AU DELÀ DES BOUCHURES
En finale, seul vient en discussion l'espoir qu'il nourrit, de voir son contrat prolongé au delà de la soixantaine réglementaire, afin d'offrir, le plus longtemps possible, à sa nombreuse famille le bénéfice d'un maigre salaire et ultérieurement celui d'un très petit montant de retraite. Et, chacun, dans son for intérieur, souhaite bien sûr que l'intéressé soit prolongé, jusqu’à atteindre les quinze années de cotisations nécessaires, pour prétendre à ses modestes droits.
Au gré des multiples conversations du groupe, entretenues au retour de la cantine, un jour survient, par hasard, le sujet de la voyance. Chacun y va de son commentaire, énonçant selon son analyse ou expérience personnelle, qui son scepticisme profond, qui sa crédulité nuancée. Curieux, n'ayant aucune expérience et aucun avis précis sur le sujet, j'écoute avec attention les avis des uns et des autres, appréciant autant les arguments des quelques convaincus, qu'observant les sourires narquois et les haussements d'épaules de ceux, plus nombreux à qui on ne la fait pas... de ceux qui, esprits réputés forts, trouvaient que ce fichu prétendu art divinatoire n'était que de la foutaise...
Observateur des réactions et intéressé par le sujet, il ne m'échappe, que pendant toute la durée de ce long échange, notre vieil ami Le Somptier est, exceptionnellement, demeuré coi. Coi, ne signifiant pas obligatoirement neutre, il n'en faut pas plus, connaissant les petites ficelles de l'ancien, pour que ma curiosité se mobilise et s'aiguise...
Je n'étais cependant pas le seul à avoir noté cette tenue, de l'ancien, demeuré très en retrait de la discussion. Quelques jours plus tard, profitant d'une absence du bureau de notre artiste, Jean Bouat, préparateur des matériels électriques, esprit futé et également très observateur, s'approche de moi, prétendant prendre mon avis sur ma nouvelle activité. La conversation se nourrit alors de quelques échanges et banalités avant que Jean Bouat, l’œil brillant, en arrive au fait.
« Dis donc jeune, que penses-tu du silence du père Le Somptier qui, la semaine dernière, n'a pas dit un mot lors de la discussion sur la voyance..? »
« J'ai effectivement noté sa discrétion sur le sujet. Oh ! il a le droit de ne trouver aucun intérêt au sujet, sans vouloir le dire... »
« Tout à fait, sauf qu'en se taisant, il nous a fait une petite cachotterie le vieux... »
« Ah ! Il a goûté au truc.. Il a déjà consulté... et ne veut pas l'avouer ? »
Et Jean Bouat, esquissant un sourire malicieux et s'assurant du regard qu'il peut continuer, d'ajouter : « Mieux qu'ça..., on dit qu'il est voyant, ce vieux malin...! »
Je stoppe immédiatement mes occupations et propose alors à mon collègue un tour dans l'atelier pour qu'il m'en dise un peu plus, afin d'approfondir sa déclaration et de satisfaire ma curiosité...
Je suis alors destinataire du récit, a priori époustouflant, d'une scène détaillée, à laquelle mon très disert collègue n'a pas assisté, mais qui lui a été rapportée dit-il par un agent de maîtrise digne de foi et témoin de la scène...
Il me décrit l'essentiel de la consultation, insistant, y compris par une mimique significative, sur le moment assez stupéfiant relatant, un semble-t-il passage en catalepsie du prétendu « voyant ».
Aucun autre détail, aucune autre indiscrétion me sera confiée, ce qui à mes yeux honore mon informateur, lequel me confirme cependant, que le consultant prétendait avoir, à sa propre surprise, pu vérifier l'exactitude de la prédiction du vieux bonhomme. Il excite enfin ma curiosité, en me suggérant de trouver une astuce pour être en mesure d'amener le père Le Somptier à s'ouvrir à moi de la question.
Le contenu du récit m'avait intéressé et avait enflammé mon imagination. Tout en effectuant mes tâches journalières, je lorgnai de temps à autre vers l'ancien, lui prêtant de plus en plus de savoir et de dons acquis au cours de son précédent parcours artistique.
Le moment favorable se présente la semaine suivante, à l'occasion des élections professionnelles. Ce jour là, afin que tous ne partent pas voter et ne s'absentent en même temps du bureau, je propose d'assurer la permanence au travail avec Monsieur Le Somptier, en décalant notre vote.
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