CENTRE D'ÉTUDES SUPÉRIEURES INDUSTRIELLES. (1/2)
Rue Heyrault (92100) Boulogne.(avril 1966/ mars 1968)

De Choisy-le Roi à l'aéroport d'Orly, d'où j'emprunte l'autoroute du sud, puis le périphérique pour rejoindre, chaque matin, Boulogne, et la rue Heyrault, je pratique donc désormais journellement ce que dans un langage de pionnier — associant hâtivement Errol Flynn à une pseudo conquête de l'Ouest parisien, — j'ai nommé la piste de Santa-Fé.

Comportant quatre niveaux avec le sous-sol réservé au personnel du Centre, le bâtiment dispose au rez-de-chaussée, outre d'un bureau d'accueil, de plusieurs salles de cours et d'un amphithéâtre. Au premier étage sont installés les bureaux de la direction, d'une demi-douzaine de permanents et une grande bibliothèque. Répartis entre le premier et le second étage, se trouvent les boxes de travail, d'une promotion de 48 personnes réparties, en fonction des résultats des épreuves de sélection, en six groupes. Ces groupes sont repérés 1-1, 1-2, 1-3, 2-1, 2-2, 2-3, ce dernier groupe étant censé avoir eu les meilleurs résultats à l'examen d'entrée.

Le CESI, dont les étudiants du cycle de formation ingénieurs, âgés de 25 à 45 ans, proviennent de divers secteurs de l'industrie, a ceci de commun avec Vilgénis, que les « élèves », issus d'entreprises différentes, ont également des origines géographiques diverses. Ainsi dans le groupe 2-3 auquel j'appartiens, on trouve représentés : Renault/Seine maritime, Métallurgie/Tarn, Numérique/Angers, Chimie/Alsace, Construction automobile/Seine maritime, Chantiers maritimes/Loire atlantique, la SEITA/Orléans, Transport aérien/Région parisienne. D'autres entreprises et des candidats individuels forment les autres groupes.

Rencontre dans le box. Échanges sympathiques. Présentation des parcours scolaire et professionnel de chacun. Plage d'âge du groupe 25/35 ans. Cinq d'entre nous ont déjà fait maths générales 1 et 2.

Regards complices et rassurés, puis silence accueillant un inévitable retour au naturel : chacun pèse chaque autre, retient une évaluation et tente de rassurer sa libido.

Réunion générale. Présentation des permanents. Puis, distribution des trombinoscopes, programme hebdomadaire, des livres et livrets divers. Repas de bonne qualité, à la très propre cantine du centre d'apprentissage de Renault. Assurance d'un repas journalier tout à fait convenable.

Dès le début d'après-midi et durant toute la première semaine, présentation des professeurs (cours en salles par demi-promotion) et répétiteurs (séances dans chacun des box). Les exposés faits par les animateurs et/ou experts extérieurs auront lieu, devant l'entière promotion, dans l'amphithéâtre.

Les premières figures d'enseignants s'installent dans notre esprit. Thilliez, aimable jésuite de haut niveau culturel, conduira avec bienveillance et détermination l'enseignement des mathématiques tout en mettant l'accent sur les mots divers dont nous souffrons. Madame Saur, souriante petite bonne femme, aux jolis yeux marrons, s'appliquera, avec talent, à nous enseigner un langage anglais très « cup of tea », auquel je me fais un plaisir d'ajouter tous les mots américains, techniques ou non, de mes modestes connaissances. De haut niveau et rôdé à tous les contorsions de l'esprit, également sarcastique, et brave homme, notre retraité répétiteur de Mathématiques nous met, deux fois par semaine, en difficulté avec des exercices qu'il puise dans sa mémoire et résume, pour nous épater, sur le ticket de son parcours métropolitain.

Bien avant le spécialiste de la métallurgie qui révélera les limites de nos connaissances et parfois celles de notre intelligence devant la pourtant règle élémentaire dite « des segments inverses », celui qui, dès la première quinzaine, mettra le plus rapidement à nu les beaux esprits de notre petit monde à vocation savante sera le professeur de physique.

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Imaginez un grand et fort personnage au visage de Michel Galabru, sans cependant l'embonpoint du comédien, pénétrant dans la salle de cours, l'air contrarié comme si son producteur lui avait refusé une avance en liquide. Puis, balayant soudain d'un regard courroucé l'auditoire, deux calots noirs semblent prononcer la sentence avant la mise en examen. Silence et yeux de lapins inquiets de la part des élèves. Puis une voix lente et douce qui semble s'excuser du dérangement :

« Pour cette première rencontre, je ne veux pas vous ennuyer, je veux simplement vérifier que vous possédez bien les unités des différents systèmes... »

Et le regard du bon apôtre s'adoucit progressivement jusqu'à devenir patelin. Dès après avoir confié à chaque tête de rangée la distribution de son test en forme recto-verso, sa lippe s'affirme soudain gourmande, et son regard retient, avec peine, l'ironie qui s'en dégage.

Galabru prend alors la voix neutre d'un Michel Bouquet attendant Godot et caveçonne :

« Ce ne sont que des questions simples, qui, pour des gens comme vous n'offrent pas de véritable difficulté... Je vous laisse vingt minutes avant de ramasser les réponses … »

Chacun découvre alors un incroyable salmigondis fait d'unités (électricité, électromagnétisme et mécanique, masse) des différents systèmes CGS, MTS, MKS et MKSA, agrémentées de puissances, et mélangées, de nature à piéger une population d'académiciens ... ou de membres du Collège de France. Au bout de dix minutes de lecture, de traduction et de calculs, de coups d’œil inquiets, les prétendus plus forts de la promotion ont attrapé le tournis, incubé l'insidieux doute et consommé le temps minuté. Galabru fait une dernière fois la chattemite et reprend les copies. Semaine suivante, les honorables membres du groupe 2-3, groupe auquel j'appartiens, récoltent des résultats tout juste moyens. Volée de bois vert, vanité ramassée et première leçon de savoir faire. Comme le claironne alors Galabru : « Bien posséder les bases … , c'est important … »

Chacun sait que la défaite peu servir de leçon. Le groupe, rendu prudent, sortira également soudé de cette aventure.

Cours, répétitions, conférences abordant les domaines techniques et industriels, mais également les questions sociales et philosophiques, d'experts ou personnes qualifiées et préparations d'exposés par chacun d'entre nous se succèdent. Densité du programme, fatigue, mais enrichissement journalier dont on s'émerveille sur l'instant et que l'on intègre peu à peu. Exposé très argumenté d'un membre du Conseil Économique et social qui évoque la situation de la batellerie française, avec l'insuffisant entretien des canaux, les projets d'investissements en attente de crédits, le sous-développement du transport fluvial du fret au bénéfice d'un transport routier de plus en plus polluant...

Déplacement d'une semaine en bassin Mosellan pour faire connaissance de la minette et découvrir le proche déclin de la sidérurgie française qui, incapable de s'adapter aux marchés, de faire des choix et d'investir, abandonne déjà les aciers fins et aciers spéciaux aux Suédois et aux Japonais.

Premier stage en entreprise. Quinze jours pour prendre connaissance, observer et rendre compte, par un rapport, d'une première expérience. Entreprise pouvant être choisie ou proposée par le Centre.

Un samedi je rencontre Georges Valette, qui habite désormais à Orly, à environ deux cents mètres du domicile de mes beaux-parents. Petite conversation cordiale au cours de laquelle je confie à Valette mon souci d'un stage profitable, allant jusqu'à envisager l'étranger pour la pratique de la langue anglaise. Totalement inattendu, soudain jovial et précis, mon interlocuteur déterminé comme je ne l'ai jamais vu, me parle alors de la construction d'une usine de traitement de l'aluminium aux

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États-Unis. Ce projet, dont il semble bien informé, fait l'objet d'une organisation particulièrement complexe à travers un planning Pert très sophistiqué. Intéressé mais perplexe, je rétorque à Valette qu'il me semble difficile de pouvoir accéder à un stage auprès d'un consortium aussi important. Valette décidément très déterminé, ajoute être en mesure, via sa belle-sœur qui travaille au ministère des Affaires étrangères, de résoudre ce problème, sans difficulté, et en peu de temps. À moi d'obtenir l'accord d'Air France pour un ordre de mission et de lui donner le feu vert, pour la suite.

J'informe Jean-Claude Thiot, mon jumeau Air France au CÉSI de mes intentions et lui propose de se joindre à moi, pour demander l'autorisation à Henri Macé, sous-directeur du Matériel, de préparer ensemble la proposition de Georges Valette. Monsieur Macé, homme discret et aimable personne, nous reçoit, écoute calmement le détail de mon exposé des motifs, s'étonne courtoisement de notre si rapide ambition, qui ne respecte pas tout à fait l'usage du premier stage, et par un long soliloque zigzagant et entrecoupé de silences, nous invite à rechercher raisonnablement une option française... Déception, mais message reçu d'avoir à rester en tout dans la plage consentie de l'initiative !

Mon stage aura lieu dans un service Méthodes, d'une entreprise française nationalisée, installée en banlieue parisienne... Bonjour la chance...

L'endroit est triste. Une douzaine de personnes placées sous l'autorité d'un jeune gadzard, à l'abord sérieux qui semble cloîtré dans son bureau. Une charge de travail pour six à huit personnes. Peu d'initiatives. La plupart du temps, il s'agit de recopier des documents, sans apport de valeur ajoutée. Le moral de tous, plus ou moins masqué par un sourire d'accueil, est au plus bas. Au fur et à mesure, convaincues que je ne suis pas un espion envoyé par la Direction, les consciences tentent de s'exprimer. L'ennui, la critique, parfois le fiel, ont pris place principale dans l'expression de tous et se libèrent à mon contact. Mais au fond personne n'a l'intention d'engager un dialogue, de faire des propositions. La critique, demeurée la seule pitance journalière fédère curieusement un groupe sans animation hiérarchique. Repoussant toute initiative, enveloppé d'ennui, le règne amer, silencieux et désespérément attentiste du perdant-perdant s'est installé. Je suggère à certains de formuler non pas des revendications mais des propositions. Au-dessus de leur volonté rongée par le doute et de leur esprit préférant se soulager en mornes et débilitantes plaintes. Bonjour tristesse...

Et à midi, cette cantine — état des lieux, qualité des menus — d'un niveau inférieur à la première cantine en zone industrielle d'Air France en 1952..., qui n'est ni lieu, ni moment de détente...

Je fais mon rapport sur le rôle, les responsabilités et les tâches dévolues à ce service, le remet à ce chef de service, ingénieur des Arts et Métiers, puis suis invité à prendre connaissance de sa feuille d'appréciation me concernant. Pas de problème et commentaire aimable. Alors je lui demande si je peux avoir avec lui, une discussion « off record » moyennement confidentialité réciproque. Demande accordée en souriant. Alors j'emprunte mes patins de jésuite et me mets à glisser sur la glace de la rhétorique, exécutant mes figures avec d'infinies précautions … tout en essayant de conserver le cap de mon numéro de voltigeur, concernant l'atmosphère délétère du groupe placé sous son animation. Devant mes rétablissements de plus en plus difficiles, mon interlocuteur décide de venir à mon secours et m'informe du destin, à court terme, de l'unité de production actuelle et du service dont il a la charge. Dans un délai de l'ordre de dix-huit mois, l'ensemble devrait être regroupé géographiquement au niveau du siège ou se trouve déjà l'unité principale de production. Le déménagement devrait également coïncider avec une réorganisation partielle, non encore arrêtée, de la fonction Préparation. Dans ces conditions, je comprends mieux les interrogations et l'embarras de cet ingénieur, tenant son premier poste, et qui, tout en étant concerné, ne semble pas être partie dans cette affaire. Je me sens impuissant à formuler un avis véritablement utile. Néanmoins, je lui recommande vivement de se rapprocher du personnel qui lui a été confié et de faire en sorte de déclencher la participation de ses agents et de faire éclore toutes leurs suggestions et de maintenir un certain lien avec eux.

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Le climat de notre entretien étant demeuré de qualité, je m'autorise à lui dire qu'en procédant ainsi, l'image qu'il donne à tous, en sera nettement meilleure. Un petit mouvement de tête et l'amorce d'un sourire me confirment la sensibilité et le manque de susceptibilité de mon responsable de stage. Je lui souhaite bonne chance pour la suite de sa carrière et le remercie de la confiance observée envers moi. Ce soir, je quitte cet endroit où le temps s'allonge et nous englue...1

Le retour au box et aux cours s'effectue agréablement. Compte tenu des charges de travail, c'est au moment des repas que nous échangeons concernant ce premier stage. Au total du groupe, il appert que l'immersion dans plusieurs sociétés visitées s'est révélée moyennement fructueuse.

Les cours et répétitions reprennent avec intensité. Le rythme d'étude suggère des impasses et des usages en matière de décompression. La bibliothèque procure assez de domaines pour aborder d'autres sujets ou se changer les idées. Personnellement, c'est la pratique de la langue anglaise qui me détend. D'une façon générale, les résultats dans les différentes matières sont bons mais certaines contraintes peuvent converger et se transformer en difficulté sur le plan du timing et de l'initiative.

Ainsi d'un certain moment où le problème du choix et du risque s'est posé. Ce mardi soir, entre une douzaine de copains, un couscous est prévu, auquel je ne peux me soustraire sous peine de mauvaise camaraderie. Mais demain mercredi, en matinée, je dois faire un exposé d'une heure concernant la civilisation occidentale. Dont acte, j'ai rassemblé ma documentation et il me faut trois heures pour faire une synthèse correcte et rédiger mon exposé. Je suis à la maison à vingt-trois heures et, je termine le texte de mon exposé à deux heures du matin. Le lendemain, brillant exposé suivi et noté par une demie promotion.

Ouf, tout est bien qui finit bien. C'est Philippe, le candidat des Chantiers de l'Atlantique, qui me casse le moral durant le repas, en me rappelant qu'à quatorze heures, nous avons cours de mathématiques et, qu'à coup sûr, on va avoir une interrogation sur le calcul matriciel. J'ai tout oublié de cette affaire et je n'ai même pas lu le cours qui était à préparer. À l'idée de quitter le peloton de tête des matheux et de passer pour un nul, mon estomac se noue et mon cerveau déclenche le plan ORSEC. Et mercredi, cinq minutes avant d'entrer en cours, je n'ai pas de solution pour la suite.

Une fois assis, face à ma feuille blanche et à la panne sèche, j'imagine qu'avec cette situation, je serai invité à passer au tableau lors de la séance suivante. Alors, je griffonne un court sommaire du cours puis après avoir tiré un trait, je m'adresse au professeur en proposant ceci :

« Att M. le Professeur : je n'ai pu préparer le cours. Sous réserve de votre accord, vous propose de me tester demain au tableau... »

Le soir, à la maison, de neuf heures à minuit, je prépare le cours. Le lendemain, dans le box du groupe 2-3, j'explique la situation dans laquelle je me suis mis. De l'avis général, j'ai fait un peu fort et pris des risques. J'interroge Eigler, candidat des Potasses d'Alsace, assis à ma droite. Eigler, avec le sérieux d'un alsacien, a réuni dans deux épais calepins, qu'il feuillette avec discrétion lors de chaque séance d'exercice avec les répétiteurs, tous les exercices de Maths Géné imaginables. Le groupe l'a d'ailleurs rapidement baptisé le calepin agile. Je prends connaissance de son résumé, dans le souci d'aller un peu au-delà du cours, et d'enrichir ma préparation.

Vendredi début d'après-midi, Monsieur Thilliez délivre les copies en retour. Conservant la mienne, il m'invite sur un ton neutre à passer au tableau. Pas dupe de la situation, mais très élégant dans sa réaction, il me laisse m'exprimer sans une seule fois, tenter de me déstabiliser. Au bout de quelques minutes, je me détends et finit calmement mon exposé. Pas de félicitations, mais sobre déclaration complice et significative du professeur :

« Je vois que vous avez bien préparé ce cours. Tant mieux car je m'interrogeai, n'ayant pas retrouvé votre copie de la dernière interrogation... »

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Au retour dans le box, la situation fait l'objet d'un nouveau tour de table, avec commentaires de tous poils. Majorité de bravos, mais petits grincements sur mon type d'attitude. J'indique que, de fait, j'ai raisonné de la même façon que face à une situation susceptible d'être rencontrée au travail, et très modestement, m'en explique avec mes collègues :

« Lorsque votre chef de service (demain votre directeur), vous soumet (tra) une question à traiter ou vous interroge(ra) sur un point délicat, vous avez deux possibilités, lui répondre sur le champ si vous vous sentez prêt, mais, si vous êtes plutôt creux ou insuffisant sur le sujet, lui demander un temps de réflexion et vous mettre dare-dare au travail, pour traiter la question et préparer votre réponse, si possible bien étayée destinée à l'échelon supérieur. »

Le groupe est partagé mais s'accorde à reconnaître que j'ai pris mes responsabilités.

Cours, interrogations, exposés, conférences se succèdent qui élargissent nos connaissances et forment notre esprit à mieux appréhender les problèmes, les situations et à mieux dégager les voies de résolution. Et d'une certaine façon, nous apprenons à apprendre tandis que chacun opère, puis peaufine, au fil des mois, sa propre synthèse.

Janvier mil neuf cent soixante sept. Stage de deux semaines en entreprise qui, pour Jean-Claude Thiot et moi, a lieu chez Rolls-Royce Limited dans son unité de Glasgow. Stage facilité par le fait que Thiot, motoriste d'origine, connaît les représentants, auprès de la Direction du Matériel d'Air France, du motoriste britannique, lequel fournit le réacteur Avon RA 29 qui équipe les SE 210 Caravelle de notre Compagnie.

Chez Rolls, traitement VIP. Chaque matin, à huit heures, une vieille Rolls de collection, piloté par un distingué chauffeur, vient nous chercher à l'hôtel.

Après un accueil cordial, nous bénéficions de séances de travail régulières et très bien organisées, langue anglaise avec un très fort accent écossais2, qui sollicitent notre intérêt et exigent toute notre attention. Ainsi seront abordées les évolutions successives du réacteur Avon depuis le RA 26 MK 521 jusqu'au RA 29, mais aussi toute l'organisation et les autres activités de RR limited.

Break systématique à dix heures pour un thé et des petits gâteaux. Repas léger mais convenable à midi. Rythme identique l'après-midi, avec un tea time à seize heures.

À dix-huit heures, « notre Rolls » et un chauffeur de maître stylé et impassible comme un guard de Buckingham nous confèrent un indéniable rang en nous reconduisant à l'hôtel.

La soirée demande organisation, car le sympathique et propre « bed and breakfast » ou nous sommes installés fournit un service minimum… et des chambres avec un chauffage électrique payé par alimentation d'une fente à pences. Par ailleurs l'établissement est fermé dès onze heures et nous sommes formellement prévenus que personne ne viendra nous ouvrir en cas de négligence de l'horaire de notre part... Dehors, en soirée, hors les restaurants assez chers, pubs et ballrooms à entrée gratuite, sont les deux lieux publics ouverts et chauffés à la fois... Alors, nous tentons de pratiquer l'optimisation économique et sociale, en allant d'abord au pub avaler quelques sandwiches et une pinte de bière, puis à marche rapide, partons au ballroom.

Et un soir, arrive ce qui devait arriver. Rencontre avec un groupe de quatre élèves infirmières de l'hôpital de Glasgow. Présentation. Discussion. Danses. Atmosphère très cordiale et très agréable et à plus de vingt-trois heures nous sommes encore là. Soudain, réveil brutal et penaude explication des petits français qui avec bien du mal expliquent que n'ayant pas respecté la règle horaire du bed and breakfast, vont devoir coucher dehors...

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Les jeunes infirmières se tordent de rire devant les Don Juan en déconfiture… et puis nous invitent, in good faith with the most honorable intentions, à venir dormir chez elles, dans la ville voisine de Lennoxtown. Et c'est ainsi, — et donc sans aucune prouesse à étaler —, que nous passons une nuit sur des matelas installés au sol et que le lendemain matin, vers dix heures, nous dégustons avec appétit, les toasts et les nombreuses et délicieuses saucisses grillées, achetées le matin même et préparées, à notre réveil, par nos gentilles et dévouées hôtesses.

Une des quatre infirmières rencontrées, personne douce, agréable et d'une discrète beauté, nommée Ann Mac Leen, nous reconduira à notre hôtel, en début d'après-midi.

Le surlendemain, reprenant le cours de notre stage, nous présentons nos excuses à notre cicérone et lui expliquons la situation vécue. Un flegme tout britannique imprime alors son visage qui semble de cire et fait montre, sans effort, d'une compréhension totale devant si banale aventure. Mais la prunelle de son œil allumée progressivement, au fur et à mesure du récit, est soudain relayée par la parole, qui libère la tension accumulée, par une saillie inattendue, — aux termes non encore tous mentionnés dans les cours d'anglais scolaires — et susceptible d'être ainsi traduite :

« J'espère que des gentlemen de votre qualité, n'avaient pas oublié leur équipement tout terrain... (town and country)... »

Je dois avouer qu'il nous a fallu quelques minutes pour réaliser que notre interlocuteur faisait ainsi allusion à des préservatifs.... Masquant alors d'un sourire conquérant la sagesse de la soirée objet de cet échange, nous n'avons pas manqué de le rassurer, tout en nous félicitant d'avoir fait un nouveau pas dans la connaissance de la langue anglaise...

Notre seul dimanche passé à Glasgow fut assez triste.

Informés la veille, de l’absence de service dans notre bed and breakfast, après un lever tardif, nous prenons possession de la cuisine, des placards et du réfrigérateur et, ayant réuni les œufs et diverses provisions, nous nous autorisons avec entrain et égoïsme un copieux petit déjeuner. Sur le coup de midi, nous décidons d'une promenade. Sous un gris ciel d'hiver, la ville, aux magasins et pubs fermés, et aux très rares promeneurs, semblait morte. Après avoir acheté des cookies à un vendeur ambulant, et fait provision de pièces de monnaie pour alimenter le radiateur, nous rejoignons notre logis afin de commencer la rédaction de notre rapport de stage. Alors que nous allons monter vers nos chambres, nous entendons un léger bruit, et apercevons un personnage fantomatique qui, en robe de chambre, théière à la main, s'échappe d'un couloir pour retrouver sa paix dominicale.

Le vendredi de la seconde semaine, dernier jour du stage, nous fûmes, en soirée, invités au restaurant par nos hôtes de R.R. Nous eûmes droit à ce fameux Haggis accompagné de purée de pommes de terre et ... d'un excellent scotch whisky (malt whisky), bien nécessaire à la digestion de la panse de mouton... Seul un poème de Robert Burns manquât à ce festin écossais bien arrosé.

Tard dans la soirée, comme tous les vendredis, sur les murs des bâtiments non habités des quartiers populaires de Glasgow, les jets nourris et prolongés des habitués des pubs, rendaient aux caniveaux, par multiples rus, les nombreuses pintes de bière vidées durant les longues heures passées à tenter, dans la chaleur des pubs enfumés, d'ignorer avec dignité et convivialité leur solitude ou leur misère.

Ainsi se terminait — dans la plus grande ville écossaise, cité industrielle à forte activité navale d'une des quatre nations du Royaume-Uni — un stage profitable et un séjour légèrement teinté de mélancolie, qui avait élargi, presque insidieusement, nos connaissances techniques, linguistiques et sociales en associant à la fois, les exposés de techniques de Rolls-Royce et plusieurs autres courts moments passés à voir vivre un peuple accueillant, dynamique, et fier de ses racines celtes.

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En retour vers la France, au décollage du récent aéroport de Glasgow3, (aéroport ouvert depuis un an), le motoriste britannique — dont quatre turbopropulseurs Tyne équipent le vieux Vickers Vanguard qui nous transporte — prolongera ainsi son accompagnement jusqu'à Londres. Et durant ce vol vers Heathrow, une route mal pavée, source de nombreuses turbulences, fera en sorte que le souvenir des chaleureux Écossais rencontrés et celui, très cosy, des nurses de Lennoxtown ne provoquent un trop important spleen.

1Baudelaire.

2 Les Écossais sont connus pour avoir un accent prononcé et très différent de celui des anglais, en particulier les habitants de Glasgow. L'accent dit Glaswegian n'est pas facile à comprendre, mais la pratique permet, (au bout de deux ou trois jours d'effort) de s'en sortir.

3 actuellement hub de la compagnie low-cost Ryanair

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