Madame François, pas du tout méchante femme, n'a pas de rancune et moi je comprends que j'ai un peu dépassé les bornes. Au retour de son absence de début d'année, quelques jours passés avec ses enfants et petits enfants, nous échangeons donc des vœux paisibles. Sans s'appesantir sur son sort, ma propriétaire m'informe que sa vésicule la fait de plus en plus souffrir et qu'elle doit désormais boire du thé...

J'en suis pour l'instant réduit à prendre chaque jour mon p'tit noir dans un de ces modestes troquets de banlieue ou la matinale petite tasse de café et le croissant de la veille ont un goût de misère bien français.

Puis le printemps revient et les premières fleurs du cerisier redonnent à tous, consciemment ou non, de la joie et du cœur à l'ouvrage. Au soir d'une belle journée, Madame François, quelque peu émoustillée, m'interpelle, usant de son registre habituel :

« Ah, dites donc, il m'arrive quelque chose de pas banal... Vous savez que je suis agnostique et plutôt rationaliste... Eh bien ce qui m'arrive me laisse sur mon derrière... »

« Sur votre séant... ? »

« Oui, sur le cul, si vous préférez que je sois vulgaire...! Mais là n'est pas l'essentiel... Figurez vous que ma belle-fille a consulté une voyante et qu'elle a été tellement bouleversée par les révélations de la pythonisse qu'elle m'a convaincue de consulter moi-même... Et aujourd'hui j'ai reçue une lettre qui m'a stupéfaite par l'exactitude de ses déclarations »

Et, la gestionnaire réapparaissant :

« … et en plus, ce ne peut être une escroquerie, puisque j'ai quatre pages rédigées contre l'envoi de dix timbres... je ne vais pas vous les faire lire, mais tant en ce qui concerne mon mari, moi et mes enfants, il y a des choses que je suis seule à connaître … et comme je n'ai eu aucune relation avec cette personne, cela ne peut pas être de la transmission de pensée et je trouve ça surprenant...

Elle marque un temps puis conclut :

« J'en suis à me demander, si pour vous, plus jeune, elle serait capable de prédire votre avenir... Vous ne seriez pas d'accord pour essayer, ... pour dix timbres, ça ne vaut pas le coup se s'en passer...? »

Semblablement appâté, je n'ai pas résisté et ai donné suite. Et la vieille dame, voyante, de la rue Saint-Aspais, à Melun, m'a envoyé quatre pages d'une écriture révélant à l'analyse, simplicité, altruisme et grande bonté. L'essentiel était écrit, sans date mais avec des repères quant au déroulement de ma vie. En lisant une phrase, j'ai soudain repensé au père Le Somptier qui m'avait dit quelque chose de semblable :

« Très bonne situation à l'avenir, mais il vous faudra beaucoup de persévérance et de volonté pour vaincre les embûches tout au long de votre vie. Plus tard, nombreux voyages vers des pays très lointains... »

J'informe Madame François de certaines des annonces de la lettre. Mon interlocutrice est excitée et, ayant en tête nos « voyances » respectives, ébranlée, n'arrête pas de répéter: c'est incroyable, c'est faramineux, ..., alors ça c'est vraiment pas banal...!

Je lui propose de prendre rendez-vous avec la voyante, et j'essuie un ferme refus de la rationaliste :

« Ah ! Non alors, je ne tiens pas à savoir précisément ce qui va m'arriver dans les dix ans à venir »

L'été 1957 est arrivé. Un soir, nous avons ouvert la discussion sur l'athéisme, l'agnosticisme et les croyances. Nous passons rapidement sur l'option de l'athéisme dont la conception du refus ou de la négation de toute croyance en quelque divinité que ce soit varie selon les auteurs et les époques.

Concernant l'agnosticisme appelé aussi pensée de l'interrogation, j'interroge ma propriétaire. Après réflexion, Madame François me répond :

« L'agnostique est avant tout un sceptique honnête qui affirme qu'il n'existe pas de preuve, comment dire absolue, définitive, en faveur de l'existence ou l'inexistence du divin. En conséquence l'agnostique, comme moi, n'accorde aucune valeur aux religions et à leurs

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