AU DELÀ DES BOUCHURES
Vertical par rapport à l'avenue, haut de six étages, long d'une centaine de mètres qui vont rejoindre le parc municipal, façade est donnant avec larges balcons sur cour rectangulaire arborée et fleurie, cet immeuble, peint d'un blanc légèrement cassé, d'une avenue Gambetta encore bordée d'arbres, est superbe. Plus exactement, le grand panneau qui, en cette mi-octobre 1957, offre à la vente les cent vingt-quatre appartements de semblable construction, au cœur d'un Choisy-le-Roi à l'allure encore provinciale, est une réussite publicitaire. L'immeuble, le vrai, a son gros-œuvre terminé.
Cinq pour cent à la réservation, vingt-cinq pour cent à la livraison prévue mai 1958, et le reste est, sous réserve du dossier, prêté sur quinze ans par le Crédit Foncier de France dit, en toisant du regard le petit jeunot, le petit monsieur du bureau de vente, qui porte de fines moustaches et un nœud papillon.
Comme il est très bien élevé, ce monsieur oublie de me parler du taux auquel le prêt est consenti. On passe au choix d'un trois pièces. Après le séjour au sanatorium et l'environnement paisible du pavillon de Madame François, je cherche un appartement à moindre nuisance de voisinage possible.
« Si vous voulez être tranquille, j'ai ce qu'il vous faut. .. un trois pièces au sixième étage, à l'extrémité de la cour, avec de votre balcon, en face des jardins en arrière d'immeubles et, à gauche, vue sur le parc municipal, mais c'est quinze pour cent de plus à cet étage » dit le nœud pap'
« Oui, ça m'intéresse... il faut que je fasse mes calculs... de toutes façons, je n'ai pas mon carnet de chèque sur moi, mais si vous acceptez de me garder ce lot quarante-huit heures... ? »
Le nœud pap' acquiesce et me suggère de tenir compte des frais de notaire, dans mes calculs...
Sur le chemin du retour, je résume la situation. Je viens d'avoir vingt-deux ans, je suis un agent technique échelle 8 qui gagne en net 45 000 anciens francs par mois, j'attends au 1er janvier 1958 ma promotion en catégorie « maîtrise », je me marie dans un mois et demi, ma future et moi avons décidé de nous offrir un voyage de noces en Grèce quinze jours avant d'avoir touché notre prime de fin d'année... et je suis sur le point d'acheter un appartement de trois millions d'anciens francs.
Dans ma chambre, je commence à faire des calculs, mais de fait, ma décision est prise, à partir de deux considérations on ne peut plus bourgeoises : d'une part, la pierre demeure à terme un excellent placement, d'autre part, en cas de difficulté de paiement, j'estime qu'il n'y aura aucun problème pour revendre cet appartement d'un immeuble situé en plein centre ville. Le lendemain, au travail, j'informe les copains de mon objectif et de mon besoin immédiat, d'une somme de 200 000 francs, pour arrêter l'affaire. Le bouche à oreilles démarre, et ce tant et si bien qu'en début d'après-midi, Daniel Jouyaux, un agent administratif qui travaille avec moi, m'informe que quelqu'un souhaite me faire une proposition. Rendez-vous, vers quinze heures, à l'angle sud est du hangar.
Avec sa blouse grise et son béret basque porté « à l'auvergnate », l'homme qui, à pas traînant, vient à ma rencontre, ne m'est pas inconnu. Taille moyenne, âgé d'une cinquantaine d'années, le visage rond avec des joues portant de nombreuses varicosités, ce commis administratif qui appartient à un service installé au building, est aussi délégué du personnel, liste CGT, de la catégorie 1 mensuelle.
L'échange a lieu le long du hangar.
« Alors jeune homme, on m'a dit que vous aviez besoin d'aide ? »
« J'ai besoin d'emprunter de l'argent pour acheter un appartement.... »
« Vous allez, un jour ou l'autre devenir agent de maîtrise, à ce qu'on m'a dit... ? »
« J'espère, oui.... je vais aussi me marier... À quel taux prêtez-vous ? »
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« Dix du cent...»
« À ce que je vois, la CGT pratique les mêmes taux que les banquiers et le p'tit commerce …! »
« Mon cher, avec la retraite que j'aurais avec l'échelle de ma petite catégorie, il me faut économiser puis faire fructifier mes économies, tout en me privant le plus souvent... À vous de voir si vous trouvez mieux ailleurs, compte tenu de l'inflation... »
« J'aurais besoin de 200 000 francs pour demain, car je dois, sans tarder signer la réservation ...»
« … hum... sur un an...? »
« oui, remboursable au bout d'un an... »
«...Bon, j'ai des échos favorables sur vous, c'est d'accord ! Vous aurez l'argent demain matin... Ah ! Vous me signerez une reconnaissance de dette, en échange de la somme et des intérêts... je préparerai le document... »
« C'est d'accord... à demain, même endroit. »
Le lendemain matin, à sept heures trente, après signature du document, la somme m'est remise. Avec l'autorisation du chef Duménil, à onze heures, je m'absente pour aller déposer l'argent à la poste d'Orly et, pendant l'heure du déjeuner, je fonce au bureau de vente de Choisy-le-Roi.
Nœud pap', surpris, prend mon chèque postal d'un montant de 150 000 francs, me dévisage à nouveau, me demande ensuite ma carte d'identité, puis me fait signer les papiers qu'il a remplis.
« Dès que le chèque sera encaissé, vous recevrez, à domicile, un courrier de confirmation de cette réservation... »
Ainsi commence, sans que rien ne soit, à ma connaissance mentionné dans mon horoscope, une aventure ou une expérience à la fois financière, technique et sociale qui va durer plusieurs années.
L'emménagement, dans l'appartement, du couple marié depuis moins de six mois, est prévu pour fin mai mil neuf cent cinquante-huit. La remise des clés doit se faire moyennant le paiement d'une somme de 750 000 francs. Alors que nous économisons pour rembourser, en octobre, 16 500 francs, au délégué, que j'appelle ma banque populaire privée, il me faut trouver rapidement la personne susceptible de me prêter l'autre somme nécessaire soit 700 000 francs..
Mon père n'est pas en mesure de le faire. Le serait-il, qu'il ne veut pas avoir de gouale à la maison avec son épouse... Mais il me propose de se porter garant d'un emprunt possible, toujours à dix pour cent d'intérêt, auprès de ses fournisseurs de salaisons. Le samedi suivant, nous rencontrons les frères Feliciano, artisans et grossistes en tous les types de saucissons secs, coppa, pancetta, et autres jambons de Parme.
Giuseppe et Pietro Feliciano possèdent une importante affaire, regroupant autour d'une vaste cour, un laboratoire, de profondes zones de séchage ventilées, un abri pour les camionnettes de livraison et une maison de grande dimension abritant deux familles. Dans cette cour, ou se dispersent les odeurs charcutières des salaisons en cour de maturation, ça sent bon... et ça fait saliver...
L'accueil est chaleureux, car mon père et eux, qui travaillent quatre-vingts heures par semaine, se portent une respective estime. L'affaire est vite conclue, dans une superbe salle à manger, devant un aperitivo accompagné de fines tranches de coppa, d'olives et de pain. Alors que je fixe un superbe tableau accroché au mur, Pietro s'adresse à moi :
« C'est la Méditation de Saint François, une toile de Caravaggio, ... oh ! une reproduction, mais de qualité... tu aimes ? »
Je ne connais rien à la peinture, mais que des grossistes en salaisons puissent s'y intéresser, me fait énormément plaisir.... Et j'éprouve soudain de la considération pour ceux que j'appelle déjà mes banquiers lombards...
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Sur le chemin du retour, je me rends compte que mon emprunt total, intérêts compris, atteint un montant de 990 000 francs. Je suis dorénavant devenu emprunteur, secrétaire de mon état au budget et condamné à être officier de cavalerie...
Le mobilier du couple qui vient de prendre possession d'un appartement de cinquante cinq mètres carrés à Choisy-le-Roi, comprend un lit, une armoire, une cuisinière à gaz Arthur Martin (offerte par ma grand-mère), une table de cuisine, deux chaises et un meuble mural, tous les trois en formica. Le réfrigérateur et la machine à laver sont en attente de déblocage de crédits....
Ma promotion en agent de maîtrise ne m'est notifiée qu'au mois d'août mil neuf cent cinquante-huit, mais avec rappel de salaire à compter du premier janvier. Cette mesure importante me permet d'être en mesure de rembourser mon premier emprunt à échéance de fin octobre. Avec dorénavant, un salaire mensuel supérieur à 80 000 francs, et un remboursement du Crédit foncier de France s'établissant à 25 000 francs par mois sur quinze ans, nous pouvons économiser tout en achetant, sans se mettre dans un cruel embarras, les deux équipements ménagers. Le salaire de mon épouse couvre la totalité des frais de nourriture et des dépenses ménagères.
L'échéance de fin mai mil neuf cent cinquante-neuf arrive avec les 770 000 francs à rembourser à mes banquiers lombards, sans que la somme correspondante soit cependant économisée. Je sollicite à nouveau ma « banque populaire privée » pour obtenir un emprunt de 400 000 francs sur deux ans, avec un premier remboursement de 240 000 francs en fin de première année et un remboursement 220 000 francs en fin de seconde année. Après avoir interrogé son dessous de béret, humidifié la pointe du crayon avec une salive de maquignon, et griffonné quelques chiffres, mon banquier popu, désormais en confiance, me donne son accord.
En compagnie de mon père, je vais porter mon « liquide à hauteur » à mes « banquiers lombards ».
Dans l'ignorance de l'autre emprunt, mes deux interlocuteurs et mon père me félicitent de mon sérieux. Les lombards ajoutent gentiment demeurer à ma disposition en cas de besoin ultérieur pour un autre investissement foncier.
Le prêt sur deux ans est remboursé comme prévu.
Suite à mon avancement à l'échelle 11 au premier janvier 1961, je sollicite illico mon « employé de banque » pour un troisième prêt de 100 000 francs destiné à acheter notre salle à manger. Ainsi, dès le mois de mars 1961, après avoir reçu le mobilier de Gaston Poisson, nous sommes en mesure de lancer nos premières invitations et de recevoir Madame François.
Devenir propriétaire d'un bien neuf, c'est en quelque sorte, à tous égards, compléter sa citoyenneté. D'une part, c'est découvrir au fil des mois, avec émotion, des factures précédemment ignorées (gaz, électricité, eau, charges de copropriété, assurance), d'autre part, c'est faire connaissance avec ce qu'il est convenu d'appeler les usages du bâtiment (architecte, société de construction, chantier), de la gérance et du syndic de copropriété. C'est enfin accéder à ces moments d'extase populaire que sont les réunions de copropriétaires et, dans mon cas, participer au comité de surveillance élu par l'assemblée des porteurs de parts..
Dans le cas présent, l'immeuble a été construit par la société « Les Constructions d’Île-de-France », sur la base des plans exécutés par son propre bureau d'études. Son directeur, homme d'action, est titulaire de la Légion d'honneur. Non décoré, le chef de chantier se coltine sur place avec les travaux. Un architecte, excusez-moi du peu, petit-fils d'un président de chambre de la troisième république, rubané lui aussi, a reçu la modeste somme de dix-huit millions de francs pour avoir donné son aval à ce qu'on appelle le rendu de la construction. Son grouillot, teint bronzé, âgé d'une trentaine d'années, portant yeux de braise et fine moustache, est régulièrement seul sur le chantier.
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Par ailleurs, le bellâtre s'est rapidement fait la réputation.de déclencher chez les dames esseulées ou sensibles, une certaine moiteur … Le père Mitaine, ancien entrepreneur en retraite surnommé le croque, au parler moins académique, lui reproche, ni plus ni moins, que d'être un queutard....
Le gérant de la Société Civile Immobilière constituée pour la mise en vente et le suivi d'achèvement de l'objet social, homme courtois, au langage précieux, à la prudence extrême et à l'engagement claudicant et incertain, a lui aussi, bien mérité son ruban rouge.
Yeux mi-clos derrière des verres épais, le futur Syndic d'immeuble, titulaire improbable du seul mérite agricole, immédiatement surnommé Herr cul d'poireau, assiste, silencieux, mais attentif, à la première réunion de copropriétaires.
Moment social intense qui réunit un large éventail de l'espèce humaine, mobilisé à l'extrême par sa nouvelle condition de propriétaire et soumis aux compulsions contradictoires que constituent un fort instinct de préservation de ses intérêts et une modeste aspiration au consensus, ces réunions plus ou moins agitées, peuvent devenir soudain le temps fort de l'année ou du semestre. Amateur de cocasse, d’inattendu, et goûteur de bons mots, qui excitent mon esprit déjà un peu satirique, je découvre un univers théâtral d'un énorme potentiel.
Lors de cette première réunion, au quorum largement dépassé avec la présence de près de quatre-vingts pour cent des voix, tous les problèmes sont évoqués dans un désordre le plus total.
Madame Ancy, célibataire de son état, frôle l'évanouissement en évoquant d'une voix rauque, hachée par l'émotion, ses toilettes bouchées par le plâtre de l'entreprise. Une autre dame, peu accorte, à laquelle le grouillot d'architecte n'a pas rendu visite, malgré ses nombreux appels, persifle en parlant des difficultés à fermer les portes de sa salle à manger. De nombreuses plaintes, dont la mienne, fusent quant à la qualité de pose des parquets mosaïque par la société Noël.
Après s'être raclé la gorge, Monsieur Mitaine, se hisse en homme d'expérience, parle de la mauvaise qualité des tuyauteries en cuivre du chauffage central et dit à l'assemblée considérer le gérant comme responsable de ne pas avoir réglé ces affaires. Une dame âgée et bien mise de sa personne, s'offusque de la saleté des parties communes et met à la fois en cause les copropriétaires et le concierge.
Un sieur Cristat , petit, chauve, et néanmoins chef de service à la lyonnaise des eaux, prétend savoir que le cuivre qui a servi à fabriquer les tuyauteries d'eau du chauffage central, provient d'un lot de fabrication de mauvaise qualité. Dans plusieurs autres immeubles neufs de la région parisienne, ce problème et les fuites qui en résultent sont, paraît-il, connu. L'architecte murmure qu'il va, bien évidemment, se renseigner à ce sujet....
Monsieur Portal, pharmacien de profession, auteur de la 153ème thèse de doctorat en pharmacie, sur le rôle bénéfique des eaux thermales de Dax, par ailleurs expert en pommades adoucissantes et autres vaselines sociales, et porteur distingué d'une suave casuistique emberlificoteuse, s'avance, digne comme se doit un grand bourgeois, et vient au secours du gérant, en priant chacun de garder son calme et sa mesure. Son intervention est suivie de murmures désapprobateurs.
Monsieur Munet, élégant chrétien progressiste, directeur d'une école privée de secrétariat, homme de grande douceur, proche de son octantième année, déclare, d'une voix fluette mais appuyée d'un regard énergique, qu'il convient, sans tarder, et par voie de gérance, de dresser officiellement la liste des malfaçons et de déterminer rapidement avec l'architecte toutes les suites envisagées. J'interviens enfin, pour encourager le point de vue précédent émis et précise que compte tenu de l'importance voire de la gravité de certains constats, une ou plusieurs actions en justice sont envisageables.
Un nommé Lemort, représentant de commerce, réputé bien et bon vivant, habitant du dernier étage, et mien voisin de palier, le regard lourd, s'interroge sur la qualité d'isolation de la terrasse.
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Aux environs de vingt-trois heures trente, l'assemblée fatiguée et distraite par les échanges privés, nomme, à la quasi majorité des voix, Mmes Duc et Legeai et MMrs Cristat, Lemort, Manigault, Munet, et Portal, membres du Conseil de surveillance, instance représentative chargé de coordonner, avec le gérant, les actions de la copropriété et de contrôler les actions de la gérance.
Au titre immeuble, trois affaires importantes se présentent :
La première, revendication finalement validée par l'architecte après une mise en pression qui compte tenu du nombre de fuites s'est révélée une catastrophe, et traitée par le sous-traitant de l'entreprise générale, consiste à remplacer tout le réseau de tuyauteries en cuivre du réseau de chauffage.
La deuxième concerne la structure murale du dernier étage de l'immeuble aux extrémités de laquelle sont apparues des fissures.
Cette affaire va requérir plusieurs expertises et des débats houleux avant que ne soit découvert, lors d'un savoureux moment, l'absence de structure d'encadrement en béton armé au niveau des murs porteurs du sixième étage. Les conditions de cette découverte méritent d'être racontées.
Alors que nous venons de rejoindre nos appartements, après une séance du conseil qui a duré fort tard, Lemort et moi, je le rappelle voisins de palier, spéculons une dernière fois sur la façon d'apporter la preuve de l'absence des poteaux en béton armé au dernier étage. Il est déjà une heure et demie du matin. Le père Lemort, très excité et certainement désireux d'asseoir son autorité dans la conduite des affaires, suggère soudain d'utiliser une chignole pour se rendre compte ou non de cette situation. Désireux de rentrer dans mon appartement et d'aller dormir, en guise de ce qui voulait être un bonsoir, j'ai la faiblesse de lui répondre que cela pourrait être une solution. Le père Lemort, n'en attendait pas moins pour lancer sa rocambolesque opération. Parlant soudain à haute voix, il me demande de rester quelques instants, ouvre la porte de son appartement et ressort, un plan dans une main, et une grande chignole à main équipée d'une longue mèche d'un centimètre de diamètre dans l'autre...
Notre héros, observant alors le masque enfiévré et l’œil allumé d'un chercheur d'or, imitant sans le savoir la chanson des Frères Jacques dans l'interminable tango des perceurs de coffre-fort, se met soudain à crier,
« On perce...! »
et réalise, côté parties communes, le premier trou destiné à vérifier la présence du poteau en béton armé, prévu par le plan, dans le mur..
Bien que dure de la feuille, réveillée par le vacarme fait, rassurée après consultation de son viseur de porte, notre commune voisine, dame célibataire actant une cinquantaine en jachère, apparaît en nuisette transparente sur le palier...
Tout en observant l'apparition du fantôme, Lemort, qui semble avoir communiqué sa libido au foret, transpire sous l'effort, et attaque le troisième trou comme s'il tournait dans le salaire de la sueur.
Notre voisine successivement interdite, muette, puis admirative, et finalement intriguée, retrouve soudain sa curiosité naturelle, qu'elle traduit d'une voix aigrelette :
« Mais qu'est-ce que vous faites, à jouer les passe-murailles, et à faire ce raffut à cette heure de la nuit... »
Le représentant de commerce, qui ressemble de plus en plus à Charles Vanel, prend un air entendu et lui résume d'un ton volontairement grave, la situation.
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Retrouvant son aplomb au fil de l'exposé zigzagant du père Lemort, la rombière, dont les chaussons à pompons brillent chaque fois que la lumière commandée par la minuterie s'éteint, tente à tout prix de reprendre l'initiative, en évoquant le pire :
« Mais alors, s'il n'y a pas d'ossature en béton, avec le poids de la terrasse, le sixième étage va s'écrouler un jour ..? »
Lemort, héros qui ne fréquente pas le caritatif, voulant sans doute faire frissonner la nuisette, ajuste dans le sentencieux :
« Probable, mais pas pour tout de suite... on sera de toutes façons prévenus... bon, allez, c'est fini pour cette nuit..., et à partir de maintenant on sait »
Il est près de trois heures du matin. Chacun s'engouffre alors dans son appartement tandis que l'immeuble, nuitamment troublé, retrouve enfin, un silence convenant à une occupation dite bourgeoise.
Suite à cette découverte, et à l'aveu de la société de construction, l'affaire fait l'objet d'une action en justice, avec nomination d'un expert auprès du Tribunal, désignation d'un second expert arrêtée par les copropriétaires afin de conseiller l'avocat, et citation comme témoin, d'un expert du Bureau Sécuritas, choisi par la société les Constructions d'Île-de-France. Les pièces, ainsi que les dépenses vont s'accumuler pendant huit ans, avant que le Tribunal rende un verdict « commercial » qui condamne le constructeur, sans reconnaître de faute. Chaque copropriétaire du dernier étage reçoit alors une indemnité correspondant au prix du béton et sa mise en œuvre économisés... La prise en compte de fissures murales, dans les parties individuelles de certains copropriétaires, fissures jugées sans danger par l'Expert nommé par le tribunal, non retenue par le Tribunal, ne donne lieu à aucune indemnisation.
La troisième affaire, qui fait rapidement l'objet d'une procédure adverse, a pour corps du délit un ensemble de garages, adossé à la partie ouest de l'immeuble, rendue aveugle en rez-de-chaussée. La société propriétaire des garages reproche, à juste titre, à la société de construction d'avoir inversé la pente des toitures des garages, avec des conséquences concernant l'écoulement des eaux. Après connaissance du sujet, la copropriété, prise en tenailles par la plaignante doit, à son tour, après difficulté à convaincre le gérant, se retourner contre le constructeur de l'immeuble. Là encore, il faudra des années et les frais d'un avocat, pour obtenir que soit jugée cette situation complexe.
Les garages en question, ayant fait l'objet d'un examen attentif, à partir fenêtres des étages, allaient donner en pâture, à la gente copropriétaire, une sordide et cocasse affaire. En effet, ne voilà-t-il pas que l’œil particulièrement exercé d'une dame, au dire de chacun, parfaitement honnête, découvre un jour, sur la toiture de ces abris à voitures, étalés, encore humides et presque honteux de leur destin, ce qu'il est convenu d'appeler des préservatifs récemment utilisés.
La dame courroucée, porte immédiatement le pet, auprès du concierge qui avoue son impuissance, auprès du gérant qui fait part de sa perplexité, et finalement auprès de qui veut l'entendre dans la cour de la résidence, et lui fait savoir qu'il convient d'aviser. La consultation populaire rassure un peu la dame, mais une autre capote atterrit sur le toit récepteur. Aussitôt, d'autres plaignants, qui dorénavant jettent un regard inquisiteur sur le toit, dénoncent à leur tour cette infraction, et exigent que le porteur soit recherché.
En privé, nombreux sont ceux, qui non concernés, se gaussent de cette situation.
Un des plus convaincu de la qualité de son bel esprit s'exprime ainsi :
« Il convient de mettre un Olla à ce foutoir et de stopper l'action de ce petit sauteur à l'élastique... qui plus est sème à tout vent... »
Quand la situation vient à être évoquée en Conseil de surveillance, l'imagination égarée des différents membres se donne libre cours, en présence d'un gérant impassible, véritable
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synthèse d'un gourmet de la bêtise humaine et d'un patient et attentif entomologiste. Le pharmacien Portal est personnellement prié de donner le nom des clients de l'immeuble qui lui achètent des boîtes de capteurs de liquide séminal... Au nom d'une morale commerciale, Portal, observant une dignité de circonstance, s'y refuse, mais ne se prive cependant pas de suggérer le coupable comme habitant du quatrième ou du cinquième étage ayant fenêtres à l'ouest. Les membres du Conseil, soudain promus gendarmes, prennent acte de l'allusion. Ainsi l'étau semble se resserrer …
Le soupçonné, industriel connu, réputé homme aimable et courtois, portant cardigan en cachemire, conduisant une flamboyante DS, époux d'une dame d'excellente tenue, père de deux enfants sans histoires, est objectivement peu susceptible d'une mise en examen... Alors, l'affaire va-t-elle, si l'on peut dire, capoter...? Eh bien non, puisque ce père de famille courageux viendra, rapidement, et de lui-même, confier sa peine, voire sa honte, à certains d'entre nous :
« Messieurs, je suis confus de vous confier ma découverte... Il s'agit de mon fils, jeune adolescent qui a voulu découvrir l'émotion hormonale et la traduction de sa récente mais bouillonnante puberté... Il s'y est pris à sa façon, de manière à ne rien salir et ne pas attirer l'attention.... d'où ce regrettable constat... et la situation embarrassante dans laquelle je suis.. Je lui ai parlé... comme il convenait, sachez que l'incident a été traité convenablement... et définitivement... »
Devant le courage, la sincérité et la dignité de ce père, les confidents, par ailleurs momentanément invités à se souvenir de leur adolescence, ne pouvaient que faire montre de compréhension et de sympathie. Dans la plus grande discrétion, l'affaire fut progressivement oubliée...
Ainsi se terminait, à cinq kilomètres de l'aéroport d'Orly, ce qu'un bien mauvais esprit avait appelé l'affaire des préservatifs volants...
À titre individuel, l'état du parquet mosaïque Noël, en qualité de bois et de pose, posait problème et consommait mon énergie. Les critères de jugement sur la recevabilité des travaux portaient sur la présence et le nombre de « nœuds vicieux » dans le bois et l'espace toléré entre lames du parquet collé.
À la suite de mon refus de traiter avec lui, le bellâtre grouillot du cabinet d'architecture avait vu sa mission dans l'immeuble se terminer. J'avais en conséquence directement accès à l'architecte portant la légion d'honneur. Suite à un premier remplacement du plancher dans la totalité de l'appartement, je lui fis part de façon véhémente de mon second refus de réceptionner les travaux. Il me proposa en retour une visite de mon appartement et, curieusement vint accompagné de l'avocat de son Cabinet.
J'avais passé un dimanche entier à préparer les arguments de mon refus, en coloriant en bleu toutes les lames du plancher, que le passage d'une lame d'épaisseur de 5/10ème avait dénoncées ou qu'un nœud vicieux trop important interdisait. À ce petit jeu, c'est un parquet bleuté à soixante pour cent de la surface et un client déterminé qui accueillirent, les deux distinguées professions libérables, dans la salle à manger ou se trouvait, encore en déplacement, le lit conjugal...
L'entretien fut dès origine tendu, avec un architecte qui était venu dans la seule intention de me convaincre d'accepter les travaux, au motif « qu'on allait pas refaire mon parquet une troisième fois... ». Il devint explosif quand Maître T, avocat au barreau de Paris, se crut autorisé à tenter de m'intimider, qui plus est, en s'asseyant sur le lit conjugal demeuré dans la salle à manger...
Furieux, je libérai ma plaidoirie, sur le ton qui me semblait convenir concernant les deux clampins :
« Veuillez ne pas vous asseoir sur mon lit, sinon je vous demanderai de prendre, vite fait, la porte... Et maintenant écoutez-moi bien tous les deux..., Avec l'entreprise et vous, je consomme six à huit heures par mois, que je récupère avec des heures supplémentaires... Ma situation n'est pas la vôtre, j'ai acheté ce logement avec plusieurs crédits... et je n'ai rien à perdre à faire valoir mes droits... Alors ce parquet sera remplacé, sinon ce sera la guerre... J'irais convaincre tous ceux qui dans l'immeuble sont dans la même situation que moi mais
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n'osent pas vous demander la réfection de leur parquet et là, c'est au minimum dix à douze chantiers que vous allez devoir ouvrir... De plus, compte tenu de tous les désagréments subis avec le circuit chauffage, mon parquet, et vos visites, je vais demander des indemnités pour troubles de jouissance... Plus vous attendrez, plus la demande sera importante... Alors vous demander, c'est le cas de le dire, au père Noël de me trouver un parquet de qualité et des poseurs qualifiés, et non pas les tâcherons habituels... »
Peu habitués à se faire ainsi hocher le mors, les rubanés surent cependant se contenir et m'évitèrent la désapprobation de principe de leur Légion d'honneur. Après un moment de silence, traversé par de lourds échanges de regards, nous nous séparâmes sur un simple salut. J'étais assez inquiet pour la suite.
Quinze jours après, je fus informé de la proche venue de deux professionnels de chez Noël chargés du remplacement de la totalité du parquet de mon appartement. La qualité du parquet et le travail de cette troisième pose donnèrent un résultat impeccable.
À ma grande surprise, la négociation intéressant l'indemnité pour trouble prétendu de jouissance me fut accordée un mois plus tard. En effet, ce type de demande étant habituellement traité par les tribunaux, rien n'obligeait le directeur des Constructions d'Île-de-France à me recevoir. Peut-être le fit-il pour tâter le terrain ? Toujours est-il qu'elle eut lieu, à dix heures du matin, dans un luxueux et impressionnant bureau de la société installée dans le neuvième arrondissement.
De taille moyenne, le front déjà dégarni, un regard de prédateur atténué par un sourire se voulant complice, beau costume sur mesure portant ruban, cravate et pochette to match, le dirigeant me reçoit avec une considération disproportionnée à ma modeste condition. Il m'invite à m'enfoncer dans le confortable fauteuil installé devant son bureau. À peine ai-je récupéré un peu de hauteur, que je me vois offrir un impressionnant cigare. Je traduis qu'il va tout faire pour me berner. Il allume son Montecristo et me tend sa boîte de longues allumettes. Je décline en jouant les connaisseurs :
« Non, excusez-moi, un cigare comme celui-là mérite d'attendre une fin de repas et peut-être l'accompagnement d'un vieil armagnac … »
Assis à son bureau, le regard quinze centimètres au-dessus du mien, il me toise avec intelligence mêlée de condescendance :
« On m'a dit que vous travailliez chez Air France... J'y ai de bons amis... Vous avez l'habitude du travail bien fait n'est-ce pas .... Dans le bâtiment c'est plus difficile... »
Acquiescement de ma part. Petits ronds de cigare de mon interlocuteur. Il devine ma nervosité et en vient au fait d'un ton calme :
« Alors, cher monsieur, vous demandez quelle somme au titre du trouble de jouissance prétendu ? »
« Cinq mille francs... »
« Comme vous y allez... Pour ce que vous avez subi, après deux années de procédure et les frais liés, un tribunal vous accorderait entre mille et quinze cents francs... »
Je rentre dans son jeu sur un ton plaintif, tout en choisissant de plaider :
« Oui, monsieur, je le sais, mais ce ne serait pas juste pour autant ...Vous croyez que c'est agréable tout ce dérangement subi et la poussière qu'il a fallu supporter durant les travaux... Sans vous manquer de respect, prenez l'avis de votre épouse... »
Sourire rapidement maîtrisé.
« Je vous offre dix-huit cents francs, moyennant une lettre d'engagement de votre part de renoncer à tous vos droits ultérieurs... »
« Désolé monsieur, sans vouloir vous heurter, je n'accepterai pas en dessous de deux mille cinq cent francs … incluses mes heures non payées d'aujourd'hui... »
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« Disons deux mille... »
« Deux mille deux cents, s'il vous plaît... et je signerai votre lettre...»
« Soit ! Je vais dicter la lettre à ma secrétaire … »
« Certainement pas, vous allez me dicter ce que vous souhaitez que je signe et je ferai taper la lettre moi-même... mais pas sur papier ayant le nom de votre entreprise pour en-tête...! »
Je suis rentré immédiatement à Choisy encaisser le chèque. Le lendemain, j'ai, comme demandé par mon interlocuteur, confié la lettre dite de renonciation au chef de chantier de l'Entreprise. Au recto, elle portait le texte proposé par le directeur de la société de construction, mais au verso je précisais conserver toute latitude d'action concernant les procédures en cours et celles éventuelles à venir.
Il me restait à informer les membres du Conseil de surveillance de ma négociation et de son aboutissement. J'en touchai un mot à deux d'entre eux, avant d'envisager d'en parler officiellement en séance. Je reçu deux réponses allant dans le même sens, savoir, d'une part, qu'il s'agissait d'abord d'une affaire individuelle et qu'il ne convenait pas de déclencher un appétit général d'indemnisation auprès de l'ensemble de la copropriété, d'autre part, comprendre que pour certains copropriétaires, cette indemnisation que j'avais eu « l'audace » d'aller demander, pourrait être mal ressentie, du fait de mon appartenance au Conseil de surveillance …
Quelque peu surpris, et gêné, je décidai et promis de garder le silence...
En plus des procédures en cours, le conseil de surveillance, devenu conseil syndical, eut à se mêler, avec plus ou moins de succès, de ces délicieux moments de propriété que sont les discussions intéressant les parties communes et les charges.
La pénétration des véhicules individuels dans la cour d'immeuble, les dépenses affectées à l'entretien des jardins, la propreté du local affecté aux poubelles, la décoration des halls d'entrée sont autant de questions au sujet desquels l'ambiance des assemblées générales, chauffée par quelques roquets ou matamores ou troublée par quelques dames Michu à l'extrême de leur émotion, atteignaient souvent le degré d'exaltation d'une soirée électorale... Quant à la discussion concernant la répartition, selon l'étage, des charges de chauffage, elle réussissait à associer avec succès, dans un concubinage citoyen abouti, le bon droit affiché des égoïsmes et la turgescence des quant à soi en érection. Ces interventions, d''un large éventail de génotypes, représentaient pour moi certes un régal, mais aussi une fatigue. Ils n'arrêtaient pas de m'interpeller sur la nature singulière et les patentes contradictions du genre humain.
Membre du Conseil de surveillance depuis origine, puis successivement membre et président du Conseil syndical, j'ai assuré ces fonctions durant huit années. Cette expérience qui me permit de découvrir à la fois le monde du bâtiment, celui de la gestion d'immeuble, et celui des clercs de la basoche, fut une très intéressante et parfois stupéfiante découverte.
Après terminaison des travaux intérieurs à notre appartement, il fallut bien, en fin d'année mil neuf cent cinquante-neuf, envisager d'en tapisser et peindre les pièces. Ces travaux n'étant pas de ma compétence, je songeai à prendre un artisan parmi le lot de ceux qui s'étaient déjà produit, avec plus ou moins de succès, chez différents copropriétaires, dont j'avais visité l'appartement.
Monsieur Munet, excellent collègue au Conseil de surveillance et son épouse étaient de ceux-là. Et, point particulier, chez eux, c'est le même artisan qui avait réalisé les peintures, les tapisseries et traité le parquet. Le travail réalisé était d'excellente qualité.
Madame Munet, septuagénaire, à la fois aimable, généreuse, pleine d'esprit et accessoirement petit tyran domestique, parlait de cet artisan en termes élogieux, mais manifestait assez souvent son vif agacement devant ce qu'elle appelait les particularités de cet homme que, par
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ailleurs elle utilisait à toutes les sauces. Ignorant, avec un égoïsme masculin le plus naturel au monde, toute contrainte domestique, son mari, tout en l'écoutant, souriait et libérait sa conscience en disant :
« Mon épouse, avec tout ce qu'elle lui demande, et ce brave monsieur Bougon, homme serviable au possible, forment, au sujet des travaux, un duo infernal..! »
Des propos aussi accentués, et les savoureuses anecdotes qui illustraient des situations vécues et des personnages au naturel, lors des travaux de finition et d'embellissement de l'appartement des Munet, interpellaient mon goût de la découverte et m'invitaient, sans tarder, à rencontrer cet artisan.
La rencontre eut lieu, sans rendez-vous, aux environs de dix heures trente, un samedi matin de début octobre, devant la grille d'entrée de l'immeuble, alors que j'échangeai quelques mots avec mon ami Munet. Un homme, portant une blouse blanche, tenant à la main un vélo, chargé dans une boite avant, de produits divers et portant, fixées à la partie horizontale supérieure du cadre, diverses baguettes de bois, traversait la rue, au feu vert. Monsieur Munet, qui fut le premier à l'apercevoir, m'offrit un large sourire et s'exclama :
« Tenez, voilà qu'arrive notre héros, celui dont on vous a parlé plusieurs fois... notre peintre... »
Robert Bougon, proche de la soixantaine, d'une mise d'artisan simple et propre, visage en parallélépipède dégressif, la chevelure grise, épaisse, ondulée et gonflée, grands yeux bruns foncés protégés par des d'épais verres correcteurs, nez puissant et mains fortes de terrien, et portant aux pieds des espadrilles, s'arrêta pour nous saluer. Après les présentations, je lui demandai si je pouvais espérer son concours pour décorer mon appartement, et, si oui, à quel moment nous pourrions prendre rendez-vous, pour examiner les lieux à fin de devis. Au moment de fixer une date, l'homme marqua un moment d'hésitation et lâcha, en guise de prétexte, cette phrase lourde de sens :
« Pas maintenant, j'ai encore des travaux à terminer chez Madame Munet... »
Bon prince, monsieur Munet tenta, une clarification :
« Mais, les travaux sont terminés chez nous... »
Gêné d'avoir à s'expliquer devant moi, pris de court devant un père Munet qui, d'évidence, n'était pas dans la confidence, l'artisan s'exprima alors par bribes :
« Avec Madame Munet, vous savez bien que ce n'est jamais fini. La semaine dernière, j'ai changé la robinetterie de la salle de bains, maintenant elle me demande de casser et remplacer le carrelage, mal posé d'origine, au-dessus de l'évier de la cuisine, ... après j'aurai l'enduit et la peinture de la zone à refaire... en même temps, il faut que je répare sa machine à laver... tout ça, ne se fait pas tout seul... »
Découvrant progressivement le large éventail des domaines envisagés, et la réalité domestique du peintre et des Munet, je tentai un compromis rempli de considération :
« Bon, monsieur Bougon, j'ai compris, ... mais on n'est pas à une semaine près... Faites-moi signe dès que vous êtes libre... »
Et notre homme a tenu sa parole... J'ai dit sa parole, je n'ai pas parlé de délai...
Il a sonné à la porte de l'appartement un samedi de mi-décembre. Je lui ai fait visiter notre trois pièces et lui ai demandé de me faire un devis. Un peu gêné, l'artisan m'a fait part d'un montant intéressant l'ensemble des travaux à réaliser, m'a précisé qu'il travaillait « à l'ancienne », ce mot recouvrant à la fois « à la parole » et selon les règles de l'art..., qu'il n'avait pas de secrétaire, n'avait pas le temps de faire des papiers, et qu'il se recommandait du bouche à oreille. Avant de prendre ma décision, je l'ai interrogé pour connaître sa date d'intervention. Toujours avec un ton calme et prenant un air de chien battu, le peintre de madame Munet, m'a assené une réponse pleine d'un humour involontaire :
« Ah... c'est là qu'est le problème, je ne serais pas libre avant début février, car j'ai des queues de chantier, chez deux clients... »
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Vidé comme un poulet, mais fasciné par l'involontaire stratégie de cet homme, dont je savais par ailleurs l'excellent travail rendu, un peu déboussolé et lâche comme sont, trop souvent, les Français devant un artisan, je fixai mon interlocuteur et balbutiai :
« Puis-je au moins compter sur vous pour février... »
L’œil de mon interlocuteur se mit à briller tandis qu'il me portait son estocade :
« Oui, normalement oui... sauf imprévus… »
Et Robert Bougon, je l'apprendrai bientôt, était un maître dans l'art de gérer les imprévus... mais, pas seulement.
Il a commencé « d'emménager » dans notre appartement, début mars, occupant par déballages successifs de moyens de protection et d'accès, d'outillages et de produits, la moitié de la surface de la première chambre et les deux tiers de la seconde. Mon épouse et moi, un peu effrayés, furent d'emblée mis au pas, par une argumentation imparable : « Vous qui travaillez dans l'aéronautique, vous savez qu'un bon ouvrier doit toujours disposer d'outils adéquats et de bons produits...et que tout cela doit être disponible pour ne pas avoir à courir après... ».
Puis, un jour, tout a démarré.
Pour chaque pièce, Robert Bougon, démonta les plinthes, les prises électriques, les radiateurs. Après piquage il refit le plâtre à certains endroits, reprit à l'enduit, chaque fois que nécessaire, pour traiter la planimétrie des murs.
Avant enduit, les boiseries verticales furent passées au crible et par un travail patient et minutieux de menuisier, chaque « nœud vicieux », quelles que furent sa profondeur et sa largeur, fut extrait et remplacé par ajustage d'un morceau de bois. Les encadrements des portes et les portes elles-mêmes furent réajustées. Les plinthes en peuplier, les poignées de portes, de mauvaise qualité furent remplacés. Les prises électriques furent rebranchées et fixées correctement. Les radiateurs furent grattés, protégées par une peinture antirouille et reçurent deux couches de peinture mate. Les cinq radiateurs méritèrent au total, presque une semaine de travail
Enduit maigre, enduit gras, ponçages, couche d'impression plus deux couches dans la teinte... Et, en finale peinture mate ou laque vernissée impeccables.
Les planchers mosaïque furent tous préparés au vernissage, par un soigneux grattage au couteau triangulaire, en recherchant la meilleure planimétrie et tout en veillant à respecter le fil du bois. Quand je demandai à l'artisan si nous aurions droit à une vitrification de luxe, il me répondit qu'un parquet doit être nourri par un vernis, de préférence de qualité, et non emprisonné par une couche d'un produit qui lui donne un aspect artificiel flatteur mais l'empêche de « vivre »...
Au fur et à mesure, je découvrais un professionnel de haut niveau, courageux, capable d'exercer ses capacités dans plusieurs domaines, ayant une connaissance véritable des produits, y compris sur le plan santé et respectant, selon les règles de l'art, les procédures techniques et le temps nécessaire.
Un tel bonhomme, ne saurait s'astreindre à horaire administratif, ni d'ailleurs à compter ses heures. Dans ces conditions, le plus souvent, il démarrait sa journée aux environs de neuf heures trente et la terminait vers vingt heures. Une ou deux fois par semaine, nous le retenions à dîner. C'était pour lui l'occasion de rares repas conviviaux. Pour nous ce fut le plaisir de découvrir un homme de qualité, aux connaissances étendues, doué d'une finesse d'observation et d'une capacité d'analyse qui l'avaient progressivement conduit à se détacher du monde, tout en continuant de respecter les règles qui s'appliquaient à un métier qu'il aimait.
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Et le bougre, célibataire, anarchiste amoureux du travail bien fait, ennemi des patrons sur chantiers qui pensaient avant tout à faire de l'argent, méprisant ses collègues qui acceptaient, de plus en plus, les compromis touchant la qualité du travail, par ailleurs défenseur, avant l'heure, d'une alimentation saine, qui depuis les années cinquante, vivait au jour le jour, et logeait dans une modeste pièce accolée à un garage, savait raconter son refus d'un type de société, avec tact, conviction et dignité...
Après nombre d'émotions, dues aux imprévus et absences, mais sans dérangement véritable compte tenu de notre très modeste installation, fin août, notre excellent gaudineur, termina les travaux. Hors les jours d'absence ou de repos, Robert Bougon, avait mis cinq mois pour décorer un trois pièces de cinquante-cinq mètre carrés. Par ailleurs, ne partant pas en congés …
Parquet verni (deux couches), papiers récents de chez Inaltéra (posés sans que l'on voit les joints), portes et boiseries rénovées et ajustées, peinture mate et laque tirée dans cuisine et salle de bains, tout était impeccable.
Après avoir débarrassé la salle à manger de ses derniers produits et outils, monsieur Bougon, revint se faire payer. J'étais un peu fébrile à l'idée de ce que je devrais régler. Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre que le prix convenu demeurait quel que soit le nombre d'heures passées. Avec un humour de circonstance, le peintre ajouta que s'il devait se faire payer le temps réellement passé pour son travail, il n'aurait aucun client... J'étais à la fois reconnaissant, gêné et fuyant devant cette situation. J'invitai notre gaudineur à dîner. Après son départ, ayant en mémoire la durée du chantier, mon épouse et moi, poussèrent un ouf de satisfaction... Enfin, entre nous, chaque début de soirée ....
La quinzaine suivante, alors qu'après avoir examiné, à nouveau, les impeccables travaux exécutés, je demeurai silencieux et songeur, mon épouse m'interrogea :
« Qu'il y-a-t-il, avec ton exigence habituelle, tu as trouvé un défaut... ? »
« Non, mais pour ne rien te cacher, je suis un peu triste, car le travail réalisé par le père Bougon, qui plus est à son âge, méritait une meilleure rétribution... et puis... ».
Mon épouse alla immédiatement à l'essentiel :
« ...Et puis malgré qu'il t'ait souvent agacé, tu l'aimes bien le père Bougon... Alors si tu es d'accord, comme il va certainement continuer d'être présent dans l'immeuble, on pourra l'inviter à dîner une fois par mois... ».
Il est vrai que parmi tous les interlocuteurs rencontrés, aussi bien dans les domaines technique, administratif, juridique que financier, « pratiqués » à l'occasion de l'achat et l'occupation de cet appartement, ce modeste artisan m'apparaissait, à différents titres, le plus valeureux et le plus méritant. Et, à mes yeux, parmi ces interlocuteurs, ils n'étaient pas légion à mériter cet honneur.
J'éprouvais le plus grand respect pour lui et, sans vouloir encore me l'avouer... de l'amitié.
Au total, l'appartement de Choisy-le-Roi, au titre des situations vécues, et des personnes à qui j'avais eu à faire, fut finalement pour moi, une expérience tantôt plaisante, tantôt difficile, voire fatigante, mais toujours très enrichissante. Ce domaine nouveau pour moi, — celui du bâtiment, des professions libérales, de la copropriété, associés à l'aventure, — m'avait révélé des pratiques sociétales ou individuelles, et des comportements et/ou réactions de notables ou de simples gens, parfois assez surprenants.
Quand je m'ouvrais de ce que j'avais entendu, observé et appris, ceux qu'on appelle les bonnes gens, amis du raccourci impuissant, me disaient que c'était la vie, mon ami Munet, catholique pratiquant m'expliquait qu'à y réfléchir, ce que nous avions vécu, relevait in fine de la lutte du bien et du mal, un collègue franc-maçon parlait d'une nouvelle étape franchie dans mon parcours initiatique, un copain communiste voulut me prouver qu'à bien y regarder, l'ensemble n'était qu'une manifestation de la lutte des classes.
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Moi, qui n'avais pas encore acquis tout le sens nécessaire des nuances, et qui, de toute façon, ne me destinais pas au Quai d'Orsay, je ne m'interdisais pas de penser :
« Qu'est-ce qu'il y a comme personnes banales ou déroutantes et comme cons sur terre... ! »
Nous revîmes de nombreuses fois monsieur Bougon, et l'invitèrent à dîner, toujours avec le même plaisir. Au fil de mois, tout comme madame Munet, nous faisions appel à lui pour tous les travaux domestiques... et, tout comme madame Munet, le rétribuions convenablement.
Puis un jour monsieur Bougon quitta l'immeuble, ne faisant plus que de rares apparitions chez les Munet. Au second trimestre 1968, dix ans après la décoration de l'appartement, alors qu'ingénieur débutant au Département Méthodes et Moyens de production, monsieur Locar, m'avait gratifié du taux de gestion 5 (niveau supérieur), j'eus soudain l'impression d'être riche, que beaucoup de temps et de choses s'étaient passées depuis.... et, curieusement, j'ai pensé à mon gaudineur...
Je suis allé tirer les deux tiers de mon taux de gestion cadre, échelle treize, à la caisse...
Je savais à peu près où logeait monsieur Bougon, mais je n'avais jamais pénétré l'endroit de son logis, accessible par une cour fermée par un portail.
Voulant être sûr de le trouver sur place, j'y suis allé un dimanche vers dix heures trente. Avenant et semblant content de me voir, il m'a ouvert son gîte, offert un café.
Monsieur Bougon vivait dans une pièce d'une douzaine de mètres carrés comportant un modeste évier, une petite cuisinière avec une bouteille de gaz, un placard et un petit lit d'angle proprement recouvert. Le garage voisin rempli de ses outillages et produits impeccablement stockés, abritait également son légendaire vélo avec sa caisse fixée à l'avant du guidon.
« Alors, que se passe-t-il, vous avez encore besoin de moi... »
« Non, monsieur Bougon, je viens vous régler ce que je vous dois... »
« … »
« Tenez, monsieur Bougon, c'est pour vous... »
Robert Bougon, proche de soixante-dix ans, prit l'enveloppe, la posa sur le lit, me regarda un instant et me remercia en ces mots :
« Ça ne va pas vous manquer, au moins...? »
« Non, monsieur Bougon, c'est le contraire qui m'aurait manqué... »
On a parlé, un petit moment. Monsieur Bougon continuait de travailler à droite, à gauche... se refusant à demander une aide sociale... mais s'en sortait disait-il, pour rassurer ses interlocuteurs.
Je le quittai peu avant midi, après lui avoir confié que l'année suivante je travaillerais à Roissy.
« Alors, ça va bien pour vous...! Tant mieux... »
Sur la route du retour, le soleil brillait et la DS 19 d'occasion, que je venais d'acheter à Gondré (CIV 49/52), dévorait la route tant elle se sentait bien ...
Monsieur Bougon est décédé huit ans plus tard. De la même façon que pour madame François, je ne fus pas prévenu. Sa modeste tombe se trouve au cimetière de Choisy-le-Roi.
Le paiement de l'appartement prit fin en octobre mil neuf cent soixante-treize. L'appartement de Choisy-le-Roi fut revendu à bon prix en mil neuf cent quatre-vingt-trois. À part les zones au voisinage des radiateurs, il était demeuré dans un état impeccable. Les acheteurs eurent le bon goût de me demander le nom du peintre « qu'avait fait ÇA... »
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