AU DELÀ DES BOUCHURES
souvent fier de me promener en compagnie de la jeune fille bien faite qu'elle était. Ma réflexion n'est cependant jamais allée au-delà. Pourtant, à cet instant, et pour la première fois, je suis profondément troublé par cette petite demoiselle intelligente, belle et généreuse. Je m'approche d''elle, et soudain l'enlace puis l'embrasse. Elle m'embrasse à son tour. En me serrant bien fort. Je me sens autorisé à progresser, quand Ginette, doucement, met un terme à ce tendre échange, tout en gardant ma main dans la sienne :
« Arrêtons, mon p'tit Pierrot, même si c'est bien agréable, car on risque de faire une connerie qu'on paierait très cher... »
Puis, me fixant, d'un regard à la fois gourmand et désireux de ne pas me faire perdre la face, elle ajoute gentiment :
« Dis donc, tu embrasses bien pour ton âge. J'ai bien failli fondre, d'autant que tu ne me déplais pas, tu sais. Mais je pense que si les choses doivent se faire, il nous faudra attendre un peu, au moins jusqu'à la fin de ton apprentissage... »
Médusé devant la maturité de Ginette, et malgré tout satisfait de la déclaration pleine de bon sens de celle qui m'apparaissait être déjà une petite bonne femme, je reprends progressivement mes esprits.
Et la seule prononciation du mot apprentissage me ramène à la réalité et fait que toutes les parties de mon corps retrouvent un repos complet...
Il est désormais dix huit heures quinze, à la montre de communiante de Ginette
Alors, nous avons progressé au pas de course, longé le pont de Bonneuil, puis parcouru le quartier de la Pie avant de franchir à nouveau le pont de Créteil, passé dix neuf heures. Pour la dernière partie du trajet, c'est en passant devant l'auberge « Au petit cochon de lait » que Ginette m'a donné le bras et rassuré pour la suite :
« Écoute moi bien, Pierrot… Quand on va arriver à la maison il sera vingt heures... donc très en retard... Ma tante ne va pas manquer de nous ramoner... et va, sûrement, s'en prendre à toi. Tu ne dis rien, c'est moi qui lui répondrai... et comme on a passé un bel après-midi, je suis en forme... »
À notre arrivée au vingt-trois bis rue des écoles, la porte de la cuisine est ouverte, et l'apostrophe débute alors que nous sommes encore dans la cour d'entrée :
« Ah ! ben les v'la enfin, ces sales mômes... Vous pensez que c'est une heure pour rentrer... Vous croyez qu'on n'a que ça à foutre, de se demander ce qui a bien pu vous arriver... »
Alors que nous étions tous assis à la table de cuisine, l'orage se recentre sur moi :
« Et toi, le Pierrot, je ne sais pas ce que tu as pu inventer encore pour disparaître pendant six heures en entraînant ta cousine dans tes aventures... Tu sais pourtant qu'on n'aime pas que tu ailles galvauder trop loin... »
Comme convenu, je n'ai rien dit. Mais à la fin de cette tirade, et sans attendre la poursuite de l'orage, Ginette s'est levée, le regard brillant fixant bien la mégère, et lui a, sur le même ton, ainsi rivé son clou :
« Dis donc, ma tante... pour une fois, tu vas arrêter d'emmerder le Pierrot. Moi, je suis venue en vacances ici et j'en ai profité pour visiter les bords de Marne avec lui. On n'a un peu sous-estimé la durée du parcours et tu peux nous le reprocher sans te mettre à hurler à la ronde, comme tu le fais à chaque fois... »
Sur le coup de la surprise, ma belle-mère faillit lâcher la cocotte contenant les pommes de terre rissolées que tous attendions tous. Mon père arbitra calmement en faveur des arguments de Ginette et invita sa compagne à plus de mesure dans le ton. Celle-ci se calma mais, contrariée fit son repas d'un simple morceau de fromage. Ginette me donna un léger coup de pied sous la table, tandis que l'air faussement contrit, et toujours silencieux, au terme de cette belle journée, je buvais du petit lait.
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