GUY LE GOUBIN, licencié en droit, officier de marine, chef du service du personnel, est aussi ... (juin1957)

Guy Bernès, homme de petite taille, légèrement râblé, grands yeux bruns foncés sous cheveux noirs et frisés, avec l'accent légèrement chantant d'un toulousain de couche, de couche populaire s'entend, aurait pu, il est vrai, peu ou prou, ressembler à Claude Nougaro, Mais la similitude des traits du visage était incomplète et, il faut bien l'avouer, d'une part le caractère, et peut-être d'autre part le talent artistique, lui manquaient. De ce personnage débonnaire, brave et légèrement râleur, ancien mécanicien de l'aéronavale, le destin avait finalement décidé de faire un délégué du personnel CGT, de souche non communiste.

Syndicaliste convaincu, mais à la revendication naturellement tiède, l'aimable père Bernès, délégué du personnel représentant « des catégorie deux, de salaire horaire », instruisait cependant, depuis plus d'un an, un problème qui lui tenait d'autant plus à cœur, qu'il le concernait en premier. Il s'agissait de la question, maintes fois débattue, des agents de catégorie deux, de salaire horaire, occupant à l'organigramme, suite à tel motif ou besoin, un poste dit « mensuel », poste, le plus souvent, précédemment, classé en catégorie trois, mais désormais mentionné en position « à cheval » (soit 2/3) sur la plupart des organigrammes des chefs d'organisme. Cette disposition déjà largement utilisée pour mettre en place des « faisant fonction » n chefs d'équipe, sans les nommer catégorie trois, qui peut se révéler pratique pour éviter ou régler, de fait, certains cas conflictuels, intègre désormais un autre élément majeur que constitue la mise en place, par la Direction du Matériel, des trois épreuves écrites totalisant chacune deux matières, d'accès à la catégorie maîtrise, dite catégorie trois. Pour les « faisant fonction » occupants d'un poste d'agent de maîtrise, la nomination éventuelle en catégorie trois, suppose l'obligation d'avoir plus de quarante cinq ans et de passer au moins une épreuve. Devant cette demande pourtant réduite et une notation de l'épreuve susceptible d'être favorablement ajustée, les anciens, Bernès en tête, rechignent, et se justifient, hélas, sans convaincre. Quant à notre brave délégué, il répète, depuis des années, et soutient à tous ses interlocuteurs, la même antienne, argument à ses yeux imparable, puisque lié à son temps de marin :

« Oui, mais moi, j'ai fait l'école de maistrance... »

C'est donc sur ce sujet et dans ce contexte, que seconde quinzaine de juin, ayant bien à l'esprit sa situation personnelle, notre sympathique délégué du personnel, parcourant les unités de production, reprend sa drague des mécontentements et des potentielles humeurs revendicatives. Bien que connaissant ma position favorable aux épreuves de catégorie trois, et le contrat verbal, avec ma hiérarchie, concernant mon accès à cette catégorie, il sait aussi, que reçu premier à l'examen de catégorie deux, de décembre mille neuf cent cinquante cinq, je suis toujours classé à l'échelle six horaire. Comme sur ce dernier point, je n'obtiens aucune réponse d'une hiérarchie cependant très ouverte au dialogue, et sachant que je débute l'occupation d'un poste de catégorie trois, je ressens un certain tracassin que le père Bernès ne manque pas de capter.

D'où l'invitation à signer une pétition demandant un rendez-vous au Sous-Directeur chargé de la Production de la Direction du matériel. Six agents mécaniciens, âgés de plus de quarante ans, prétendant leur reclassement sans examen, ont déjà signés le feuillet syndical.

Je fais valoir l'incongruité de la situation, mais Bernès qui songe surtout à charger la barque de la revendication, va jusqu'à accepter qu'avant signature, je mentionne sur le document que ma demande ne concerne que la suite à mon examen catégorie deux, et qu'en tant que jeune issu de Vilgénis, je suis favorable aux épreuves d'accès à la maîtrise. C'est sur ces bases curieuses, voire boiteuses, que notre équipée, conduite par un Bernès, soudain hissé au rang de plénipotentiaire syndical, est donc reçue fin juin, par Jean Costes, sous-directeur chargé de la Production.

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Ingénieur, de formation École Nationale Supérieure d'Aéronautique, l'homme, originaire du sud-ouest, – de bonne taille, épaules larges, torse bien développé avec un cou très court supportant un visage rond, cheveux bruns plaqués coiffés d'une courte raie, regard intelligent et paisible, habillé de verres fins abritant une myopie –, a dépassé la quarantaine, et pourrait, aussi bien, être joueur de rugby que notable toulousain. Après avoir pris connaissance de la courte revendication et dévisagé avec attention son auditoire, calmement, presque aimablement, et sobrement, il explique que la compagnie a besoin d'agents de maîtrise, non seulement capables de tenir les postes actuels, mais en mesure, par leur niveau de connaissances et leur ouverture, de faire face, avec succès, aux missions futures, élargies, de plus haut niveau technique, et supposant de bonnes qualités d'adaptations aux futures procédures. C'est pour ces motifs que la Compagnie ne saurait déroger aux nouvelles conditions d'accès à la maîtrise.

Après quelques échanges évoquant d'éventuels rares cas particuliers, le sous-directeur s'adresse à moi, et s'étonne de ma présence. Je lui explique ma situation en attente de nomination catégorie deux mensuelle. Après réflexion, il assure me comprendre, mais m'avoue que la question, doit dépendre de la Direction du personnel.... Puis, le sujet étant épuisé, silencieux et penaud, le groupe, sur invitation de monsieur Costes, libère la pièce...

Je salue Bernès cordialement, mais quitte rapidement cette équipe hétéroclite et de circonstance. Je dévale les escaliers du bâtiment de commandement, pour me rendre au Service du personnel où je compte prendre l'avis d'un nommé Denard, dit le Basque, homme affable et sympathique, à qui j'ai été récemment présenté par un pointeau de son service. Quand j'entre dans le bâtiment du service, Monsieur Denard se trouve déjà dans le couloir, et se dirige vers le bureau du chef de Service Guy Le Goubin. Je lui adresse un petit signe de tête qui le retient quelques instants devant la porte de son chef, m'approche rapidement, le salue et, sans reprendre mon souffle, lui demande s'il sait qui est en charge des reclassements d'ouvriers « horaire » en catégorie deux « mensuel »,...après réussite à examen. Par sa précision et sa longueur, la question précipite le Basque dans un complet embarras. Et il n'a pas fini de me balbutier qu'il va se renseigner, que la porte du bureau du grand chef s'ouvre, libérant, devant nos mines interdites, un personnage immédiatement sonorisé d'une percutante déclaration ironique :

« Alors, on en est rendu à comploter, à voix basse, jusque derrière ma porte... »

Denard, surpris tente à la fois de s'excuser et de traduire la question que je viens de lui poser... et loupe les deux objectifs... Le grand chef, qui n'a pas vraiment compris de quoi il s'agit se montre cependant intrigué. La voix calme, mais d'un mouvement de tête déterminé, il m'invite à entrer dans son bureau... Le basque, discret, rejoint son bureau et nous laisse tous les deux.

Guy Le Goubin, breton garanti pure souche, licencié en droit, officier de marine, de taille élancée, portant sur chemise blanche costume beige d'un bon faiseur, offre un visage hâlé animé par deux yeux noirs, légèrement en amandes. Son regard, curieuse synthèse d'intelligence, de malice, et de détermination, n'est pas dépourvu de bienveillance. J'y discerne un tempérament fort, rigoureux, et autoritaire. Sans aucun doute, s'il scrute l'horizon aussi bien qu'il observe son interlocuteur, le bateau est en sécurité.

Et c'est bien avec l'impression d'être fait comme un rat que je termine mon examen et reçoit de mon hôte imprévu, la question ainsi formulée :

« Alors jeune homme, si j'ai bien saisi l'essentiel de votre affaire, accompagné d'un délégué, vous venez, à plusieurs personnes, de rendre une ambassade à Monsieur Costes... Bon, alors dites moi tout, y compris le nom de vos complices... »

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Le ton de la déclaration et le sourire qui accompagne la fin de la question, me détendent un peu. Je lui fais un exposé complet des motifs, mais au moment de donner le nom des autres mécaniciens, je marque un temps d'arrêt. Le juriste vient alors à mon secours, m'assure qu'il ne souhaite pas de faire de moi un délateur, m'explique qu'il veut simplement examiner les dossiers des plaignants et se préparer à répondre aux questions à venir et, détendu, me renouvelle sa demande.

Je reste coi, impuissant et gêné. Je sollicite, sans succès, mon esprit un peu affolé, quand soudain, il me vient l'idée d'une formulation tordue, mais astucieuse et plaisante, susceptible de le satisfaire.

Je tente de calculer tous mes effets, débute en mot à mot et termine en glissade :

« Monsieur... s'agissant des autres présents, ... il y avait... si je puis dire... de tout un peu... mais plutôt des vaincus marchant derrière un drapeau... en Bernes...! »

Je ne sais si Guy Le Goubin, chef du Service du Personnel, a voulu alors saluer mon audace ou mon astuce. Toujours est-il qu'il a pouffé de rire et, tout en continuant de s'esclaffer plus discrètement, a définitivement détendue l'atmosphère, restaurant progressivement ma confiance en déclarant :

« Ah ! Mon jeune ami, … de tout un peu, ... Ah ! Ah...! mais c'est très bon ça... en plus derrière un drapeau en berne... vous avez tout fait pour vous en sortir en me faisant rire ... C'est réussi, ... Très bien, je ne vous sollicite plus.
Quand à votre affaire personnelle, je vois ce qui a pu se passer. Avant la création de la récente Direction du Matériel, toutes les nominations passaient par la direction du Personnel. Monsieur Scherer a déjà récupéré la catégorie trois, mais compte tenu du faible nombre d'agents concernés en catégorie deux technique, les dossiers doivent toujours être entre les mains de la direction du Personnel. Je vais voir cela sans tarder...
»

L'entretien terminé, Monsieur Le Goubin, s'est levé, m'a accompagné vers la porte et, après m'avoir serré la main, a ajouté :

« Vous savez, jeune homme, que vous êtes un aventurier...? »

Je tombe dans le piège et, lui demande timidement pourquoi. Un sourire bienveillant accompagne sa réponse :

« ...parce que vous avez les yeux bleus... on ne vous l'avait jamais dit..! »

Guy Le Goubin, licencié en droit, officier de marine, chef du Service du Personnel à la direction du Matériel, est aussi un homme d'esprit qui pratique et accepte l’humour venant d'autrui.

Il mérite bien d'avoir le dernier mot...!

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Fin août de la même année, j'ai reçu ma notification de reclassement à l'échelle 8 mensuelle et ce à compter du premier juillet. L'homme avait tenu parole.

Par la suite, en liaison avec l'achat de mon appartement, Monsieur Le Goubin, à titre Air France, donna un avis très favorable à ma demande d'un prêt principal important, eu égard à mon salaire, auprès du Crédit Foncier de France.

Je l'ai revu une dernière fois, en 1978, au pot de départ en retraite de Lucienne Soubrié, qui fut sa compétente et dévouée secrétaire durant les années où il fut en fonction à Orly. Malheureusement, une grève surprise des tractistes avions à Roissy/entretien imposa, mon retour à Roissy et mit fin à un entretien chaleureusement débuté.

Demeuré en poste à Orly, plusieurs années après notre entrevue accidentelle, il exerçait disait-on avec une aisance rare sa compétence et donnait, à chaque occasion, libre cours à sa très forte personnalité. Ainsi, dès le début, il s'était lié au sous-directeur Jean Costes, s'affranchissant de l'autorité d'un certain Yvan Lavigne, chef des moyens Généraux, socialiste, souvent « ricardé », vieux vicieux poursuivi par le démon de midi, homme douteux, rustre et méchant, mais toujours prêt à pardonner une erreur à son personnel féminin, moyennant un peu de compréhension de la part de la « fautive »...

En charge de la rédaction des comptes-rendus des réunions de délégués, sans prise de notes, dès la fin de la réunion, il en dictait directement le texte à Madame Soubrié. Admirative la secrétaire ajoutait que texte initial était rarement retouché.

Par ailleurs, Guy Le Goubin ne supportait pas de perdre son temps et ne cachait pas détester les fâcheux et les cons, à plus forte raison, s'ils étaient bien placés dans la hiérarchie...

À untel, chef de division, qui venait, trop souvent, le solliciter pour traiter un nombre important de sanctions, il recommandait sans ambages, de commencer par mettre enfin à jour des notations professionnelles trop souvent absentes ou superficiellement rédigées.

Recevant un jour le chargé de Mission, Inspecteur en Chef, rattaché directement au Directeur du Matériel, venu le saisir de futiles questions intéressant le fleurissement du précédent parking sis devant le bâtiment de commandement, après avoir accepté de subir le fâcheux pendant un long moment eu égard à son niveau hiérarchique, il lui conseilla de s'adresser à un jardinier pour traiter ses très importantes questions. À peine son interlocuteur eut-il le dos tourné, qu'il soulageait son agacement devant sa secrétaire:

« Mais, il est nul ce mec,... nul et con..! »

« Oh... Monsieur, vous parlez d'un chargé de mission auprès du Directeur.. »

« Chargé de Mission, … chargé de Mission,... chargé de mes couilles... oui...! »

Lucienne Soubrié, qui raconte l'histoire quelques années après, part d'un grand fou-rire...

Respectueux avec son personnel, mais cependant soucieux de soigner sa réputation, Guy Le Goubin s'autorisait, parfois, dans le langage quelque liberté. Ainsi pour demander à sa secrétaire de bien vouloir faire venir rapidement, dans son bureau, Madame Moulin, honorable responsable de la section « gestion du personnel », il avait cette savoureuse formule, à n'en point douter, issue des profondeurs marines :

« Dites à Estelle de rappliquer dans le bureau, ... culotte à la main...! » (Toutes affaires cessantes)

Jean Costes, Jean Bavoux et Guy Le Goubin, hommes de caractère, de qualité, ... et d'esprit déjeunaient ensemble, assez régulièrement, à l'hôtel restaurant Les Charmilles, dans le vieil Orly.

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