AU DELÀ DES BOUCHURES
« Qu’est-ce que ça peut te foutre... Tu te prends pour mon médecin ?
S'il vous arrive d'ajouter à votre bonjour matinal un très automatique ça va, c'est ainsi que Georges Fangeat, agent de chaîne des Grandes visites L.749, vous rabroue. Il en est de même, au moins dans un premier temps, si vous sollicitez son aide pour traiter une question, ou simplement son avis :
« Non, je n'ai pas le temps... tu n'es pas capable de traiter tes problèmes tout seul...? »
Ainsi, au premier abord, toujours provocateur, le personnage se veut imbuvable... avant de revenir, une ou deux minutes plus tard, vers l'intéressé, qu'il aborde alors, sans manquer de prolonger son manège, d'un:
« Tu fais la gueule, ou tu veux que je t'aide...! »
Dans la plupart des cas, c'est donc à l'intéressé de calmer le jeu, sinon Georges Fangeat, inépuisable, continue.
Agent technique qualifié, échelle onze après huit ans d'ancienneté, l'homme de taille moyenne, de silhouette mince, avec un visage petit et gris, éclairé d'yeux marrons qui observent, sans arrêt, les hommes et les situations, et des cheveux noirs plaqués, avec raie à droite, est un ancien élève d'ENP (École Nationale Professionnelle), originaire de Grenoble. Contrairement à ce que suggèrent, au premier abord, ses curieuses manières d'un Laurent Baffie avant l'heure, cet observateur parfois désabusé, est avant tout intelligent et compétent.
Et, s'il ne recherche pas à nouer des relations au travail, en finale, il dispose d'un certain nombre d'observateurs, admirateurs ou non selon le cas, et depuis leur année commune d'embauche, est en solide amitié et complicité avec un nommé Jean-Marie Thévenet, natif de Saint Sorlin-en Bugey et donc savoyard comme lui.
Georges Fangeat, mesure et ajuste ses efforts au travail et ne cherche pas du tout à se faire valoir. Il passe sur chaîne, traite les problèmes intéressant les documents de travail, revient au bureau des Méthodes, informe s'il y a lieu, l'échelon central en charge de la rédaction des documents de travail et rejoint la table dessin sur laquelle on trouve, tracé à l'encre de chine, le planning type intéressant les grandes visites de la flotte L 749.
Et dans les rares moments où il veut bien abandonner son personnage, et se confier à ses collègues de bureau, son esprit critique d'une rare causticité délivre un message précis qui, pour lui, vaut explication, voire justification de son comportement :
« Pourquoi vais-je m'emmerder dans le boulot...? Depuis que j'appartiens à la Compagnie, personne dans la hiérarchie ne s'est intéressé à ce que je fais, à commencer par mon chef direct qui n'en a rien à foutre... et qui ne veut prendre aucun risque …! d'ailleurs, je préfère qu'il ne s'en mêle pas, car il ne connaît pas le type d'appareil dont je suis chargé de planifier les travaux, ...
Ceux qui écoutent cette déclaration se partagent en deux groupes. Il y a ceux qui sourient et qui évacuent le sujet, en retenant seulement que l'auteur du couplet s'est soulagé. Et puis, il y a, moins nombreux, ceux dont je suis, qui voudraient voir le sujet traité à fond, d'autant que l'adjoint chargé de la production de la nouvelle unité de Grand entretien Avions à laquelle nous appartenons depuis peu, Maurice Gruson, ingénieur ESAM (Arts et métiers), s'intéresse beaucoup à l'ordonnancement des travaux.
Quoiqu'il en soit, Georges Fangeat, au moins en privé, ne démord pas de sa position et précise même qu'à la première occasion, il tentera une mutation vers un autre poste, si possible en escale...
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Une prospection a eu lieu fin mars pour un poste de « responsable des approvisionnements », poste à pourvoir en juin 1956, à Tananarive, auprès de la compagnie Air Madagascar. Et Georges Fangeat a fait sa demande … tout en ajoutant qu'il n'avait aucune chance puisque n'ayant aucune formation de gestionnaire d'approvisionnement.
Mais un bon dossier de notations professionnelles, et le peu de candidatures pour ce poste, jugé très éloigné, peuvent concourir à une décision rapide et favorable à l'intéressé. Dernière semaine d'avril, Georges Fangeat est informé être retenu pour le poste en question.
Dans le bureau des Méthodes, l'information s'est vite répandue. Les échanges et commentaires vont bon train. Le héros du moment, demeure modeste, semblant étonné mais toujours dans son rôle préféré, va lâcher à la cantonade qu'il a dû bénéficier de l'appui de quelqu'un de sa famille en poste à l'ambassade de France à Tananarive. Après contact avec le Service du personnel, il découvre les conditions de son installation, et son échelle de paiement... et, avec le temps, peut-être sa promotion en catégorie quatre, correspondant à cadre débutant. Bref, le personnage finit, sur l'instant, par être envié par tous les agents du bureau qui ont suivi cette affaire...
L'agitation liée à l’événement s'estompe cependant au fil des jours. Progressivement, le bureau des Méthodes retrouve une vie normale. Seul, le chef Duménil reste mobilisé afin de rechercher un remplaçant à l'agent qui va être muté. Au bout de trois semaines de recherche et de contacts, aucun nom n'est prononcé car aucune candidature interne ou externe à l'unité ne s'est manifestée.
Sont examinées, également sans succès, les possibilités de permutation de poste à l'intérieur du service. Chaque agent contacté refuse sur le motif de ne pas connaître le Constellation.
Le père Duménil, qui ne veut décider autoritairement prend des avis, téléphone à ses relations et alerte la hiérarchie, laquelle en désespoir de cause, propose de nommer un chef d'équipe de la chaîne et, gymnastique connue, de le remplacer par un très bon compagnon « faisant fonction ». Le chef de chaîne concerné, se fâche tout rouge en refusant la solution envisagée :
« En admettant que votre combine soit réalisable, je vais perdre à la fois un bon chef d'équipe et un très bon compagnon. Là, je marche pas ! »
Devant un contremaître qui hausse le ton la hiérarchie, révise en général sa position. On convient de pousser une nouvelle réflexion. En fait, le chef du bureau des méthodes est de nouveau prié de bien vouloir rechercher une solution à partir de son effectif. Le père Duménil refait alors et sur papier millimétré.., une simulation quant aux possibilités, mais se heurte au refus argumenté, et surtout déterminé, des agents contactés. Dudu, comme on l'appelle, hausse le ton, selon le cas, caresse ou menace, mais finit par se convaincre qu'il n'a pas de solution viable. Avec une curiosité un peu cruelle, voire une impudence déplacée et/ou une gourmandise de charognard, tout le bureau, mobilisé depuis des jours, attend de voir comment Dudu, c'est-à-dire comment le chef, de plus en plus de mauvais poil, va se sortir de cette épreuve...
Chacun échange et croise son peu d'information sans pouvoir imaginer de solution.
Au matin du vendredi vingt mai, l'affaire demeure au point mort et rien ne laisse espérer un rapide dénouement. Fangeat qui doit nous quitter le vingt juin prochain après un stage de formation d'une semaine, devient de plus en plus mystérieux, et demeure silencieux. Au fond de lui, j'imagine qu'il se régale de la situation...
Seul événement de ce jour, un pot apéritif, intéressant un anniversaire, prévu pour les membres du bureau seulement, vers onze heures quinze. À l'heure dite, tout l'effectif est réuni et, aux bons souhaits d'anniversaire, succèdent les conversations et commentaires divers. Mobilisé par une réunion, Charles Duménil est absent. Des groupes se constituent. Je me dirige vers celui des agents techniques qualifiés qui rassemble outre Roger Dombre, Pierre Anselme, Georges Fangeat, Roger Gauvin, Jean-Pierre Leclerc, Yvon Lebel, groupe auquel s'est joint le « faisant fonction » catégorie trois, Jean-Marie Thévenet. C'est avec eux qu'il y a, je pense, la plus forte probabilité de recueillir d'intéressantes informations....
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Roger Gauvin, communiste affiché et délégué CGT des agents catégorie trois, ne résiste pas au plaisir de nous informer que ce vingt mai, au Vietnam, les troupes françaises quittent Haïphong. Mais le groupe ne mord pas à la discussion politique et aborde d'autres sujets.
Au second apéritif, les langues sont bien déliées et les échanges vont bon train. Au moment ou la conversation s'épuise, la voie forte de Jean-Marie interpelle son ami Fangeat :
« Dis donc p'tit, tu vas peut-être être forcé de différer ton départ, si on trouve pas ton remplaçant... je veux dire un mec capable de te succéder.. Quelqu'un qui tienne la route. »
Fangeat, réagit en haussant les épaules, mais ne répond pas. Un peu narquois Roger Dombre ajoute en souriant :
« Notre ami est effectivement devenu en peu de temps l'homme irremplaçable... »
Pierre Anselme relève l'impuissance de la hiérarchie à trouver quelqu'un et moque Dudu avec ses simulations sur papier millimétré... Mais Jean-Marie relance Fangeat afin qu'il confirme au moins la date de son pot de départ. Ce dernier répond que son pot aura bien lieu le vendredi dix juin à partir de seize heures et que son départ, quelle que soit la situation, reste bien fixé comme prévu au mardi vingt-et-un juin. Fangeat précise que son épouse commence à préparer les paquets et les meubles qui vont partir par bateau... et, à ce sujet s'inquiète de connaître la date d'arrivée de tout ce matériel à Tananarive.
C'est alors que Gauvin, pose la question qui va aboutir à conduire Fangeat à se lâcher :
« Mais au fait, est-ce que Duménil, ou quelqu'un d'autre, t'as interrogé pour savoir quel type de personne il fallait envisager pour tenir ton poste et si tu avais une idée sur le nom d'un remplaçant possible...? »
La question fait à Fangeat l'effet d'une banderille. Il se retourne pour déposer son verre, et vivement fait de nouveau face au groupe pour répondre vigoureusement :
« Personne dans la hiérarchie ne m'a jamais contacté pour parler de mon travail. Je ne vois pas pourquoi ils l'auraient fait maintenant... »
Le groupe acquiesce mais relance Fangeat, lequel se mobilise alors :
« Oui, si on me l'avait demandé, j'aurais proposé quelqu'un, au moins à l'essai... »
Temps mort. La curiosité du groupe est attisée. Fangeat reprend en me fixant :
« J'aurais proposé le jeune... Il connaît l'avion, il a été préparateur matières, il se débrouille avec les bons d'opérations, il lui reste à apprendre à faire et faire vivre un planning... »
Silence du groupe. Je balbutie :
« En admettant que j'arrive à tenir le poste, ils n'accepteront jamais... je suis trop jeune … et le planning sur calque, à l'encre de chine et au tiret, c'est pas vraiment mon fort... »
Fangeat redevient provocateur :
« C'est vrai que pour tenter l'essai, avant tout faut avoir des couilles au cul... »
Jean-Marie Thévenet vient à mon secours :
« Moi, je sais qu'il en a des couilles, le môme.. »
Anselme croît bon d'ajouter :
« Au besoin, on lui en glissera une paire... »
Le groupe se marre, mais Fangeat reprend en s'adressant directement à moi :
« Tu as fait l'école de Vilgénis, tu dois donc pas être trop con … tu as, en décembre dernier été reçu à ton examen d'agent technique catégorie II, premier avec quinze de moyenne.... Quant au planning, foutaise, tu peux le tracer sur du papier après exécution d'un seul calque faisant apparaître les deux vacations de travail par jour pendant n jours d'immobilisation en dock... Pour le reste, à toi de bosser, tu feras ton expérience au fur et à mesure. Mais j'insiste, au départ, c'est une question de détermination.
Et puis qu'est-ce que tu en as à foutre, tu poses ta candidature et tu verras bien à la fin ce qu'ils vont te répondre...Après, le seul point à régler rapidement, c'est de passer et réussir les trois épreuves d'agent de maîtrise, car à ton âge, ils ne te nommeront pas avec pour seul motif la tenue du poste. »
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Je suis abasourdi par cette dernière déclaration et ne sait quoi répondre. Quoique admiratif devant l'imagination et l'audace de Fangeat, mais dubitatif devant la solution évoquée, le groupe se tait.
« Difficilement jouable à mon avis compte tenu de son âge, mais à examiner de plus près …» ajoute, après un temps, Roger Dombre.
L'affaire en resta là sur l'instant, chacun se dirigeant vers la cantine.
Remué de fond en comble par la proposition durant les jours suivants, je prends l'avis d'un certain nombre de personnes. Les uns m'encouragent, au moins à exprimer ma candidature. D'autres, plus réservés, mettent en avant que le fait d'être à l'échelle 6, catégorie « horaire » et de postuler pour un poste à l'échelle 10 « catégorie mensuelle » peut donner l'impression d'une ambition démesurée et être mal reçue. Progressivement, je mesure les difficultés et même le risque de ridicule et plus en cas d'échec. Par ailleurs, l'allusion à mon courage éventuel de tenir le poste, faite par Fangeat devant la population d'agents de maîtrise du bureau, ne peut rester sans suite.
Finalement décidé à présenter ma candidature, au moins à mon chef direct Duménil, je prépare mon argumentaire et le présente à celui que je juge à la fois le plus sage et le plus avisé du groupe, Roger Dombre. Tout d'abord, je précise présenter ma candidature compte-tenu des circonstances actuelles et propose d'être mis à l'essai durant au moins un an. Ensuite, je profite de cet entretien pour rappeler à mon chef que j'ai été reçu à l'examen d'agent technique et que j'attends mon reclassement à l'échelle huit. Enfin, j'indique avoir bien compris que même en cas de réussite dans le poste d'agent de chaîne, mon éventuelle promotion ne pourra avoir lieu qu'après avoir réussi les trois épreuves A,B,C d'accès à la catégorie « maîtrise ». Dombre m'assure qu'en présentant ainsi ma demande, quelle que soit l'issue de l'affaire, rien ne peut m'être reproché.
Le lendemain, après avoir demandé à mon chef Charles Duménil, alias Dudu, échelle quinze, Chef du bureau des Méthodes des grandes visites avions, un rendez-vous, nous nous retrouvons hors le bureau, dans une petite pièce voisine. À cet instant du récit, je dois préciser, de façon non ironique, que Dudu est atteint d'un tic facial qui s’accélère en fonction de son niveau de concentration et/ou d'émotion. C'est le cas, au fur et à mesure du développement de ma demande et je me fais de plus en plus de souci quant au résultat de mon entreprise. Mais Dudu est aussi un pragmatique. Même s'il me considère un peu jeune pour tenir un poste catégorie trois, il retient qu'il reste maître de la situation à travers ma période d'essai et mon engagement à ne rien prétendre avant d'avoir réussi les épreuves d'agent de maîtrise. Il n'oublie pas non plus qu'il lui reste peu de temps pour trouver un remplaçant à Fangeat. En termes très précautionneux, il m'assure qu'il va prendre l'avis du chef de chaîne concernant ma personne et, sous réserve d'accord, au moins pour un essai, il présentera ma candidature au Chef de division Jean Bavoux.
Le lundi suivant, ma candidature était acceptée à l'essai, essai qui serait abandonné si l'on trouvait un candidat, déjà catégorie trois, dans les six mois. Compte tenu de mon âge et de ma situation à l'échelle six, je donne mon accord à cette dernière condition. J'informe aussitôt Dombre et Fangeat du résultat de ma démarche. Dombre sourit. Fangeat, égal à lui-même, reprend la main :
« Tu as montré que tu avais des couilles, il te reste à prouver que ta cervelle fonctionne....! »
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Voilà exactement, dans quelles conditions, assez originales, se sont ouvertes pour moi les portes de la catégorie « maîtrise ». Avant son départ, Fangeat me précisa quelques règles intéressant l'établissement du planning et guida mes premiers pas sur la chaîne commandée par Monsieur Vidaud, (père de notre copain de Vilgénis) qui m'accueillit gentiment.
Le jeudi de sa dernière semaine à Orly, en compagnie de son complice Jean-Marie Thévenet, et poursuivant sa « mission de mise en place » il m'invita à déjeuner, chez lui, dans son petit mais coquet appartement de la rue Monge à Paris. Son épouse était en famille. C'est donc lui qui s'était donné la peine de préparer le repas. Nous fîmes honneur à un superbe steack servi avec des frites, suivi d'un généreux plateau de fromages arrosé d'un très bon Médoc.
J'étais honoré d'être invité avec Jean-Marie et heureux d'être en compagnie d'anciens.
À la fin du repas, j'interrogeai Fangeat sur les motifs de son comportement à mon égard. Laconiquement, il me répondit qu'il n'y en avait pas d'autres que de provoquer la hiérarchie... mais en prenant soin de leur proposer quelqu'un de pas trop con...!
En juillet mille neuf cent soixante dix-huit, alors que je viens de prendre le commandement de la production à Toulouse et conduis une réunion intéressant les grandes visites B.727, Fangeat est présent en qualité de chef « approvisionnements et magasin » de la Division gestionnaire de l'avion à Orly.
À la fin de la réunion, pour lui marquer ma sympathie, je l'invite à déjeuner au restaurant. Durant le repas, il me demande si je suis satisfait de mon poste. Je lui réponds bien sûr positivement, et j'ajoute plus ou moins maladroitement que tout cela à débuté un peu grâce à lui.
La réponse fuse, mais aimable cette fois : « Peut-être un peu grâce à toi aussi, car tu as dû bosser quand même pour arriver là...! »
Sacré Fangeat, toujours caustique (je ne déteste pas), mais également pudique, lucide et généreux, improbable déclencheur de ma carrière, je te dis cordialement un grand merci.
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