PRÉPARATION à l'entrée au Centre d'Études Supérieures Industrielles.
Français. Professeur : J. Ébalard, agrégé de lettres. Sujet : le bonheur
(décembre 1965, à domicile)

HEUR latin augurium : chance quelconque.

- malheur o bonheur +


BONHEUR chance favorable, bonne fortune.

Tout le bonheur des hommes est dans l'imagination
D.A.F de Sade
Il en est du bonheur comme des montres.
Les moins compliquées sont celles qui se dérangent le moins.
Chamfort
Le seul fait d'exister est un véritable bonheur
Blaise Cendrars
Il faut imaginer Sisyphe heureux.
Albert Camus
Ici commence le bonheur de ma vie...
Jean-Jacques Rousseau
La civilisation ne consiste pas à multiplier les besoins,
mais à les réduire volontairement, délibérément.
Cela seul amène le vrai bonheur
Gandhi

J'espère avoir le bonheur de réussir.... P.M


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Définition

Les doctrines eudémonistes (adeptes de l'eudémonisme1) ont assigné pour fin à la vie humaine la recherche du bonheur. Le but que toutes les écoles de philosophie anciennes, de l'école stoïcienne à Platon, c'est d'atteindre à la vie heureuse. Les divers systèmes proposés se distinguent par la définition du « souverain bien », mais aucun ne le sépare du bonheur.

Tous les philosophes anciens identifient le bonheur et, au sens moral, la vertu ou tout au moins les considèrent comme coïncidant nécessairement. Cet accord entre la notion de bonheur et la Morale, au niveau de la définition, est a priori chose agréable à constater.

À travers ce qui suit, nous éliminerons donc, comme élément éventuel de bonheur, les plaisirs, ou tout autre sentiment susceptible de satisfaire nos seuls sens, pour ne retenir que ces sentiments plus profonds que procurent les plaisirs de l'âme et de l'esprit.

Nous distinguerons une conception métaphysique qui identifie le bonheur avec la béatitude et une conception empirique du bonheur, cette dernière ne rejetant pas nécessairement la première conception.

La Béatitude

Le bonheur dit Platon, est la conséquence naturelle de la vertu, parce que celle-ci est le bien naturel de l'âme. Aristote désigne lui-même le bonheur comme la finalité de l'homme, considérant que la vertu consiste, pour chaque être à accomplir « l’œuvre » qui lui est propre (plénitude d'une vie, plein épanouissement des capacités...) et trouver en cela, la joie la plus élevée.

Épicure lui-même fait consister le bonheur dans la tranquillité de l'âme. Telle est selon lui, la vraie félicité, dans le silence des organes (la santé) et la paix de l'âme. Quant aux stoïciens, ils posent en axiome de leur morale, que « le sage seul est heureux … »

Les métaphysiciens modernes, semblent s'exprimer de même de Millebranche à Leibnitz. Spinoza va plus loin : il ne considère pas la béatitude comme la récompense de la vertu, il l'identifie à la vertu elle-même. Cette béatitude ne consiste en rien d'autre qu'en l'amour intellectuel de Dieu. À ce stade le bonheur est une sorte de silence, ou une sorte de paix de l'esprit après sa maîtrise du temporel, voire sa victoire sur ce temporel.

Cette conception du bonheur se distingue donc fortement du bien sensible. Il s'agit plus de cet état idéal de sage qui atteint par ce stade de béatitude, l'expression de sa propre finalité.

Mais le bien perceptible n'est-il pas le bien sensible de l'âme ? S'il y a différence, procède-t-elle vraiment de la conception ou de la mutation au niveau du récepteur spécifique qu'est l'âme humaine ?

Autant de choses, qui à l'échelon de l'individu, relèvent d'une sorte de « prédestination », plus ou moins « éduquée », il est vrai. Et cette notion métaphysique sous-jacente confirme bien l'identification du bien, de la vertu et du bonheur ainsi conçu.

Le bonheur sensible

Beaucoup de nuances peuvent se manifester et se prétendre au sujet de cette seconde définition.

La conception empirique qui voudrait que le bonheur ne soit qu'une somme de plaisirs ne peut être retenu. Expérimentalement même, elle ne nous paraît pas fondée.

De toute façon, elle réclame à brève échéance un « support artificiel » trop important pour que le mot bonheur, qui s'accorde avec le mot paix, conserve son sens initial. Notons que cette conception rejoint celle du vulgaire qui admet difficilement qu'on puisse, à l'instar de Musset, être heureux lors de tel état de souffrance... Encore conviendrait-il de se mettre d'accord sur la notion de

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souffrance et replacer ce terme dans le contexte épreuve et temps auquel il se rattache. Il y a cependant là, une relation avec le psychisme individuel qui nous conduirait à de trop importantes recherches !

Les eudémonistes ou hédonistes (dont les épicuriens) n'ont cependant pas exclu entièrement les plaisirs physiques : « Je ne saurais, dit Épicure, quelle idée je pourrais me faire du bien, si je supprimais les plaisirs du boire et du manger ». À notre avis, il est aisé de justifier cette autorisation, tout en la limitant. Les lois de la morale, de la physiologie et de l'hygiène aboutissent, dans bien des cas à une synthèse. Par ailleurs, ce plaisir, au niveau physiologique, la nature le permet souvent, le justifie parfois, mais n'autorise pas à en abuser. Là encore, la notion de mesure apparaît. On peut même affirmer qu'une sorte d'égalité d'action et de réaction ou de feed-back se manifeste pour informer notre conscience raisonnable, au cas où l'âme ne s'en préoccuperait point... En posant, en hypothèse, l'existence d'une limite, elle aussi perceptible, il n'y a donc pas contradiction automatique.

J. Suart Mill a défini le bonheur comme une vie aussi riche que possible en plaisirs, au double point de vue (voire à la double exigence) de la qualité et de la quantité. Ces deux mots sont en soi, une limite a priori et de toute façon. Mill, considère aussi que les meilleurs moyens d'atteindre le bonheur sont le désintéressement et la vertu (ce mot, au sens latin, intégrant morale et courage).

À ce propos, il convient et nous paraît particulièrement intéressant de souligner le mot « désintéressement » qui illustre et résume magnifiquement la thèse du « donner et recevoir ». Cela ne va pas sans une notion d'équilibre, dans un double flux permanent d'échanges, sorte de respectives « convections de charges ». On peut alors concevoir que nous ne sommes pas créateurs en matière de bonheur, mais récepteurs bénéficiaires plus ou moins autorisés ou en état d'accueillir...

L'on peut se représenter le bonheur d'une façon statique et prudente. C'est d'une certaine façon la conception d'Épicure. Apparemment, il y a là, une conception presque mesquine, d'une « petite sagesse calculée » du bonheur : elle est à priori celle des gens las et découragés ou malades qui n'ont plus d'espérance. À ce stade, il s'agit presque d'une coexistence pacifique avec le malheur ! Alors, vaut-il mieux qu'il en soit ainsi pour l'équilibre d'une majorité d'individus et donc pour celle de l'ensemble ? Serait la seule béatitude accessible à une majorité ? Je me garderai bien de conclure. Et pour autant que les forces de l'esprit et du jugement soient, chez certains annihilés, il ne convient cependant pas de railler cette optique qui ne nous satisfait pas.

Par rapport à la définition précédente, il existe une autre conception, dynamique elle, du bonheur. Le moraliste Bersot écrivait « Osons dire la vérité sur le bonheur : l'homme est un être vivant, son bonheur est donc de vivre et la vie est un mouvement, donc un effort, un regret et une espérance. »

Bersot rejoignait Pascal : « Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses... »

L'exemple des grands hommes (Napoléon, Saint-Paul par exemples), pour qui le mot fin n'existe pas, et qui ne trouve le bonheur que dans l'action est assez convaincant. Mais cette conception dynamique du bonheur qui sied aux âmes fortes, révèle aussi le point faible de nombre d'être humains à la recherche d'un parfois difficile équilibre dynamique d'entretien fort relatif.

« Comment avez-vous pu réaliser tant de choses dans votre vie », demandait-on à une personne comblée sur le plan des réalisations et de la carrière. La réponse la plus franche arriva : « Le problème fondamental de mon existence a été de lutter contre l'ennui, ses travers et le risque de dépression.... ». Certes, les esprits curieux ne peuvent partager cette angoisse existentielle...

Mais, il est certain que cette conception est souvent proche de la condition humaine. Le bonheur est aussi acte de foi. Il s'identifie par actions renouvelées et courage, et ne peut subsister sans une certaine exaltation de l'âme. En cela, il est fortement positif.

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Bonheur et moralité.

Compte tenu de la conception que nous nous en faisons, le bonheur peut-il être considéré comme but de la vie ?

Pour les raisons suivantes, nous pensons que oui :

- objectif supérieur au plaisir, il exige un certain renoncement, ou tout au moins il invite à hiérarchiser voire sélectionner les plaisirs. En ce sens, il est donc mesure et en cela il est supérieur à l'épicurisme.

- le bonheur est vertu ; La morale ne peut aller à l'encontre du bien collectif.

- dans sa conception dynamique, il est Amour et Vie. En ce sens, il est inséparable de l'action, de l'effort, et fait, obligatoirement, intervenir un certain don de soi. (ce n'est rien donner aux hommes, que de ne pas donner une partie se soi-même, dit Axel Munthe, auteur du Livre de San Michele... )

Il appert cependant qu'il ne peut devenir but de notre vie qu'à condition qu'il se valorise avec une saine joie. Nous ne pensons pas que le bonheur doive être recherché ou plus exactement calculé ; il est plutôt octroyé comme une sorte de récompense « par surcroît » destiné aux âmes bien nées, aux âmes « positivement chanceuses ».Mais cette dernière observation contrarie quelque peu le sens du mot but. Ce qui, en définitif, demeure certain, c'est qu'il est sain, qu'il est moral et bénéfique de croire au bonheur. Cette croyance devient alors acte de foi et imprime notre subconscient. Le bonheur est, avant tout, espérance.

Bonheur et équilibre.

La conception métaphysique qui identifie le bonheur avec la béatitude est difficile à promouvoir. Est-elle compatible avec l'idéal d'une société arrivée à l'ère technologique ? Est-elle réservée à quelques privilégiés qui ont fait ou pu faire ce choix ?

Dans notre monde moderne, avec sa vie trépidante, ses exigences intellectuelles, techniques et ses sollicitations nerveuses, cette règle morale devient règle d'hygiène. C'est presque une discipline de rééquilibre mental. Cette conception est elle même fonction de toute une appréhension de l'univers et de la vie humaine. La notion de bonheur est alors valorisée au départ ou se manifeste, (donc se choisit, d'une certaine façon), à une époque riche en possibilités, avec une certaine volonté de bonheur.

Chez certains philosophes, cette définition rejoint cet idéal qui bien souvent demeure l'inaccessible produit de l'imagination. Cet idéal a trop propension à devenir également un refuge. Je souhaite à tous ceux qui sont convaincus de son intérêt, de s'y maintenir, en équilibre, sans trop difficultueuse transition et sans négation.

Physiologie, éducation et bonheur.

La biologie précise que le psychisme ne saurait s'abstraire de la vie végétative. Le retentissement du diencéphale sur l'écorce psychique et l'influence du psychisme dans la vie organique se situent pour l'endocrinologiste dans de hautes sphères qui surplombent sa discipline.2

Mais les quelques molécules chimiques qui gouvernent les instincts et influent sur les intelligences, ne sont pas étrangères en fin de compte au concept bonheur à l'échelon individuel.

Alors, finalement sommes-nous nos maîtres ?

Peut-être, mais en partie seulement... La longue chevauchée patiente et hasardeuse existe pour la majorité : cela doit s'appeler discipline et éducation.

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Mais la récompense suprême ne procède-t-elle pas de cette sensibilité organique, a priori gouvernée ? Heureusement que cette sensibilité, quelle que soit la valeur absolue, que l'on lui donne s'appelle la Vie.

Même si pour un groupe de savants, cela peut consister, en principal, à parler de notre système endocrinien et de la liaison de nos glandes et du système nerveux, il est intéressant de noter cette particularité qui distingue l'être humain normal de l'homme-plante de Roesh, individu à la vie essentiellement végétative, du fait de l'absence de glande thyroïde. Cela nous amène à considérer que la conception dynamique rejoint la définition vitale, et suggère de prendre en compte ce que les endocrinologistes appellent le carré de vitalité,3 auquel, elle nous semble bien souvent subordonnée.

CONCLUSION.

Le bonheur est donc chose personnelle. Sentiment ou perception, quelle qu'en soit la raison, il n'est pas étranger à une notion de paix intérieure, d'équilibre et de joie de vivre.

Il est dans l'espoir et l'imagination, mais nous parlons de l'imagination force créatrice qu'on appelle aussi « les ciseaux de l'esprit », sorte de concepteurs imprimant au niveau de notre psychisme.

Il s'identifie alors comme élément moteur de la joie morale.

« Mais, précise le philosophe, il ne convient pas de le rechercher pour lui-même, nous risquerions de le manquer... »

« L'Homme dit le moraliste Bersot, n'est pas né pour être heureux, mais pour être homme, à ses risques et périls. »

Cette définition est valable, mais à notre sens insuffisante ; encore faudrait-il ajouter que son passage sur terre, peut permettre à l'homme d'espérer, de croire et même de goûter au bonheur !

Addendum du 30 mars 2017.

Enfin, comment ne pas observer, ce point troublant de notre singulière condition humaine que constitue l'épreuve, extrêmement douloureuse, à laquelle l'humain doit faire face, lors de la perte de l'être le plus cher.

Cette souffrance, cette infinie révolte et ce ponctuel mais déchirant désespoir devant l'injustice et le poids du malheur ressentis, se saisissent alors, — sans effort, avec délicatesse, accompagnés d'une mélancolie profonde mêlant à la fois tristesse et douceur — , du souvenir de tous les grands et petits bonheurs vécus avec cet Autre de chair et de sang, devenu(e) soudain physiquement absent(e), qui exacerbe plus encore notre sensibilité et notre peine, tandis que Sa présence désormais invisible au regard suppliant, s'installe définitivement près de celui qui reste, et que l'Esprit ouvrant, dans le silence, ses ailes, apaise avec le temps, offrant progressivement une nécessaire résilience, puis, presque fermement, invite à mesurer et à retenir, — comme une source vive, comme un précieux trésor, et comme une promesse —, la joie et la chance d'avoir, dans sa vie, rencontré cette personne aimée, et vécu avec Elle.

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° Puisque la question m'a été posée, je précise que ce texte (hors le dernier chapitre très dernièrement ajouté ) a été à l'époque écrit sans formation philosophique, sans préparation lors d'un cours,(Notre professeur M. Ébalard nous confiait chaque samedi un sujet, à remettre le samedi suivant pour appréciations et discussion après corrections),mais avec l'aide de plusieurs livres de ma bibliothèque. Mise au au propre comprise, il représente, à domicile plus de quatre heures de travail.

1 Eudémonisme: Théorie morale fondée sur le bonheur conçu comme le bien suprême

Eudémonisme rationnel: Doctrine d'Aristote selon laquelle le bonheur est procuré par l'activité de la raison découvrant et contemplant la vérité.

2 Professeur Raymond Khel: les glandes endocrines.(Édtions PUF)

3 Équilibres entre les potentiels des différentes secrétions endocriniennes sur l'axe horizontal et sur les axes verticaux concernant l'étage hypophysaire, et les organes cibles Thyroïde, Testicules ou ovaires:

équilibre horizontal au niveau hypophysaire [ TSH ( Thyréostimuline )—- GSH (Gonadostimuline)],

équilibre vertical de l'axe hypophyso-thyroïdien [TSH (Thyréostimuline) —- hormones thyroïdiennes T3, (L thyroxine) et T4 (L tri-iodiothyronine)] et

équilibre vertical de l'axe hypophyso-génital [GSH (FSH ou Folliculotropine et LH ou Lutéotropine) —- hormones stéroïdes gonadiques[androgènes (Deshydrotestostérone et Testostérone) et oestrogènes (Oestrone, Oestradiol et Progestérone)].

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