LE TEMPS DES COPAINS, ou Paray pour le décollage.
(Le vieil Orly, Paray-Vieille-Poste (1955/1956))

Le seul fait d'exister est un véritable bonheur...

L'auteur de cette affirmation c'est Frédéric Louis Sauser alias Blaise Cendrars, l'aventurier voyageur qui, amputé du bras droit, a écrit Bourlinguer, de sa seule main gauche... (Suivez mon regard...)

Encore faut-il en avoir terminé avec l'hôpital, le sanatorium et la post-cure, avoir retrouvé emploi à Air France, et agréable logis chez Madame François... ai-je ajouté mentalement, mi-souriant, mi-inquiet, lorsque j'ai découvert l'écrivain, par mon abonnement au Club du Livre du Mois.

Et c'est bien mon cas de jeune homme, qui a vendu son scooter et a acheté, à un garagiste ami de son père, une quatre chevaux Renault, (certes d'occasion, mais en très bon état), et qui savoure sa nouvelle vie, avec une équipe de copains.

Le groupe a pour quartier général Paray-Vieille-Poste. C'est devant ce grand pavillon d'angle, avec étage, de la rue Pierre et Marie Curie, en cours de rénovation, qu'habitent Jacques Rabbe, (ancien de la légendaire première promotion 1947/1950), son épouse Édmée et leur petite fille Martine. Souvenez-vous, Jacques Rabbe c'est celui dont René d'Étienne, le professeur de français à Vilgénis, avait distingué la composition dessinée sur Le ventre de Paris.

Le gars Jacques n'est pas très grand, porte de fins cheveux bruns, une forte tête ronde éclairée de deux grands yeux noirs, avec d'épais sourcils, qui donnent au regard du chaleureux mais aussi du sérieux et de la détermination. Tout n'a pas été rose dans son enfance, mais l'école de campagne puis l'École .Nationale .Professionnelle et l'apprentissage à Vilgénis ont tout sauvé... Au travail, le petit râblé, c'est un sobre voire un taciturne, à la fois manuel à l'aise et intellectuel masqué. C'est de la pâte de très bon. D'ailleurs, Il a déjà gravi l'échelle sept, piaffe de faire mieux et ne s'interdit aucun domaine d'avenir. Quand il quitte le chantier d'une pièce de sa maison, qu'il abandonne la truelle et le tournevis, c'est pour se plonger dans l'étude de l'énergie atomique.

Édmée, sa vaillante épouse est un cas. Pas de diplôme, mais de l'intelligence et de l'impertinence à revendre, véhiculées par une gouaille imagée, un œil narquois en amande, complétées par la rigueur et la sensibilité qu'expriment un nez rectiligne aux ailettes frémissantes. À regarder de près, elle est jolie la môme, mais ce n'est pas le plus important et, en tous cas, pas ce que l'on retient d'elle. Edmée c'est une fleur sauvage, poussée sur une friche de banlieue et un cœur d'or. Elle aime son doué et grognon de mari, mais veut jouer sans complexe dans la cour des hommes. Elle apprécie ses potes, mais est toujours prête, en cas de nécessité, à éjecter à coups de lattes dans le derche, le premier qui viendrait à lui manquer de respect.

Avec sa sœur, en semaine, elle travaille aux galeries Lafayette. Et, le samedi midi, selon la grosseur du gigot de mouton ou du rôti de bœuf qu'elle a acheté, elle nous retient à déjeuner. Et là, c'est gala. Cette petite bonne femme d'un an de plus que moi, nous régale, et pas seulement avec la bouffe. Volubile, elle anime la conversation d'anecdotes pleines d'humour. Distribués sans méchanceté, les qualificatifs s'envolent étiquetant les uns, caveçonnant les autres avec brio...

Édmée c'est du dessin animé en paroles. Jacques, attentif, sérieux sert généreusement à boire. L'ancien attend le moment propice pour amener un sujet technique plus ardu certes, mais toujours intéressant et là, avec plaisir, on continue d'apprendre.

Celui qui m'a invité à rejoindre le groupe de Paray, c'est le petit Claude Vigne, avec qui j'avais sympathisé un jour à Vilgénis que j'ai retrouvé un jour, alors que nous assistions à un match de ru(g)by à Athis-Mons. De petite taille, son front haut, et son intense regard d'un bleu acier semblent vouloir excuser un nez légèrement difforme. Sous des dehors enjoués de jeune

 - 103 - 

gonze toulousain évolué, Claude cache en premier lieu la souffrance d'une misère familiale et en second lieu son empêchement d'être navigant du fait d'une malformation cardiaque. C'est un gars bien, un type capable qui ne se prend pas au sérieux, exubérant ou sobre selon le moment, mais un jeune homme toujours réfléchi, mature et par ailleurs généreux.

Un matin, vers neuf heures trente, j'arrive au quartier général. Claude est déjà là, avec sa Panhard dyna X, bien entretenue. Il a entendu le roulement de la roue arrière gauche de ma quatre chevaux qui gémit. Rapidement il répond à mon bonjour sans me quitter des yeux, se baisse et remue la roue de ma bagnole..

« Dis donc Pierrot, le roulement de roue est mort. Il risque de chauffer, de bloquer la roue, faut pas rouler comme ça....! »

« Oui, je sais, je vais l'amener au garage... »

« On ne va pas au garage pour un truc comme ça, y'en a pour une bonne heure à démonter la roue et changer le roulement et son cache... Si tu veux et si tu as de quoi payer les pièces, on va chez le concessionnaire, et on fait le boulot ensemble... »

Et ça c'est passé comme cela, avec le gars Claude. J'ai pris une bonne leçon d'amitié active et à midi et demi, le problème était traité. Alors on est parti essayer la voiture. Ensuite, on est allé déjeuner ensemble.

Gérard Monier (promotion 1948/1951), de taille moyenne, toulousain lui aussi, cheveux châtains, coiffés en brosse, pas trop courts, porte une sympathique bouille. ronde et offre, pour le contact, un regard avenant, confiant et comme étonné, d'un gamin qui, aurait réussi à s'échapper du quartier des Minimes et veut croire en son destin. Mais si une discussion sérieuse vient à s'établir, son regard calme et ses propos réfléchis, ont alors la prudence et la mesure d'un paysan du Lauragais.

C'est qu'il a déjà roulé sa bosse, mon ancien de trois ans. Après Vilgénis, il a débuté au Centre de Révision d'Orly, concerné par le lock-out qui a suivi les grèves de fin quarante-sept et l'agression de Didier Daurat. Devançant l'appel, il s'est, rapidement, engagé dans l'armée de l'air, au Bourget, avec l'objectif de devenir pilote. Envoyé sur la base de Cazaux, il travaille quelques mois sur le célèbre chasseur P47 thunderbolt, avant d'être muté à Marrakech, alors protectorat français, où il bénéficiera d'un entraînement en vol sur North American T-6. Mais c'est sur la base 702 d'Avord, dans le Cher, (première base aérienne française), après quelques vols sur deux Siebel abandonnés par l'armée allemande qu'il sera breveté sur le tout récent Dassault MD 312 Flament.

Et il s'est débrouillé pour intégrer en auditeur libre, un stage Air France de formation PL (Pilote de Ligne). Avec mérite et chance d'avoir été autorisé à participer au stage en cours, il décroche, son brevet de Pilote Professionnel et sa qualification de vol aux instruments (IFR/ Instruments flight rules)

Décontracté, au volant de sa quatre-chevaux verte, il arrive de sa piaule de Gommonvilliers, petit bled situé près d'Igny, où il a établi ses quartiers à l'hôtel Beau site. Toujours bien sapé, chemise et pantalon beige clair de l'armée, impeccablement repassés, Gérard qui observe alors une certaine rigueur militaire, ne déteste pas un petit blouson de pilote qui lui va fort bien. Mon imagination va jusqu'à l'imaginer, au cockpit d'un avion, dans un film hollywoodien d'après-guerre...

L'alpha et l'oméga pour Gérard Monier, réside dans le mot copain. Toute sa vie sociale et son organisation portent l'empreinte de ce mot. J'ai appelé untel, tu le connais, c'est un copain... Hier il y a un copain qui m'a téléphoné...Là, ne t'inquiète pas, on va appeler ce mec, c'est un copain... Ouais, je le connais, c'est un de mes copains … on s'est connu à Casa... Pierrot, oui, je connais bien, il est de Toulouse... c'est un copain ce meg...

 - 104 - 

Alors, ce bon copain de Gérard, il vient nous voir, mais le plus souvent, en fin de matinée, il va rejoindre un ou plusieurs autres copains. Un jour, mais en début d'après-midi, il m'a traîné avec lui. On est allé à Paris, à la Rhumerie martiniquaise, retrouver Lequin et Lavoine, deux copains à lui, rencontrés au camp d'Avord. On a bu des punchs. Au deuxième j'ai arrêté. J'avais la tête comme une baraque à frites. Eux, sont allés jusqu'à huit... Les anciens de la chasse, ont appelé ça, le combat tournoyant...!

Et puis, il y a Marcel, breton bretonnant d'une petite trentaine d'années, front haut, cheveux raides plantés drus, avec une courte raie, début de profil grec trahi par un nez légèrement épaté, bouche sceptique, et regard toujours circonspect, qui porte l'allure guindée d'un loufiat habitué à soupeser une famille bourgeoise. Et notre Marcel, avec son p'tit manteau, avec sa p'tite auto, avec ses petites manies, raide comme la justice, sollicite, sans le savoir, un Brel qui ne fustige pas encore.

Il n'est pas de Vilgénis, mais travaille à Air France comme agent technique à l'aménagement commercial. Ce doit être Édmée qui l'a « accueilli », comme elle aurait pris soin d'un chat ou d'un chien dont elle se serait émue. Il est calme, réservé, gentil, pour tout dire sympathique, et il nous fait souvent marrer car c'est un observateur pertinent qui n'est pas dépourvu d'esprit. Mais toujours méfiant, avec une susceptibilité à fleur de peau, il passe son temps à s'interroger sur ce que les autres pensent de lui. C'est fondamentalement un inquiet et un soupçonneux. Il occupe, en locataire, un deux pièces propre et bien équipé dans un petit immeuble voisin.

Moi, il m'appelle Peter, car pour lui, c'est moins vulgaire que Pierrot. Dont acte. S'il advient que l'on reste ensemble pendant un bout de temps, il me demande plusieurs fois si ça va. Sa question s'échappe comme un miaulement. Et quand je la lui rétorque, il répond toujours positivement, mais ne manque jamais d'ajouter :

« Dis donc, Peter, … je ne sais pas si tu as remarqué, mais (untel) ne m'a même pas regardé, ce matin, en me disant bonjour... qu'est-ce que je lui ai fait à ton avis...? »

« Mon vieux Marcel, tu t'emmerdes la vie avec des conneries, tu n'as pas vu qu'il était préoccupé par sa fin de mois ? »

« Si tu le dis, Peter, tu dois avoir raison... »

Et quelle que soit ma réponse, la plupart des fois inventée, le copain Marcel se calme.

Mais un jour, on a rien pu faire. Le gars Marcel est tombé amoureux d'une greluche qu'il a repéré à la cantine. En peu de temps, on l'a senti en train de nager dans un grand désarroi, et il a posé deux yeux de chien battu au-dessus de sa petite moustache. Alors, j'en ai parlé à Jacques et lui ai fait un portrait de la fille : grande, avec physique correct même si un peu forte, chevelure abondante et longue coiffée à l'ancienne, pourrait tout à fait convenir, mais ne sourit jamais et ne semble pas intéressée par les regards langoureux de notre Marcel.

Jacques a réfléchi, a fait appel à ses connaissances techniques et, pensif, a déclaré qu'il avait dû tomber sur une nana qu'avait les ovaires crispés... Puis, rieur, il a ajouté que ce n'était pas le Marcel qu'allait lui dérider les miches... à la mémère. J'ai éclaté de rire. Édmée qui laisse toujours traîner une oreille, a tout entendue. Elle nous a traité de machos et de salops...

La semaine suivante, notre Marcel a voulu prendre l'initiative. Alors un midi, n'en pouvant plus, il a attendu sa princesse à la sortie de la cantine. Il avait la tronche d'un pas bon qui vient demander de l'augmentation à un patron indisposé. La pimbêche est passée hautaine, indifférente, l'a foudroyé du regard et enfin lui a demandé, à voix haute, d'une voix qui appelait les témoins, de bien vouloir la laisser tranquille. Marcel a été fortement choqué. Il s'est senti bafoué, méprisé, déshonoré... Mortifié, il a rejoint sa bagnole. Il est rentré chez lui, parlant à voix haute dans sa petite Simca cinq, puis il s'est allongé sur son lit, et a appelé le monde à son secours, en s'ouvrant les veines du bras gauche, avec un couteau de cuisine...

 - 105 - 

Transporté à l'hôpital de Juvisy, notre pote s'en est bien sorti avec quelques transfusions.

Dix jours près, il était sorti d'affaire et s'appuyant sur nos déclarations plus ou moins intelligentes, il a repris le moral :

« Mon vieux Marcel, vouloir foutre sa vie en l'air pour une pouffiasse,....on n'a pas idée... Ben, merde, Marcel, un type comme toi, observateur, conscient, belle prestance, bagnole … Ah, non, imagine toi de vivre avec une nana sans cœur... c'est pas possible... Heureusement qu'il n'y ait pas eu de suite...Au fond tu l'as échappé belle... Et puis tu sais, les filles, tu donnes un coup de pied dans un réverbère, il en sort une douzaine... »

Marcel a cru plus ou moins tout ce qu'on a dégoisé, mais de voir les copains s'occuper de lui, et Édmée lui faire la bise, ça l'a regonflé. Et la vie a repris son cours comme avant...

Pour fêter ça, on s'est retrouvé tous, au restaurant.

Qu'est-ce que je fais avec cette équipe ? C'est vrai que les copains, ça remplace un peu la famille... Je suis heureux avec eux, même si je pense souvent que je ne fais pas le poids devant leur maturité et l'avancement de leur carrière. Mais on passe de bons moments... et avec eux je vis et j'apprends !

Ainsi, un samedi, à la fraîche, Jacques, Claude et moi, on est parti en Saône et Loire. On est allé voir une vieille tante à Jacques, sœur de sa mère décédée. Pour motif familial a dit le petit râblé. On a utilisé la Panhard de Claude. Il m'ont laissé le volant pendant deux cents kilomètres. On a fait près de quatre-vingt-dix de moyenne... Durant le dernier quart d'heure de route, Jacques a renouvelé ses informations et son invitation à la prudence :

« Ne soyez pas surpris, la vieille, c'est pas une facile, il se peut même qu'elle nous envoie chier, si elle est mal vissée... Au fait, elle s'appelle Euphrasie, ma tante... »

L'arrivée dans cette ferme du maçonnais a eu lieu autour d'onze heures trente. La tante a attendu qu'on soit descendu de voiture avant de sortir de sa cuisine. Jacques, Claude et moi avons gentiment salué l'Euphrasie. La tante porte un foulard sur la tête. Le visage est tanné, long, amaigri, et bien que caché derrière des verres double foyer, les yeux scrutent, pèsent et soupèsent le trio :

« Vous êtes au complet, y en n'a pas d'autres dans la voiture … ou de cachés dans le coffre ... Bon, ben j'vais voir pour vous nourrir à déjeuner, mais revenez dans une heure que j'ai l'temps de me r'tourner...? »

Puis s'adressant à Jacques :

« Toi, le Jacques, j'te verrais plus tard, car faut qu'on cause, nous deux... »

« Bon, ben j'fais visiter les lieux en attendant... »

Depuis les champs jusqu'aux étables, Jacques nous a fait faire la visite du propriétaire, tout en nous expliquant que l'accueil de sa tante était plutôt favorable et qu'avec un peu de chance on allait bien manger... Une heure plus tard, affamés comme des avale-tout-cru, on est entré dans la grande et superbe cuisine campagnarde de la tante. Humble, mais gardant pour elle le bout de table, la vieille dame nous a installé, en répétant qu'elle avait fait c'qu'elle avait pu. Et l'Euphrasie, menue, fatiguée, l’œil aux aguets, mais progressivement fière, et regardant son neveu, nous a déroulé sans façon, mais avec une pudeur de jeune fille, son repas :

"Terrine de lapin maison, avec beaucoup de thym et un peu d'origan ...Oh, ça vaut ce que ça vaut... Canette de la ferme, … qu'à pas mangé de granulés … et rôtie au four avec du beurre... avec

 - 106 - 

une farce maison à l'intérieur .... Et pis un rôti de veau, du bon, que j'ai acheté au boucher du village quand j''ai su qu'tu venais...

L'vin, il vient de la cave de mon Léon, qu'était à la fois agriculteur et vigneron, … et qu'est disparu y a deux ans... »

Dire qu'on s'est régalé est en dessous de la vérité.

À chaque étape, on a complimenté la cuisinière et le défunt vigneron. Jacques a même précisé que le manger et le boire de qualité n'avait jamais quittés la ferme. Au fur et à mesure de nos chaleureux remerciements, et de l'euphorie liée au repas, le visage de la vieille dame s'est éclairé, estompant rides et peines, ne laissant plus apparaître que ses traits adoucis et, à travers son regard apaisé, un moment de joie qui l'unissait son défunt mari. Chacun respecta l'instant et se sentit meilleur.

Alors la généreuse Euphrasie, désormais à l'aise, voulant nous remercier, est allé à la cave et nous a rapporté une bouteille recouverte de poussière :

« Puisque vous semblez être des bons p'tits gars, je vais vous faire goûter ce qui savait faire mon Léon, avec le pinot noir, quand l'année était bonne. ... c'est une bouteille de l'année quarante neuf... ».

Durant une bonne demi heure, à petites gorgées précédées d'une approche nasale pour tenter de saisir le floral, le fruité associant la groseille, le cassis, la cerise, et une grande longueur en bouche ont successivement flattés puis éduqués nos palais. Assurément, pas un vin de soif... mais un Mâcon-Villages qui tenait sacrément la route. Moment fabuleux ou le plus modeste des êtres humains, s'il n'est pas trop con, est invité, à tutoyer les dieux.

Très peu de commentaires, mais des échanges de regards saluèrent la mémoire de ce vieux Léon.

C'est l'horloge bressanne qui nous a tirés de notre torpeur. Il était dix-sept heures et on avait passé près de quatre heures à table. Jacques se mobilisa en premier :

« Merde, il faut qu'on y aille, sinon Édmée va se faire du mouron... Mais avant faut soulager le sphincter... »

On est sorti lâcher de l'iau le long du mur de la grange. Puis Jacques nous a demandé de patienter dix minutes, le temps de parler avec sa tante. Quand ils sont réapparus tous les deux, la Panhard était prête à partir. On a de nouveau remercié l'Euphrasie pour son accueil.

Alors, elle a marmonné quelques mots qui auraient voulu dire qu'elle nous aurait bien gardés à souper...

Nous, on avait déjà repris nos airs de parisiens en claquant les portières de la voiture. En voyant disparaître la ferme de la vieille dame, j'eus soudain un moment d'émotion en pensant à toute ma famille appartenant à la petite paysannerie, tous gens valeureux, peu économes de leur peine, mais de sentiments pudiques.

Claude vigne qui avait observé mon mutisme résuma la situation :

« Sincèrement, on vient de passer une journée incroyable... »

Mélancolique, j'ajoutai :

« C'est plus que ça, et c'est un souvenir que je garderai longtemps... ».

On s'est succédé au volant, mais chacun continuait de penser à la tante Euphrasie.

À l'arrivée à Paray, on ne s'est pas attardé. Fatigués par la journée, chacun rejoint son logis.

Madame François parut contente ou sécurisée de me voir réapparaître à onze heures du soir. Après lui avoir promis de lui narrer l'essentiel du voyage le lendemain, vanné, j'ai vite rejoint ma chambre. Je pensai qu'Edmée devait être en train de tanner le gars Jacques pour qu'il lui raconte la journée.. Heureux, j'ai dû m'endormir en souriant.

 - 107 - 

Mais le rituel de l'équipe au complet a, le plus souvent lieu le samedi soir au fin fond de Paray, dans une triste rue, alignant au milieu de nulle part, de petits et ternes pavillons le jour et un coin de misère mal éclairé le soir. C'est pourtant dans cet endroit improbable, dans cette rue sans joie, que l'un d'entre nous a découvert une table modeste mais de qualité, qui se nomme Chez Gino. C'est là qu'un rital piémontais et sa calme épouse régalent à midi tous les ouvriers du coin, et prennent soin le soir des petites gens et de leurs porte-monnaie.

On est donc cinq à atterrir dans le coin avec trois voitures, afin de pouvoir ultérieurement rentrer directement, chacun à son domicile. Édmée, de nouveau enceinte, et son amie Blanche restent le plus souvent à domicile afin de pouvoir discuter librement, sans les bonhommes comme elles disent.

Au café restaurant, Gino, maçon retraité, la soixantaine passée, qui porte la casquette, tient le zinc et le bureau de tabac. Yeux gris légèrement plissés derrière de simples lunettes, il contrôle, en fait, la totalité de la salle. Et chez Gino, l'opinion est libre, l'étranger bien accueilli, la table est bonne et généreuse, mais aucun écart n'est toléré. En effet, le café restaurant, avec appartement au premier étage, de ce couple d'Italiens représente des années de travail et d'économie qui leur ont permis d'accéder à la petite aisance. Alors Gino ne veut pas d'histoires... et il n'y en a pas.

Son épouse qu'on a baptisée, discrètement la Mamma, est une gracieuse peu souriante... pour ne pas déplaire à Gino. Elle dirige la cuisine et les tables des deux salles du restaurant. Elle nous installe directement dans la salle qui comporte une unique grande table pour huit couverts. Et là, à l'aise, on est comme chez nous.

Sa minestrone aux légumes avec des pâtes courtes et du parmesan râpé, son vrai poulet rôti au four avec du beurre, ou son osso bucco à la milanaise, tous généreusement servis, sont autant de régals qui comblent nos appétits féroces. Et Gino, qui a fini par nous apprécier, ajoute à notre plaisir en nous apportant la précieuse bouteille de Barolo, somptueux vin aux reflets rubis. Et un père Gino devenu soudain souriant, et à mes yeux connaisseur, caressant le tire-bouchon, précise :

« vieilli en fut de châtaignier, vin que buvait déjà Louis XIV... »

Et pour cinq jeunes gens de cette époque, démarrent deux heures agréables d'échanges plaisants et de rigolades interminables.

Vers onze heures du soir, dans la salle arrière du bistrot Chez Gino, après le bon dîner de madame Gino, arrosé de l'excellent Barolo choisi par le vieux et sympathique maçon piémontais, lors que les conversations précédemment animées vont s'éteignant, et qu'une tiède torpeur cherche à nous envelopper, s'établit peu à peu un moment de silence qui enregistre cette chaleur humaine, fragile comme l'amitié, et ce bonheur simple et profond, vrai autant que fugace, que ma légère mélancolie, toujours en bandoulière, porte au crédit du précieux, mais très court temps des copains.

La vie est un jardin de roses et une vallée de larmes. Mais le pire n'est jamais sûr disent certains.

Pourtant, il arrive souvent, sans crier gare...

L'accouchement d'Édmée fut une catastrophe. Le docteur Baudoin choisit de traiter par le siège une naissance qui exigeait une césarienne.

Édmée pleurait et hurlait de douleur en nous expliquant la situation :

« Il a tellement tiré sur la tête de mon gamin, qu'il lui a arraché le cou... Regardez le résultat, la tête de mon petit Pierre ne tient pas... elle va dans tous les sens... »

Nous étions muets, bouleversés.

 - 108 - 

Jacques et Édmée furent des parents très dignes et très courageux.

Marcel, silencieux fut, à sa façon, présent. Claude Vigne fut très bien, comme d'habitude. Gérard et moi, qui venions de rencontrer nos futures épouses furent un peu moins proches, et un peu moins bons.

Édmée m'a cependant demandé d'être le parrain de son enfant profondément handicapé.

Désemparé, un peu lâche, un peu moche, j'ai décliné. J'étais, il est vrai, déjà deux fois parrain. Jacques, très gentiment, m'a dit qu'il comprenait. Dame au grand cœur, la môme Edmée ne m'en a jamais tenu rigueur.

La disparition du « groupe de Paray », tel que constitué, s'est effectuée progressivement dès le second trimestre 1957. Les contacts avaient toujours lieu mais sans automaticité, sans notion de quartier général et très rarement tous ensemble.

Au travail, je voyais assez souvent Claude Vigne, peu souvent Marcel.

Gérard venait de temps en temps à la Direction du Matériel, mais serait bientôt détaché auprès de Royal Air Maroc et irait vivre à Casablanca avec son épouse.

Jacques Rabbe, de plus en plus déterminé à aller travailler au CERN à Genève, achevait son pavillon avant de le vendre.

Après leur départ pour la frontière franco-suisse, avec les Rabbe, on est toujours resté en liaison, mais il faudra attendre 1996 pour que Gérard Monier et moi allions leur rendre visite.

Émotion des retrouvailles. Le petit enfant Pierre est parti depuis longtemps, et la vie a repris le dessus. Edmée est toujours aussi vive d'esprit. Notre complicité est toujours là et j'en suis ravi. Jacques toujours sympathique peaufine son attitude d'ours.

Heureux moment et superbe repas aux restaurant Les flots bleus, face au Léman à Yzoire. Les quatre retraités ressemblent à des gamins.

Claude Vigne, témoin cette anecdote, était toujours disponible pour rendre service.

Au printemps 1957, je passe mes 3 épreuves d'accès à la maîtrise avec 14,95 de moyenne, mais un dix et demi en dessin industriel, éliminatoire pour l'épreuve B.

Sans s'attarder à mes lamentations, Claude insiste pour m'obliger à traiter, à main levée, un certain nombre de croquis de différentes pièces, de façon à être prêt pour repasser l'épreuve début septembre. Pendant tout le mois de juin, dépassant l'horaire d'une bonne heure, chaque soir, je resterai seul dans le bureau pour travailler le dessin industriel. Claude passe deux fois par semaine, corrige mes erreurs et m'explique comment traiter les vues avec l'aisance d'un instructeur et la gentillesse d'un copain.

L'épreuve sera obtenue deux mois et demi plus tard avec un 13,5/20, en dessin industriel à main levée.

Puis, ce qu'on appelle la vie, nous a lentement séparé.

Claude, apprécié pour ses connaissance et sa gentillesse a poursuivi sa carrière en bureau d'études. Puis son frère aîné est mort après un temps difficile et pénible pour les deux.

Claude nous a quitté un jour parce que, dérision, son cœur l'avait abandonné. J'étais à Toulouse. Je n'en ai rien su. Ironie du sort, je n'ai appris qu'une vingtaine d'années plus tard que ce copain, issu d'un quartier pauvre de la ville rose, orphelin, digne et généreux, était enterré à Toulouse.

 - 109 - 

Reprise après leur retour du Maroc, la fréquentation du couple Monier fut à la fois continue et aléatoire. Rencontres professionnelles sur le tarmac d'Orly et de Roissy à l'occasion des grèves par exemple. Vacances ensemble aux Antilles et aux Seychelles. Invitations à domicile. Quelques jours en Bourgogne pour lui faire connaître le Meursault à mon toulousain. Et des coups de fils réguliers depuis la retraite.

Successivement cocher sur B707 et sur B 747, le gars Gérard a parcouru le monde entier, sans gros pépin. Il a bien arrondi ses atterrissages, puis son pactole et enfin son ventre.

Et il en a vécu des situations. Quand il raconte, et il raconte bien, toujours en se marrant, c'est souvent surprenant et plutôt savoureux. Il devrait écrire... Mais ce n'est pas son truc.

Je vous l'ai déjà dit son truc, c'est les copains. Au printemps 2016, quand j'ai dû passer deux mois à l'hôpital Mondor, ou j'ai failli calancher (10 jours en réanimation), il est venu plusieurs fois me faire une visite, accompagnant mon épouse un peu débordée. C'est vrai que ça m'a fait du bien de le voir...

Et un jour, il m'a raconté ses débuts de pilote... Ah ! Ça, il est de la bourlingue le père...

Maintenant, avec sa tronche de vieux paysous du Lauragais, sa casquette de zonard et son ventre en commode Louis XV, l'ancien, quatre vingt quatre balais passés, respectant strictement la procédure de vie toulousaine, économise ses forces. De l'entrée de sa maison à la route, il y a deux cents mètres, alors pour ne plus avoir à pousser les poubelles, il les charge en voiture pour faire le trajet.

Mais parlez-lui d'aller pêcher un saumon sauvage en Alaska, ou de faire un Toulouse aller-retour pour ramener un mètre de véritable saucisse achetée, à ses copains (copains comme cochons bien sûr) du Marché Victor Hugo à Toulouse, alors là, il est partant...

Et alors que mon moral faisait relâche, je lui confiai qu'avant de m'en aller, je voulais revoir mon coin de Berry, mais que dans mon état.... Il m'a répondu :
« Pierrot, pas de problème, le jour où tu le décides, on se démerdera... »

Tu ne changes rien Gérard, ....

Au fait, j'ai quand même eu un différend avec lui. Un jour que je lui avais apporté une bouteille de Bâtard Montrachet 1985, avec, en dégustation d'entrée, ce « voyou », n'as pas hésité à servir des accras antillais. Pour commettre semblable délit, et néanmoins dormir en paix le soir, il n'y a qu'un Toulousain.

Ah !, ce n'est pas totalement de leur faute, ils ont été éduqués aux vins de Fronton et au Madiran, deux vins respectables, charnus et goûteux certes, mais faits pour épouser et dissoudre un cassoulet, un confit... ou un magret chez Daguin du temps où il officiait à Auch…

Les bordeaux à la rigueur, mais les grands Bourgogne, ils ne connaissent pas trop...

Bon, on ne change jamais personne. Et surtout pas un Toulousain(g)...

Alors je te pardonne... et je t'embrasse Gérard.

Quant à Marcel, j'ai comme on dit, remis la main dessus une fois en retraite et l'ai invité à dîner avec son épouse. Bon mariage, fille de Madame faisant ses études de médecine... Tout baigne...

Ça va toi Peter...? Oui, et toi Marcel ? On se serait cru quarante ans plutôt... Bonne soirée. Je te fais signe bientôt...

Marcel n'a plus jamais donné signe de vie.

 - 110 - 

Quand j'ai eu fini de rédiger ce passage de ma vie, un peu craintif eu égard à leur état de santé dont j'avais connaissance depuis deux ans, j'ai appelé les Rabbe.

Plusieurs appels avant d'obtenir une voix inconnue, celle d'un aide à domicile...

« ... Édmée nous a quitté le 30 mai 2016, vaincue par une leucémie qui l'avait conduite, la veille, une fois de plus, à l'hôpital. Non, elle n'a pas trop souffert. Seuls les médicaments... »

Puis, j'ai voulu parler à Jacques, quatre-vingt-sept ans, déjà presque aveugle, et désormais seul. Il m'a assuré que l'infirmière qui vient, chaque jour faire sa toilette et que la personne qui lui prépare son repas étaient gentilles avec lui...

J'ai voulu lui parler d'Édmée... Il m'a dit mon vieux Pierrot, on ne va pas plus loin, je te fais la bise... allez, au revoir.

Et l'ado du ventre de Paris, le neveu de la tante Euphrasie, le brillant élément du CERN, las de la vie, a raccroché.

J'ai eu mal, très mal, et les larmes ont mouillées la peau de chagrin.

Puis j'ai appelé les Monier.

Madeleine faisait du vélo d'appartement pour sa circulation. Elle venait de passer un scanner et ils n'avaient rien trouvé. Je lui ai répondu que c'étaient des cons car à plus de 80 balais, avec un scanner, on trouve toujours quelque chose à tout le monde...

J'ai ajouté que de toute façon, elle nous enterrera tous... Elle a rit. Mais, je le pense vraiment. Je lui ai demandé où était passé son commandant de bord de mari. Elle n'a pas résisté à me servir son antienne :

« Tu sais ce que c'est qu'un commandant de bord en retraite, c'est un type qu'à toujours eut avec lui un co-pilote, un mécano et un chef de cabine à son service, et qui demande à sa femme de tenir les trois postes quand il est en retraite... Et si en plus, c'est un toulousain, c'est quelqu'un qu'il faut remuer en permanence, sauf s'il s'agit des copains, car là, il est toujours prêt à décarrer... ».

J'ai donné l'impression de rire à mon tour... je ne lui ai pas parlé des Rabbe qu'elle n'a pas connu.

Gérard m'a rappelé, en lançant comme d'habitude, un bruyant « Salut Pierrot... »

Je lui ai raconté tout pour Édmée et Jacques. À court de mots, il a dit merde plusieurs fois... et comme pour se sortir de son émotion et honorer notre copain, il a poursuivi :

« Tu sais que le gars Jacques, c'était pas un con, avant Vilgénis, c'était déjà un brillant élève sortant d'École Nationale Professionnelle... »

En les circonstances, cette sorte d'épitaphe m'a convenu.

Mais bordel, pourquoi que tout fout le camp...?

Heureux de vous avoir connu les amis ... pour tout, un grand merci à tous.


 - 111 -