CRÉTEIL... Commune libre de la rue des écoles.
(fin août 1947/août 1949).

À l'époque Créteil ressemble encore à un paisible village de campagne avec son centre ville animé regroupant de nombreux commerçants, une partie ouest constituée d'immenses champs cultivés ou poussait principalement la betterave et l'est avec la Marne qui développe sa boucle autour de Saint Maur des Fossés. Côté Créteil, un bras de Marne, est bordé d'un petit chemin qui mène à la baignade Sainte-Catherine. Vers le sud, ce bras, élargi, dessert le port de Bonneuil avec des berges sauvages, peu fréquentées en semaine.

C'est dans cette ville, où l'on trouve encore, à prix raisonnable, de modestes pavillons à louer, que mon père a « déniché » l'endroit propice à une véritable installation de son laboratoire.

L'emménagement, rue des écoles, eut lieu la dernière semaine d'août.

Le quatre pièces du premier étage du pavillon est occupé par le couple Viannais et leur fille Monique. Robert Viannais dit Bob, cheveux bruns plaqués et raie latérale impeccable est orfèvre le jour et animateur d'une troupe de théâtre deux soirs par semaine. Son épouse Yvonne, qui pèse près de deux cents livres est la fée du logis. Leur fille Monique, qui va sur ses douze ans, souriante et décontractée, accorde beaucoup plus d'attention aux œillades des garçons qu'aux remontrances des professeurs. Je trouve le trio sympathique.

Le rez-de-chaussée que nous allons habiter comporte une chambre de plus qu'à Maisons-Alfort, destinée à Roger, désormais beau-fils et apprenti de mon père. J'ai droit à un lit cosy tout neuf en angle de salle à manger. La cuisine, qui peine à atteindre les onze mètres carrés est équipée d'un évier d'angle, d'une cuisinière à gaz avec four, d'un petit placard de rangement et d'une table, avec une petite rallonge, pouvant permettre, serrées, six personnes.

Le jardin, en arrière de la maison, est divisé en deux parcelles. Celle arrière comporte l'atelier de Robert Viannais, alias bob Delvard. Dans celle avant, inoccupée, et qui est la notre, mon père décide d'y installer ultérieurement un poulailler et deux cabanes à lapins. La proposition, promesse de bons repas à venir, est bien reçue.

Installé en sous-sol, mal éclairé naturellement par deux vitraux, accessible par un escalier d'une dizaine de marches, le laboratoire, fonctionnel et propre, comporte une large table de travail, un hachoir, un four, deux marmites de cuisson et un fumoir. Complété par une spacieuse chambre froide, il fait la fierté de mon père. Face à l'installation, Roger se montre ému. Confié à ses grands parents, il n'a connu jusqu'alors que la ferme avec ses animaux, ses champs et ses travaux, suite à un total échec scolaire. C'est un garçon au visage rond, avec deux beaux yeux marron, de taille moyenne mais bien bâti. Il a peu connu sa génitrice qu'il appelle curieusement « la mère ». Andrée manifeste une affection mesurée à son fils, lequel, habitué à des façons rudes, ne la recherche pas. Agréable avec moi, il rit à toutes mes facéties et astuces, et semble admirer, à la fois, le degré de liberté de paroles que j'ai avec mon père et mes résultats scolaires. J'observe cependant qu'il évite systématiquement de prendre partie et qu'il n'est pas d'une totale franchise, comme s'il avait été, précédemment, habitué à composer, voire à ruser avec les adultes. Sur le plan du travail, à la grande satisfaction de mon père, il se révélera très rapidement un excellent commis charcutier, courageux, propre et appliqué à apprendre.

Sa mère décide que, dorénavant, nous aurons tous deux les cheveux coupés en brosse, ce qui, auprès des copains de la rue, me vaudra quelques temps le surnom de Bigoudi.

Pris par ses activités, mon père n'a aucun moment de libre. Dans ces conditions, mon inscription comme élève, au cours complémentaire de Créteil, n'a lieu que le jour de rentrée.

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Lorsque je frappe à la porte de la salle de classe qui m'avait été indiquée par le directeur de l'école, le cours du professeur de français est commencé depuis près d'une demi-heure. Invité à entrer, j'ouvre largement la porte et, immobile, découvre les visages de la classe et le regard d'un noir geai de monsieur le professeur Pennetier. Confus du dérangement, impressionné par le nombre d'élèves, ne sachant que dire, je libère mon embarras par un sourire et par une formule berrichonne qui, faute de mieux, me vient à l'esprit :

« Bonjour la compagnie.. »

L'ensemble des élèves éclate de rire, tandis que monsieur Pennetier, fier militant du récent Parti Socialiste Autonome (P.S.A : issu d'une dissidence SFIO et futur P.S.U), réputé excellent professeur et grammairien reconnu, costumé d'un impeccable prêt à porter de qualité, se redresse, me fixe d'un regard volontairement indifférent et, m'indiquant du doigt le siège où je suis invité m'asseoir, égrène sur un ton laconique et comme indifférent, son compliment de bienvenue :

« La compagnie vous salue en retour... veuillez prendre place auprès de monsieur Coupé... afin de bénéficier de la fin de ce cours... et notez que vous devrez me remettre, pour demain matin, dix pages d'écriture, sanctionnant votre retard et votre entrée, comment dirais-je,... originale... »

Certes, mon arrivée quelque peu décontractée m'avait valu les pages d'écriture et une belle remontée de bretelles en famille, mais elle m'attira également la sympathie d'un grand nombre d'élèves, dont certains qui, au début, me considérèrent comme un plaisantin innocent, voire comme une curiosité.

Ainsi débutèrent deux années (deuxième et troisième années de cours complémentaire : CC5 et CC4 à l'époque) qui se révéleront heureuses tant au plan des études qu'au plan des copains. En effet, trois mois après cette entrée incertaine, et durant toute ma scolarité, rue de la République, à Créteil, les résultats, particulièrement en mathématiques et en français demeurèrent excellents. Je demeurai cependant un élève dissipé dont les jeux de mots, astuces et imitations déclenchaient les rires de la classe, mais bloquaient ma note de conduite (coefficient 5) à douze sur vingt, me privant ainsi du premier rang de la classe...

Cette agréable situation se prolongeait, hors les cours, en fin d'après-midi et après le dîner quand la demi-douzaine de copains de la tranquille rue des écoles se regroupait devant le pavillon familial.

Aux échanges de ballon qui nous défoulaient durant une demi-heure, à la demande de Roger Coupé et de Jean Joly, camarades de classe, nous traitions alors, craie en main, les questions de cours et les exercices de géométrie et d'algèbre à remettre.

La règle, établie entre nous, concernant les maths était claire. En n'oubliant pas d'imiter Jamilloux, le professeur, je répétais, selon le cas, les équations algébriques à résoudre où les problèmes de géométrie, développais les solutions, écrivais en lettres et chiffres le développement et donnais les résultats et conclusions, le tout sans que personne n'ait le droit de prendre de notes écrites.

Roger Coupé était toujours admiratif, tandis que son frère plus âgé, qui avait quitté depuis deux ans le cours complémentaire, semblait attendre que je perde le fil de ma démonstration. Jean Joly, fils d'un communiste notoire, appliqué à vouloir progresser, était le plus attentif. Dubitatif, un nommé Serge, qui voulait être conducteur d'autobus, et un nommé Clément toujours discret, tous deux élèves préparant leur certificat d'études, assistaient impassibles à la scène. Certains soirs, la présence de Denise Gritti, première en maths de la classe de même niveau, et jolie petite demoiselle qui avait mis mon cœur en émoi, introduisait un peu d'émotion dans l'assemblée. Je m'obligeais alors à plus de concentration pour mériter son sobre, mais si attendu et si précieux compliment.

En été, de vingt heures trente à la limite qui m'était accordée de vingt deux heures, le petit groupe se retrouvait pour reprendre d'interminables discussions sur un grand nombre de sujets.

Un nommé Mallet, élève intelligent au parler gouailleur, mais perturbateur dispersé au possible en classe, par ailleurs féru de sport, nous rejoignait parfois et abordait alors aussi bien le football que le Tour de France cycliste dont il connaissait par cœur, équipes et célébrités. Les formules issues du journal L'Équipe fusaient alors : un simple but marqué devenait vite un tir

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meurtrier trouant la lucarne tandis que la crevaison d'un pneu devenait un boyau qui rend l'âme. Antoine Blondin, inconnu de nous tous, n'était pas encore journaliste sportif...

Peu avant vingt deux heures, mon père surgissait, m'invitait à rentrer, et ne manquait jamais de se soulager en renouvelant une formule qui m'amusait, et que je trouvais originale :

« Il n'y a donc que le sirop de la rue qui te conviens... »

Alors, faute d'argument, je rétorquais à mon père qu'avoir un groupe de copains, c'était important.

D'ailleurs pour lui confirmer cette importance, par écho à l'appellation Commune libre du vieux Montmartre dont l'un d'entre nous avait entendu parler, j'avais pompeusement, mais avec l'accord des copains, baptisé la rue des écoles et notre groupe Commune libre de la rue des écoles... Devant mon imagination et la coloration que je voulais donne à la vie, mon père haussait les épaules et finissait par me regarder tantôt en en souriant, tantôt en levant les épaules. Parfois, les choses se passaient moins bien. Certaines soirées d'été suggéraient une prolongation au- delà de vingt-deux heures... mais mon père qui devait se lever tôt demeurait intraitable sur l'horaire et je rentrais en comprenant son exigence. Dès la grille d'entrée refermée, le groupe protestait en chantant une complainte inventée réclamant Bigoudi. Mon père me demandait alors si le cirque de mes copains allait durer longtemps. Au moment où je me glissais silencieusement dans mon lit, le chant avait cessé depuis plus d'une minute. À peine installée dans son lit, la compagne de mon père, qui ne connaissait décidément rien des enfants, éprouvait alors le besoin de lâcher sa verte antienne :

« Ah ! C'est bien vrai, les mômes, ils sont bons qu'à nous emmerder.... »

La nuit emportait cette sentence qui indirectement me concernait et que mon subconscient n'oubliait pas de noter.

Les jours de congés et les dimanches, jours les moins agréables, se partageaient, selon le cas, entre les marchés de Maisons-Alfort et de Villiers-sur-Marne, le laboratoire pour des travaux mineurs, et chaque fois que possible, les longues flâneries le long des bords de Marne, accompagné de copains ou d'une copine. Le dimanche, jour le plus long de la semaine, privé des copains, je m'ennuyais. J'étais invité à occuper l'après-midi en allant à la séance de quinze heures du cinéma de la rue Monfray. La triste journée se terminait face à des parents fatigués par une longue semaine de travail.

Au marché l'ambiance était sympathique mais demeurait une ambiance de petits commerçants, gens certes tous aimables, très courageux et solidaires, mais ennemis déclarés des fonctionnaires et du fisc, deux sujets objet de nombreuses conversations. La plupart deviendront par la suite, admirateurs d'un nommé Pierre Poujade... La vente, donc le contact avec le client, ne me déplaisait pas, mais le départ au petit matin, avec le déballage et l'installation des produits et le retour à la maison entre treize heures trente et quatorze heures, précédé du remballage des différents produits et de l'apéritif pris entre collègues, étaient, pour moi, plus difficiles à supporter. J'aurais mieux aimé le travail en boutique, lequel aurait économisé des déplacements d'environ trois quart d'heure chacun et des manutentions nombreuses. J'apprendrais plus tard que l'économie des deux formules n'est pas la même...

Si mon père appréciait mes efforts, il n'avait pas approuvé par contre mon sens commercial et mes petits choix pseudo-sociaux, qu'il avait fini par découvrir. Ainsi, à une personne âgée qui ressemblait à ma grand-mère, je faisais près de vingt pour cent de réduction concernant deux tranches de jambon et je regagnais cette remise en l'ajoutant à la facture d'une cliente friquée qui commandait des bouchées à la reine, du pâté aux pistaches et un rôti dans la pointe...

Cette naïveté sociale avait, une fois de plus, déclenché l'ire de sa compagne qui avait résumé son point de vue avec son ton et sa délicatesse habituels :

« Mais qu'est-ce qu'il a dans la tête ce môme à faire ça...? Avec cette idée de faire des remises sans motif, on finirait par ne plus rien gagner... on va quand même pas se crever le cul pour la peau...! »

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En début d'été mille neuf cent quarante huit, la participation de mes parents au modeste marché de Limeil-Brévannes me laissait libre le samedi après-midi. C'est ainsi qu'un samedi, aux environs de quinze heures, équipé du vieux vélo de la compagne de mon père, j'ai suivi les copains qui m'ont entraîné à une fête locale. Les baraques foraines et manèges étaient installés sur une petite place accessible, par une rue très en pente, à partir de la route de Maisons-Alfort. En déboulant cette rue à une certaine allure, je m'aperçus que les freins de la bicyclette usés, ne répondaient pas, mais il était déjà trop tard. Quelques secondes plus tard, ma tête heurta l'auvent d'une baraque foraine. Le sang gicla de ma tête. Un couple adulte me transporta dans une pharmacie voisine. Sur place, un pharmacien de qualité nettoya ma plaie, m'appliqua sans hésiter quatre agrafes, et après m'avoir félicité de m'en être si bien sorti, m'invita à aller, sans tarder, me mettre au chaud et à rester tranquille quelques jours. Un peu choqué, mais heureux de m'en tirer à bon compte, j'ai remercié chaleureusement ce praticien de qualité et suis retourné, à pied et accompagné, au pavillon familial. Je me suis alors rendu à l'étage où je savais pouvoir compter sur l'hospitalité et la compréhension de notre voisine madame Viannais. Elle m'accueillit, en compagnie de sa fille Monique. À l'issue de mon récit, elles me firent part de leur compassion et prirent soin de moi.

Mais, déjà, Madame Viannais imaginai la suite :

« Dès le retour de tes parents, Monique ira prévenir ton père de ce qui est arrivé et lui dira que tu as de la fièvre et que tu dois te reposer. Ton père prendra tous les éléments en compte, et compte tenu de sa gentillesse, saura faire la part des choses ... Par contre, on ne pourra pas éviter que ta belle-doche te fasse des reproches... et là, ce sera pour toi, un mauvais moment à passer..! »

Quelques minutes plus tard, lorsque je descendis pour rejoindre le logis familial, l'événement était partiellement digéré. Comme à l'habitude mon père se montra tolérant. Pour une fois, certes les yeux brillants de rage, mais contenant sa colère, et savourant d'avance sa vengeance, sa compagne fixa sa décision sans se mettre à crier :

« Puisqu'on ne peut te laisser seul à la maison sans que tu fasses des conneries, eh bien, à partir de la semaine prochaine, tu viendras avec nous au marché de Brévannes. Mais à l'aller, on te déposera au niveau des champs avec un sac. Tu nous rejoindras au marché quand tu auras rempli le sac avec de l'herbe pour les lapins.. »

Mon père ne s'opposa pas à cette sentence à caractère domestique. Je retins pour ma part que ma belle-mère devenait rusée et donc plus redoutable. La suite devait me donner raison.

C'est avec plaisir que je repris les cours en septembre mille neuf cent quarante huit. Je n'avais pour l'instant qu'un seul objectif, étudier jusqu'au baccalauréat et, fonction de mes résultats, décider le moment venu, de mon orientation. Si l'idée de devenir avocat ou médecin m'avait, par moments, effleuré, ces projets n'avaient rien de bien sérieux ou de raisonnable. Devenir médecin impliquait par ailleurs de longues études dont je n'étais pas forcément capable... Ce qui était, par contre, très établi (si je puis dire), c'est mon peu d'attirance pour les métiers manuels à l'exception, peut-être de celui de menuisier ou d'ébéniste que je trouvais attirant. La réalité, c'est que je n'étais pas du tout mûr pour envisager quoi que ce soit, autre que de poursuivre mes études...

Début octobre, ma belle mère se mit à évoquer une sienne cousine, mariée, avec un enfant plus âgé que moi de trois ans, qui habitait Saint-Maur. Elle décida de lui rendre visite, en ma compagnie, un jeudi après midi. Chômeur, en train de bricoler dans le jardin, c'est le père qui nous accueillit. Il était en compagnie de son fils. Tous deux étaient de forte taille, peu souriant et peu causant. Je demeurai en leur compagnie et les observai, passant ainsi un bien ennuyeux après-midi. Pendant ce temps, ma belle-mère renouai chaleureusement avec une cousine dont elle m'avait simplement dit qu'elle avait une bonne place dans l'administration …

Sur le chemin du retour ma belle mère m'affirma que le mari de sa cousine était un fainéant (elle disait fééignant en écrasant le mot comme le fera, plus tard, Coluche) et que le fils

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poursuivant ses études car ses parents ne savait pas quoi en faire. Seule à travailler, comme secrétaire d'un directeur, la cousine assurait les besoins du trio. Je ne percevais toujours pas l'intérêt véritable de ma belle mère pour la fréquentation de cette famille, qu'elle revit d'ailleurs sans moi, une deux autres fois.

Le lundi premier novembre mil neuf cent quarante-huit, viennent déjeuner, à la maison, nos cousins Gonnet. Frédéric et Clémentine qui revenaient de fleurir, à Saint Jeanvrin, dans le Berry, la tombe de leur fils décédé, à l'âge de dix-huit ans, il y avait vingt cinq ans.

Frédéric est professeur d'ajustage dans un lycée d'Asnières, et, par ailleurs, animateur au Secours populaire. L'année précédente, il m'a emmené passer une journée à Dieppe. Son épouse, timide, qui demeure au foyer, et lui sont d'agréables et de gentilles personnes. Leur venue, qui m'apporte un peu d'air du Berry, me fait plaisir. L'excellent repas, préparé, comme d'habitude, par mon père et la présence des cousins, annonce une agréable journée.

C'est, peu après le milieu du repas, avec l'épuisement des propos généraux et après le silence qui avait suivi les compliments au cuisinier pour son délicieux saumon sauvage, que Frédéric, après avoir bu une gorgée de Quincy, s'adresse à moi en souriant :

« Alors, et toi mon petit Pierrot, ça va toujours les études...? »

Légèrement euphorique, tout à la joie de l'instant, je lui réponds par un oui souriant :

« À part la conduite, pour toutes les autres matières, ça va... »

J'ajoute, avec une certaine malice ;

« ...et tant qu'il n'y a d'ajustage, je suis sauvé ! »

L'échange aurait pu en rester là, mais Clémentine, sans arrière pensée, m'interroge à son tour :

« Qu'est-ce que tu comptes faire comme métier plus tard ? As tu déjà une petite idée ? »

J'élude la question, pensant que je dois d'abord obtenir mon baccalauréat avant de fixer mon choix. Je réponds donc que je ne sais pas encore.

C'est alors que, soudain, ma belle-mère intervient, de façon inattendue, dans la conversation :

« Les études c'est bien joli, mais il faudra qu'il fasse comme tout le monde, qu'il apprenne un métier et qu'il gagne sa croûte. D'ailleurs dès l'année prochaine, une fois son brevet en poche, il aura quatorze ans, il faudra bien qu'il aille en apprentissage. »

Au fur et à mesure, elle continue, nerveuse, le visage un peu empourpré, mais l'air cependant de plus en plus à l'aise, à préciser un point de vue déjà en forme de décision :

« Et concernant l'apprentissage, on s'est renseigné (sous-entendu avec mon père) auprès d'une cousine à nous qui travaille au Ministère des Transports. Il existe de nombreuses possibilités de formation d'apprentis, que ce soit à la SNCF, au Métro ou à Air France. Les concours d'entrée ont lieu, chaque année, au niveau des mois d'avril et mai. D'ailleurs, dès février ou mars prochain, la cousine de Saint-Maur qui est secrétaire d'un directeur, nous donnera toutes les informations et les documents pour son inscription aux concours. On verra ensuite en fonction des résultats... »

Un long silence s'établit. Je note que ni mon père ni mon cousin ne réagissent. Surpris, et contrarié par l'avancement de la situation et la déclaration déterminée de la compagne de mon père à qui je ne reconnais pas le droit de fixer mon destin, je fais timidement allusion à la bourse d'études dont je pense être bénéficiaire. Ma belle-mère entame alors une nouvelle charge :

« Ah ! La bourse, quelle bourse...? Il n'y en a pas... On est des commerçants, on y a pas droit, alors dans ces conditions, tu ne vas pas nous demander de te payer des études longues et incertaines...! Tu feras comme les autres mon vieux, tu iras travailler.. »

Je ressens soudain qu'il est vain d'insister. Dans la famille personne n'a poursuivi d'études. Seule, ma tante Alida est allée jusqu'au brevet Je pense à mon père qui avait été tôt placé en apprentissage auprès de René Peignant et aux dures années qui avaient suivi, particulièrement chez un patron de Bourges. À l'approche de la quarantaine, celui qui avait tout perdu après un veuvage douloureux suivi d'une mobilisation et des années de guerre mérite certainement une

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une seconde chance sur le plan professionnel. Ses efforts ne doivent pas être contrariés, même par les études de son fils.

Tout cela, je le comprenais Par contre l'idée d'abandonner une vie scolaire jusqu'alors agréable par son ambiance et ses résultats, pour devenir électricien ou mécanicien, m'apparaissait sur l'instant, totalement impossible. Je n'avais aucun mépris pour ces professions, mais cet objectif semblait dépasser mes possibilités. En fait, avec mon mètre cinquante de hauteur et mes quarante kilos, ignorant tout des métiers manuels, je ne me sentais pas de taille à envisager ces professions. Quant au métier de charcutier allié à celui de traiteur, je l'aurais éventuellement envisagé avec mon père, mais à deux conditions, irréalistes en l'état du dossier : que mon père achète une boutique et qu'il se sépare de cette femme que je n'estimais pas. J'aurais aimé pouvoir parler de tout cela avec mon père.

J'étais donc seul, et a priori dépourvu, devant une nouvelle situation qui me semblait sans issue.

L'affaire se déroula comme prévue, avec ses inscriptions aux épreuves de recrutement, les concours, puis les épreuves sportives. Par chance je réussis les concours, de niveau national, des trois entreprises. Je fus cependant éliminé aux épreuves sportives de la RATP. En finale, toujours sous l'influence des informations de la cousine secrétaire, je retins Air France dont on m'avait vanté les qualités d'instruction du Centre de Vilgénis. Ma belle-mère fût ravie de ce choix, en observant que les études se déroulaient en internat et que, sous réserve de servir Air France cinq années après l'apprentissage, les trois années d'études étaient gratuites. Ainsi, la compagne de mon père, qui avait toujours renoncé à me mettre en pension, pour des raisons pécuniaires, venait de réaliser un coup de maître en m'expédiant, à peu de frais en apprentissage.

J'avais, bien évidemment évoqué le sujet au fur et à mesure avec les copains. La Commune libre de la rue des écoles, comprit mieux que moi la difficulté financière de poursuite des études et mesura comme une chance importante le fait d'appartenir ultérieurement à la Compagnie Air France tant les promesses de développement de cette société étaient importantes. D'ailleurs, à l'exclusion de Roger Coupé qui poursuivrait pour tenter de décrocher le bac, tous quitteraient l'école en fin d'année, pour aller apprendre un métier. Jean Joly, se destinait à être dessinateur industriel.

Dans ces conditions, j'acceptai progressivement mon sort, ou plus exactement le fait d'avoir à abandonner les études menant au baccalauréat. J'avais toujours autant de difficulté à imaginer mon avenir.

En classe, seul monsieur Ménard, le professeur de Français, m'avait fait part de ses regrets. J'avais ressenti sa sincérité, même sa peine et son impuissance. Lors de mon dernier trimestre scolaire, je demeurai bien classé, fus brillamment reçu au brevet mais, un peu déprimé par ce qui m'arrivait, et surpris par un robinet de baignoire usagé (!), je fus reçu de justesse au certificat d'études primaires avec, en maths, une note tout juste égale à la moyenne !

Une journée, je décidai de faire l'école buissonnière. Ce fut pour moi une journée de crainte et d'ennui. Je me promis de ne pas renouveler cette expérience sans intérêt. Monsieur Bénard, le directeur de l'établissement découvrit sans peine l'imitation de la signature de mon père, sur le mot d'excuse concernant mon absence. Il me fit appeler, écouta mes aveux avec compréhension, sans m'admonester, et en élargissant la conversation. Déjà informé de mon futur départ de l'école, il décida de convoquer mon père, pour en savoir un peu plus et tenter d'infléchir la décision.

Lors de l'entretien auquel j'assistai, mon père fit allusion à une situation familiale complexe et affirma l'impossibilité de faire autrement. Le directeur insista alors sur le fait que j'étais un élève doué, particulièrement en mathématiques et exprima à mon père ses vifs regrets. Mon père avait le visage triste, mais ne changea en rien sa décision...

Les derniers jours au cours complémentaire passèrent tristement. Mais les vacances approchaient qui ne manqueraient pas d'estomper la plupart des soucis.

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L'événement de l'été fut un déplacement en Haute Marne afin, pour moi, de faire la connaissance de la famille de la compagne de mon père. Au cours d'un repas organisé dans une ferme, je rencontrai ses parents, gens courageux, anciens mariniers, puis anciens exploitants agricoles, son frère et sa belle-sœur personnages rustiques, plus malins qu'intelligents et intéressés, son beau-frère Gaston marié à sa sœur Georgette et leur fille Ginette. Ces derniers, d'entrée de jeu me parurent les plus intéressants malgré la modestie de leur situation.

Gaston, le beau-frère, homme posé et généreux, plombier de profession, qui croyait ferme en l'idéal communiste, facturait peu ses travaux et rentrait un bien maigre revenu familial. Ma belle-mère, au jugement toujours définitif, disait de lui que c'était un con... Georgette et sa fille avaient attiré mon attention. Autant la compagne de mon père était réservée à l'effort, râleuse et trop souvent vulgaire, autant sa sœur était active, souriante, avenante et agréable à vivre. Sa fille Ginette, jeune fille déjà bien faite de sa personne, au plan du caractère, ressemblait à sa mère, y compris, ce que j'aimais beaucoup, en vivacité d'esprit. Seize ans passés, bonne élève d'une école ménagère, elle abordait sa dernière année de formation.

Elles m'adoptèrent immédiatement. J'en fis autant avec beaucoup de joie.

Ginette fut invitée à venir passer la deuxième quinzaine d'août chez nous à Créteil. Bien que mes parents soient en congés, elle soulageait sa tante, l'Andrée, en faisant le ménage et une partie de la cuisine. Ma belle-mère se méfiait de ses remarques pertinentes, mais mon père appréciait sa liberté d'expression Elle passait le reste de son temps non employé, avec moi, me parlant de son école, me précisant qu'elle y était bien avec ses copines, tout en observant le régime d'internat. Je lui livrais mes préoccupations à l'idée d'être moi aussi, interne dans ma future école qui se nommait d'ailleurs centre d'instruction. Elle m'écoutait détendue et me rassurait avec conviction, montrant à la fois sa compréhension et me laissant deviner sa complicité :

« Tu vas découvrir une autre vie, connaître d'autres copains, aborder d'autres matières... Et puis tu n'auras plus l'Andrée sur ton dos... tu verras mon piot, ce sera mieux pour toi! »

Ginette plus qu'une copine me parlait en amie et j'éprouvai pour elle admiration, grande confiance, et reconnaissance. Les courses fastidieuses dont se déchargeait systématiquement toujours sur moi ma belle-mère, faites en compagnie de ma cousine, m'apparaissaient plus sympathiques, d'autant que ses remarques vives et délurées me faisaient rire.

Ainsi complices, un samedi matin nous décidons de parcourir la boucle de la Marne durant l'après-midi. Sur le prétexte d'aller à la baignade Sainte-Catherine de Créteil, nous quittons la maison dès quatorze heures. Et nous voilà traversant le pont de Créteil et Saint-Maur-des Fossés pour retrouver, après bien des hésitations, la rive droite de la Marne face à la ville de Champigny...

Nous décidons de suivre la rive du fleuve pour le retour, en longeant Saint-Maur et La Varenne et de nouveau atteindre, en finale, le pont de Créteil. Nous admirons le fleuve ou canotent çà et là des gens habillés en sportifs, selon le cas, heureux riverains, habitants du voisinage ou parisiens venus en balade, et les berges abritées d'arbustes par endroits ou s'appliquent, à oublier le monde et le bruit des villes, quelques pêcheurs. Nous découvrons des îles, dont certaines habitées, ainsi que sur l'autre rive, les superbes villas de propriétaires nantis.

En ce samedi ensoleillé d'août, l'agréable bucolique spectacle qui se déroule au ralenti, sous l'œil de quelques promeneurs, fait de ces paisibles et fugaces instants un jour heureux.

Mais le temps passe. Il est dix-sept heures trente quand nous atteignons La Varenne. Nous avons parcouru plus de huit kilomètres et je ressens soudain la fatigue. Ginette accepte de s'arrêter, au pied d'un arbre, en un endroit protégé de la route par un bosquet. Elle s'est naturellement allongée sur le dos. Je viens m'asseoir près d'elle. Soudain, elle cueille un brin d'herbe et fixe le ciel en fermant les yeux. Son corsage échancré laisse apparaître le dessus d'un sein bronzé. Sa courte jupe, libère en partie, deux cuisses bien dessinées. Jusqu'alors, j'ai apprécié Ginette pour sa gentillesse envers moi et la franchise de son caractère. J'ai été

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souvent fier de me promener en compagnie de la jeune fille bien faite qu'elle était. Ma réflexion n'est cependant jamais allée au-delà. Pourtant, à cet instant, et pour la première fois, je suis profondément troublé par cette petite demoiselle intelligente, belle et généreuse. Je m'approche d''elle, et soudain l'enlace puis l'embrasse. Elle m'embrasse à son tour. En me serrant bien fort. Je me sens autorisé à progresser, quand Ginette, doucement, met un terme à ce tendre échange, tout en gardant ma main dans la sienne :

« Arrêtons, mon p'tit Pierrot, même si c'est bien agréable, car on risque de faire une connerie qu'on paierait très cher... »

Puis, me fixant, d'un regard à la fois gourmand et désireux de ne pas me faire perdre la face, elle ajoute gentiment :

« Dis donc, tu embrasses bien pour ton âge. J'ai bien failli fondre, d'autant que tu ne me déplais pas, tu sais. Mais je pense que si les choses doivent se faire, il nous faudra attendre un peu, au moins jusqu'à la fin de ton apprentissage... »

Médusé devant la maturité de Ginette, et malgré tout satisfait de la déclaration pleine de bon sens de celle qui m'apparaissait être déjà une petite bonne femme, je reprends progressivement mes esprits.

Et la seule prononciation du mot apprentissage me ramène à la réalité et fait que toutes les parties de mon corps retrouvent un repos complet...

Il est désormais dix huit heures quinze, à la montre de communiante de Ginette

Alors, nous avons progressé au pas de course, longé le pont de Bonneuil, puis parcouru le quartier de la Pie avant de franchir à nouveau le pont de Créteil, passé dix neuf heures. Pour la dernière partie du trajet, c'est en passant devant l'auberge « Au petit cochon de lait » que Ginette m'a donné le bras et rassuré pour la suite :

« Écoute moi bien, Pierrot… Quand on va arriver à la maison il sera vingt heures... donc très en retard... Ma tante ne va pas manquer de nous ramoner... et va, sûrement, s'en prendre à toi. Tu ne dis rien, c'est moi qui lui répondrai... et comme on a passé un bel après-midi, je suis en forme... »

À notre arrivée au vingt-trois bis rue des écoles, la porte de la cuisine est ouverte, et l'apostrophe débute alors que nous sommes encore dans la cour d'entrée :

« Ah ! ben les v'la enfin, ces sales mômes... Vous pensez que c'est une heure pour rentrer... Vous croyez qu'on n'a que ça à foutre, de se demander ce qui a bien pu vous arriver... »

Alors que nous étions tous assis à la table de cuisine, l'orage se recentre sur moi :

« Et toi, le Pierrot, je ne sais pas ce que tu as pu inventer encore pour disparaître pendant six heures en entraînant ta cousine dans tes aventures... Tu sais pourtant qu'on n'aime pas que tu ailles galvauder trop loin... »

Comme convenu, je n'ai rien dit. Mais à la fin de cette tirade, et sans attendre la poursuite de l'orage, Ginette s'est levée, le regard brillant fixant bien la mégère, et lui a, sur le même ton, ainsi rivé son clou :

« Dis donc, ma tante... pour une fois, tu vas arrêter d'emmerder le Pierrot. Moi, je suis venue en vacances ici et j'en ai profité pour visiter les bords de Marne avec lui. On n'a un peu sous-estimé la durée du parcours et tu peux nous le reprocher sans te mettre à hurler à la ronde, comme tu le fais à chaque fois... »

Sur le coup de la surprise, ma belle-mère faillit lâcher la cocotte contenant les pommes de terre rissolées que tous attendions tous. Mon père arbitra calmement en faveur des arguments de Ginette et invita sa compagne à plus de mesure dans le ton. Celle-ci se calma mais, contrariée fit son repas d'un simple morceau de fromage. Ginette me donna un léger coup de pied sous la table, tandis que l'air faussement contrit, et toujours silencieux, au terme de cette belle journée, je buvais du petit lait.

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Le lendemain, dimanche, dernier jour de vacances et veille de mon entrée au Centre d'Instruction d'Air France fut consacré aux dernières vérifications concernant mon trousseau et mes documents et… aux recommandations qui me furent adressées.

Mon esprit lui, vagabondait, m'imaginant déjà dans cette future école. Mais le souvenir de la scène de la veille ne s'effaçait pas de mes pensées, et, pensant à Ginette, rattrapé par une phrase prononcée entre copains, admiratif, je me répétai mentalement :

« Non seulement elle est pas con, non seulement elle n'est pas moche, mais en plus, elle en a dans le bénouse cette nana... »

La mère Juin, notre autre voisine, en rez-de-chaussée, infirmière à l'hôpital, qui, la clope toujours à la bouche, laissait traîner ses oreilles pour saisir la moindre algarade proche, me l'avait d'ailleurs confirmé le matin même, avec sa gouaille habituelle :

« Dis moi, le môme Pierrot, hier soir c'est la gamine qu'a claqué le bec à ta belle-doche...? Alors là, bravo, elle en a déjà dans le buffet la petite. Toi, t'as drôlement dû te marrer ? »

Ainsi se terminait, dans un bouquet de fraîcheur doublé d'un éclat de rire, ce chaud mois d'août qui bouclait les vacances d'été de ma dernière année scolaire à Créteil.

Ma chère « cousine » Ginette, avec laquelle il ne s'est jamais rien passé, s'est mariée deux années après terminaison de ses études en école ménagère. Elle épousa un sympathique ouvrier boulanger de sa région et, compte tenu de son exceptionnelle équation endocrinienne, lui donna huit enfants. Le couple et les enfants vécurent sans grande aisance mais avec le bonheur simple des gens qui acceptent et vivent courageusement les épreuves de la vie.

Veuve depuis quelques années, elle conserve à quatre-vingt-trois ans un tonus assez exceptionnel et un style toujours aussi direct. Je l'ai revu plusieurs fois dans ma vie et, chaque fois, nous avons retrouvé notre complicité... Et lorsque, encore maintenant, je l'ai au téléphone, elle me donne du « mon chéri » à chaque phrase. J'ai toujours pour elle autant d'estime et d'amitié amoureuse.

Pourquoi ne pas l'avoir prise pour épouse ?
Sincèrement, je suis incapable de répondre.
J'ai simplement peur du jour où la peau de chagrin va rétrécir.

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