L'APPARTEMENT DE CHOISY-LE-ROI...
ou... trouver de la thune, secouer les « rubanés »… et admirer le gaudineur. (octobre 1957/mars 1961)

Vertical par rapport à l'avenue, haut de six étages, long d'une centaine de mètres qui vont rejoindre le parc municipal, façade est donnant avec larges balcons sur cour rectangulaire arborée et fleurie, cet immeuble, peint d'un blanc légèrement cassé, d'une avenue Gambetta encore bordée d'arbres, est superbe. Plus exactement, le grand panneau qui, en cette mi-octobre 1957, offre à la vente les cent vingt-quatre appartements de semblable construction, au cœur d'un Choisy-le-Roi à l'allure encore provinciale, est une réussite publicitaire. L'immeuble, le vrai, a son gros-œuvre terminé.

Cinq pour cent à la réservation, vingt-cinq pour cent à la livraison prévue mai 1958, et le reste est, sous réserve du dossier, prêté sur quinze ans par le Crédit Foncier de France dit, en toisant du regard le petit jeunot, le petit monsieur du bureau de vente, qui porte de fines moustaches et un nœud papillon.

Comme il est très bien élevé, ce monsieur oublie de me parler du taux auquel le prêt est consenti. On passe au choix d'un trois pièces. Après le séjour au sanatorium et l'environnement paisible du pavillon de Madame François, je cherche un appartement à moindre nuisance de voisinage possible.

« Si vous voulez être tranquille, j'ai ce qu'il vous faut. .. un trois pièces au sixième étage, à l'extrémité de la cour, avec de votre balcon, en face des jardins en arrière d'immeubles et, à gauche, vue sur le parc municipal, mais c'est quinze pour cent de plus à cet étage » dit le nœud pap'

« Oui, ça m'intéresse... il faut que je fasse mes calculs... de toutes façons, je n'ai pas mon carnet de chèque sur moi, mais si vous acceptez de me garder ce lot quarante-huit heures... ? »

Le nœud pap' acquiesce et me suggère de tenir compte des frais de notaire, dans mes calculs...

Sur le chemin du retour, je résume la situation. Je viens d'avoir vingt-deux ans, je suis un agent technique échelle 8 qui gagne en net 45 000 anciens francs par mois, j'attends au 1er janvier 1958 ma promotion en catégorie « maîtrise », je me marie dans un mois et demi, ma future et moi avons décidé de nous offrir un voyage de noces en Grèce quinze jours avant d'avoir touché notre prime de fin d'année... et je suis sur le point d'acheter un appartement de trois millions d'anciens francs.

Dans ma chambre, je commence à faire des calculs, mais de fait, ma décision est prise, à partir de deux considérations on ne peut plus bourgeoises : d'une part, la pierre demeure à terme un excellent placement, d'autre part, en cas de difficulté de paiement, j'estime qu'il n'y aura aucun problème pour revendre cet appartement d'un immeuble situé en plein centre ville. Le lendemain, au travail, j'informe les copains de mon objectif et de mon besoin immédiat, d'une somme de 200 000 francs, pour arrêter l'affaire. Le bouche à oreilles démarre, et ce tant et si bien qu'en début d'après-midi, Daniel Jouyaux, un agent administratif qui travaille avec moi, m'informe que quelqu'un souhaite me faire une proposition. Rendez-vous, vers quinze heures, à l'angle sud est du hangar.

Avec sa blouse grise et son béret basque porté « à l'auvergnate », l'homme qui, à pas traînant, vient à ma rencontre, ne m'est pas inconnu. Taille moyenne, âgé d'une cinquantaine d'années, le visage rond avec des joues portant de nombreuses varicosités, ce commis administratif qui appartient à un service installé au building, est aussi délégué du personnel, liste CGT, de la catégorie 1 mensuelle.

L'échange a lieu le long du hangar.

« Alors jeune homme, on m'a dit que vous aviez besoin d'aide ? »

« J'ai besoin d'emprunter de l'argent pour acheter un appartement.... »

« Vous allez, un jour ou l'autre devenir agent de maîtrise, à ce qu'on m'a dit... ? »

« J'espère, oui.... je vais aussi me marier... À quel taux prêtez-vous ? »

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