Et le bougre, célibataire, anarchiste amoureux du travail bien fait, ennemi des patrons sur chantiers qui pensaient avant tout à faire de l'argent, méprisant ses collègues qui acceptaient, de plus en plus, les compromis touchant la qualité du travail, par ailleurs défenseur, avant l'heure, d'une alimentation saine, qui depuis les années cinquante, vivait au jour le jour, et logeait dans une modeste pièce accolée à un garage, savait raconter son refus d'un type de société, avec tact, conviction et dignité...

Après nombre d'émotions, dues aux imprévus et absences, mais sans dérangement véritable compte tenu de notre très modeste installation, fin août, notre excellent gaudineur, termina les travaux. Hors les jours d'absence ou de repos, Robert Bougon, avait mis cinq mois pour décorer un trois pièces de cinquante-cinq mètre carrés. Par ailleurs, ne partant pas en congés …

Parquet verni (deux couches), papiers récents de chez Inaltéra (posés sans que l'on voit les joints), portes et boiseries rénovées et ajustées, peinture mate et laque tirée dans cuisine et salle de bains, tout était impeccable.

Après avoir débarrassé la salle à manger de ses derniers produits et outils, monsieur Bougon, revint se faire payer. J'étais un peu fébrile à l'idée de ce que je devrais régler. Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre que le prix convenu demeurait quel que soit le nombre d'heures passées. Avec un humour de circonstance, le peintre ajouta que s'il devait se faire payer le temps réellement passé pour son travail, il n'aurait aucun client... J'étais à la fois reconnaissant, gêné et fuyant devant cette situation. J'invitai notre gaudineur à dîner. Après son départ, ayant en mémoire la durée du chantier, mon épouse et moi, poussèrent un ouf de satisfaction... Enfin, entre nous, chaque début de soirée ....

La quinzaine suivante, alors qu'après avoir examiné, à nouveau, les impeccables travaux exécutés, je demeurai silencieux et songeur, mon épouse m'interrogea :

« Qu'il y-a-t-il, avec ton exigence habituelle, tu as trouvé un défaut... ? »

« Non, mais pour ne rien te cacher, je suis un peu triste, car le travail réalisé par le père Bougon, qui plus est à son âge, méritait une meilleure rétribution... et puis... ».

Mon épouse alla immédiatement à l'essentiel :

« ...Et puis malgré qu'il t'ait souvent agacé, tu l'aimes bien le père Bougon... Alors si tu es d'accord, comme il va certainement continuer d'être présent dans l'immeuble, on pourra l'inviter à dîner une fois par mois... ».

Il est vrai que parmi tous les interlocuteurs rencontrés, aussi bien dans les domaines technique, administratif, juridique que financier, « pratiqués » à l'occasion de l'achat et l'occupation de cet appartement, ce modeste artisan m'apparaissait, à différents titres, le plus valeureux et le plus méritant. Et, à mes yeux, parmi ces interlocuteurs, ils n'étaient pas légion à mériter cet honneur.

J'éprouvais le plus grand respect pour lui et, sans vouloir encore me l'avouer... de l'amitié.

Au total, l'appartement de Choisy-le-Roi, au titre des situations vécues, et des personnes à qui j'avais eu à faire, fut finalement pour moi, une expérience tantôt plaisante, tantôt difficile, voire fatigante, mais toujours très enrichissante. Ce domaine nouveau pour moi, — celui du bâtiment, des professions libérales, de la copropriété, associés à l'aventure, — m'avait révélé des pratiques sociétales ou individuelles, et des comportements et/ou réactions de notables ou de simples gens, parfois assez surprenants.

Quand je m'ouvrais de ce que j'avais entendu, observé et appris, ceux qu'on appelle les bonnes gens, amis du raccourci impuissant, me disaient que c'était la vie, mon ami Munet, catholique pratiquant m'expliquait qu'à y réfléchir, ce que nous avions vécu, relevait in fine de la lutte du bien et du mal, un collègue franc-maçon parlait d'une nouvelle étape franchie dans mon parcours initiatique, un copain communiste voulut me prouver qu'à bien y regarder, l'ensemble n'était qu'une manifestation de la lutte des classes.

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