjeuner.
« Non mais qu'est-ce qu'il vous arrive…? Depuis plus d'un mois votre appétit semble avoir redoublé... Non seulement vous mangez la demi baguette et quelques biscottes que je mets sur la table, mais vous détruisez à la vitesse grand V ma réserve de confitures... J'en fais pour aller jusqu'au mois de mai et là, au train ou vous y allez, il n'y aura plus rien d'ici fin février …On ne peut pas continuer comme ça...! »
À la fois accusé, partie si vile, et avocaillon, j'en appelle à toute ma mauvaise foi :
« Il est vrai qu'avec cet abaissement de température, je ressens le besoin de manger plus et puis vos confitures sont tellement bonnes... »
La plaignante n'est pas distraite par mes billevesées :
« ...et le café, c'est pareil, j'en fais pour deux personnes, et le matin la casserole est vide... ».
Je sombre alors dans le dilatoire et le hors propos :
« Le café, je le laisse sur feu doux pour ne pas qu'il refroidisse et il doit s'évaporer.... Quand aux pots de confitures ce sont des petits modèles... et maintenant, nous sommes deux... Avez vous bien calculé … et puis, vous avez eu des enfants, vous savez ce que c'est... »
L'accusation tient bon et puise dans le langage pour me faire plier le genou :
« Arrêtez vos coquecigrues et autres sornettes, qui n'ont aucune chance de me convaincre. Quant à mes enfants, ils n'ont rien à voir dans cette affaire, laissez les tranquilles ! »
Dans une ultime tentative, je tente un apaisement par accord économique :
« Je peux régler ce que je vous dois, j'irais acheter les pots de confitures qui manquent … et puis augmentez le montant du forfait mensuel... »
Drapé dans sa dignité, l'ordre bourgeois, présentement doté d'intelligence, de raison, mais aussi de détermination, dépose alors ses conclusions :
« Non, je suis désolée, mais le mieux c'est de mettre fin à notre arrangement … Avouez que vous en avez pris un peu à votre aise... alors, après le premier janvier, vous prendrez d'autres dispositions pour votre petit déjeuner... »
La sanction est tombée. Le tribunal et la plaignante, observant une unité parfaite, se retirent dans la salle à manger. Antoinette, apaisée bien que constatant à nouveau son manque de pots, ferme le confiturier.
Je monte dans ma chambre.
Seul, Pompom, chat européen de ma propriétaire, matou matois et partisan, en les circonstances faisant fonction de greffier, dépassant d'un regard magnétique l'événement et l'heur du monde, reste finaliser les minutes du jugement.
- 80 -