CENTRE D'ÉTUDES SUPÉRIEURES INDUSTRIELLES (2/2)
Rue Heyrault (92100) Boulogne. (Avril 1966/mars 1968)

Déjà un an ! Finalement, avec les importantes charges de travail (auxquelles j'étais habitué depuis déjà quelques années …), la première année d'études s'est rapidement et favorablement écoulée.

Dès fin mars, tout en continuant cours magistraux, études de cas, exposés et débats sur les sujets d'actualité, chacun démarre, une période plus industrielle comportant un plan de formation très personnalisé, résultant d'options choisies individuellement, et le démarrage du mémoire d'études. Les deux domaines figurent, en nombre d'heures allouées, au programme hebdomadaire.

En sus de quelques domaines d'évolution techniques aéronautiques (Le supersonique Concorde, les nouveaux matériaux employés en aéronautique et les techniques nouvelles de suivi des moteurs et équipements avions), sur mon « camembert » personnel, je fais figurer tout ce qui intéresse la gestion d'une unité de production (personnel, organisation et investissements en équipements), en approfondissant la pratique des différentes approches économiques intéressant un projet (taux de rentabilité interne, montant d'investissement autorisé, … analyse de la valeur 1).

Par ailleurs, dès juillet, et pour une durée de deux mois, doit démarrer un stage « de responsabilité en entreprise », lequel peut être choisi parmi les offres des entreprises collaborant déjà avec le CÉSI ou résulter d'une recherche et d'une proposition (à faire avaliser par le CÉSI) possible pour chacun d'entre nous.

S'agissant de mon stage en entreprise, je décide de le faire si possible, dans le privé et, à cet effet, je mobilise, pour une ambassade, mon ami Daniel Fantinet, mon ancien de trois ans. Ancien élève du cours complémentaire du Châtelet-en-Berry, après de très bonnes études à Paris, Daniel est devenu géologue. L'un de ses cousins, également berrichon, originaire du même village que nous, dirige plusieurs entreprise dont le siège social, les services commerciaux et un atelier de mécanique sont installés à Paris, tandis que deux autres unités de production sont implantées à Châteauroux. Une activité de mégisserie est également basée dans l'Indre, à Levroux 2.

Ainsi que je suis aimablement reçu un soir, à son domicile, par Monsieur René Préault, PDG des établissements Préault et de la Protection industrielle, et monsieur dont je sais déjà qu'il possède une forte personnalité.

Monsieur Préault, qui, — en compagnie de son aimable et discrète épouse, m'accueille dans sa grande et belle villa des bords de Seine —, est habillé d'un trois pièces de couleur noire à fines rayures d'un joli gris-bleu, cravate classique en soie, et souliers d'un bottier anglais, porte avec belle et vigoureuse allure un début de soixantaine. Offrant un large front dégarni, un nez assez puissant avec cependant d'harmonieuses narines, puis une mâchoire carrée, le visage s'anime de deux grands yeux bruns foncés dont le puissant regard associe et reflète à la fois vivacité d'esprit, expérience de la vie, détermination et ironie en puissance. Par ailleurs, l'homme libère sa curiosité en affectant avec talent une feinte bonhomie qui semble couronner un personnage hors du commun. Je pense soudain à Balzac.

Courtoisement, avec un soupçon d'accent berrichon et laissant filtrer une certaine malice, Monsieur Préault, par un jeu de questions plus ou moins diagonales, s'enquiert de mon parcours industriel, et du but de mon stage. Marquant ses conclusions par un seul court silence, il me présente ensuite les activités des différentes unités industrielles, répond, à son tour à mes quelques questions, puis me donne son accord pour ce stage. Il m'indique enfin que mon responsable de stage sera son frère Jean Préault, directeur commercial des établissements Préault.

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En me raccompagnant à la porte de sa propriété, petite allusion en accord avec un œil ironique, qui semble vouloir me tester :

« Alors rendez-vous quai de Jemmapes début juin ... Vous qui êtes à Air France, ça va certainement vous changer le privé…!

Concernant mon mémoire d'études, — pour lequel, Jean Loviny, ingénieur sup'élec, chef du service Méthodes du département Méthodes et Moyens de production de la direction du Matériel d'Air France, est mon chef de travaux —, étant donnée ma large expérience du grand entretien des avions, je considère être en mesure d'écrire une somme argumentée sur le sujet.

En conséquence, je prépare un sommaire de plus de deux pages et, plein de détermination, me rends au premier rendez-vous avec pour intention ferme de proposer mon sujet. Après avoir lu, avec attention, mon sommaire et murmuré, quelques sons d'approbation et/ou de surprise, mon interlocuteur, récompense d'un doux sourire un peu condescendant, mon abord un peu primaire de la situation :

« ... très complet ce sommaire... on voit que vous avez réfléchi à la question... et que vous aimeriez bien traduire tout cela par écrit. Si je vous suis dans cette voie, vous allez pondre un gros volume susceptible de prouver et résumer vos connaissances... et, en finale, vous... vous n'aurez rien appris de plus... que ce que vous savez déjà... Alors, il serait plus convenable de choisir un autre sujet... »

Silence. En une phrase toute simple, il m'a dépossédé de mon sujet.

Je n'ai rien prévu en ressource.

Amorce de sourire de sa part. Insistant, son regard d'astigmate guette ma réaction.

Sans montrer ma contrariété, j'essaie alors d'opérer un dégagement plein de bonne volonté, afin de ne pas perdre la face :

« Vous avez raison... il me faut faire un choix différent... je dois y réfléchir... et, après tout, rien ne m'empêche de traiter le grand entretien, en plus du sujet de mon mémoire... »

Loviny ne relève pas mon propos, et poursuit son argumentaire :

« Ce mémoire, c'est l'occasion d'envisager un autre sujet, et de réfléchir plus largement, au delà de l'aspect technique d'une situation, pour aborder, par exemple, l'aspect économique. Ainsi, en ce qui concerne l'activité d'entretien des avions, compte tenu des sommes mises en jeu lors de nombreuses décisions, il est intéressant d'observer, que la possibilité et l'intérêt de pratiquer, sur l'instant ou sur le terme, un raisonnement économique, existent dans de nombreux cas. Voilà une thèse qui me semble intéressante à soutenir... et un travail qui, par ailleurs élargira vos connaissances. »

Après avoir, durant une heure, frotté et limé ma cervelle3 contre celle de mon interlocuteur, qui, — par ailleurs délégué du personnel cadre CGC, — s'avère tacticien habile, en même temps que personne volubile et un peu brouillonne, je suis convaincu de me mettre au travail, sur ce large et inconnu nouveau sujet, et, dans un dernier effort, avant que se termine ce premier entretien, je propose le titre de mon mémoire, lequel ainsi rédigé, qui reçoit l'acquiescement satisfait de mon chef de travaux :

« Les caractéristiques de l'entretien de la flotte d'une compagnie de transports aériens demandent une large utilisation du raisonnement économique à tous les échelons. Exemples. »

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Dès la seconde réunion, je présente à mon chef de travaux une introduction fixant le but de mon mémoire, la définition retenue pour le raisonnement économique, et un premier sommaire de mon mémoire. Jean Loviny se montre exigeant et la suite lui donnera pleinement raison. L'amélioration voire la correction de mon argumentation passe par des déclarations complexes, souvent elliptiques ou tortueuses, mais en finale toujours utiles, de mon interlocuteur.

Au cours de l'entretien, je note les mots, les allusions, les sujets ou points particuliers à examiner, les noms de personnes à éventuellement rencontrer. (… et je sors de la séance, avec pour la première fois de ma vie des maux de tête).

Après quelques jours d'inquiétude et de plusieurs remises sur l'ouvrage, je fais le plus grand profit de l'échange intervenu.

Pour illustrer et étayer mon point de vue, établi à partir des caractéristiques de l'entretien des avions, (caractère obligatoire et aspect aléatoire des travaux, exigences de qualité, de régularité et de confort d'une part et recherche de rentabilité d'autre part) je choisis de retenir quatre domaines :

En conclusion de l'étude, j'invite tous les techniciens à généraliser cette préoccupation économique, observant comme argument principal, que compte tenu du poids de plus en plus élevé des investissements en matériels volants, une compagnie non rentable ne saurait subsister.

J'observe également que le climat social n'est pas toujours propice à de telles idées et je suggère le rôle éducateur important de l'encadrement.

Jean Loviny, semble apprécier, grogne quelques mots de satisfaction et d'encouragement, et m'accorde l'accès au secrétariat du département pour faire frapper mon texte.

Roger Dombre, déjà évoqué, me fera la joie d'un document photographique de six vues prises au hangar, portant sur l'entretien des avions, qui constituera une appréciable annexe à mon mémoire.

Première étape franchie avec soulagement et satisfaction. Avec Loviny, j'ai appris à écouter un interlocuteur, à échanger avec lui, à trier dans les idées, à dégager une synthèse de situations et d'éléments sans lien perceptible au départ. L'effort d'une rédaction simple et claire m'a également été profitable. Alors j'attends de pied ferme l'épreuve de la soutenance devant un jury !

Le démarrage de mon stage aux Établissements Préault se fait dans la bonne humeur et la simplicité. Tout en me faisant visiter les locaux installés sur trois niveaux, René Préault, PDG, me présente successivement la directrice commerciale de la Protection industrielle et, en la personne de son frère cadet Jean, le directeur commercial des établissements Préault.

Après un retour dans son bureau, pour préciser quelques points vis-à-vis du CÉSI, nous redescendons tous les trois dans le grand hall d'entrée .

Là, en présence de la directrice commerciale de la Protection industrielle, il me confie à mon responsable de stage.

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Subitement première découverte, que je n'avais pas faite lors de mon premier passage. Sur une face, en partie supérieure du hall, une fresque peinte, — de grandes dimensions, voulant sans équivoque, voire avec insistance, magnifier le travail et l'effort, dans une scène digne de Delacroix retouchée par Dubout — s'offre comme un jugement dernier, à l’œil quelque peu surpris du visiteur.

Me voyant stupéfait, Jean Préault et la directrice commerciale se mettent à sourire, tandis que le PDG, reprenant les rênes sans attendre, excuse rapidement l'excès d'un de ses amis peintres.

Jean Préault, plus âgé que moi de sept années — que j'ai connu de vue, sans plus, durant mon enfance au Châtelet-en-Berry —, m'accueille avec curiosité et sympathie et, après quelques mots brefs sur notre village, propose immédiatement un réciproque tutoiement.

Assez grand, bien bâti, avec de larges épaules, un cou puissant et une tête assez forte, qu'éclaire le regard — attentif, aimable, charmeur et portant cependant continuelle interrogation — de deux grands yeux bleus, surmontés d'un front moyen et d'un crâne lisse comme peau de fesse, habillé de quelques cheveux blancs aux tempes, l'homme qui ressemble, en plus corpulent, un peu à Charles Gérard, débute sa quarantaine, et semble fort aimer la vie, m'est tout de suite très sympathique.

Jean, me présente son équipe : atelier de fabrication de pièces mécaniques, magasin, agents des services commerciaux. Tous sont des caractères affirmés.

Le chef d'atelier est compétent, affable. Pas question cependant de mettre le nez dans ses affaires, sauf pour l'aider à obtenir l'achat de nouvelles machines. Quant au chef du magasin, il envisage carrément de démissionner si on vient l'emmerder. Ambiance tonique.

Côté commercial, la situation est plus subtile.

Jean conduit totalement les gros marchés avec les principaux bureaux d'engineering de l'activité du pétrole (France et quelques places étrangères), lance les fabrications lesquelles sont réalisées en quasi totalité par l'atelier en sous-sol et stockées, au magasin, avant débit vers l'acheteur. .

Trois autres agents sont chargés des ventes de petite mécanique et visserie, dont les fabrications sont majoritairement sous-traitées chez les artisans de Savoie et vendues après application d'un coefficient. Deux d'entre eux pratiquent la vente directe suite à courrier ou demande téléphonique des clients. Le troisième a pour charge d'animer un réseau de commerciaux.

La première mission consiste à réorganiser le stockage et suivi en magasin (classement, rangement).

Opération délicate avec collaboration fructueuse avec le chef du magasin jusqu'à ce vendredi, ou il menace de démissionner car il ne veut pas se séparer des vielles étagères à parcours acrobatique pour les remplacer par des casiers plus adaptés. Et devant le maintien de la position nouvelle, le lundi il vient remettre sa démission ! Branle bas de combat. Discussion. Compromis. Le lundi de la semaine suivante l'intéressé empoche une petite augmentation, on garde quelques étagères en bois pour les pièces importantes. Le fichier de suivi des stocks sera établi.

La seconde mission va confirmer la faible rentabilité des ventes de l'agent commercial qui avance le plus important chiffre d'affaires. Après un entretien très long, durant lequel il lui est expliqué qu'il passe plus de temps à de nombreuses petites commandes, il est invité à examiner la possibilité de ne pas appliquer le même coefficient selon le montant de la commande.

La troisième mission consiste à vérifier l'action (méthode, animation et contrôle) du réseau d'agents commerciaux par le responsable en charge, un certain monsieur Lisier. De taille moyenne, le cheveu brun et plat coiffé à la raie, qui surmonte un front étroit, deux joues flasques, un regard de myope abrité par les verres grossissant d'une paire de lunettes pinçant un nez de petite santé, l'homme de mise sobre, — qui en ville, porte un chapeau de

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feutre noir et ruban, serre contre lui un attaché-case en cuir souple —, distille, le plus souvent sur un ton doucereux, un verbe obséquieux. Le personnage suggère à la fois l'employé modèle et le distingué tartuffe.

J'entre plusieurs fois en contact avec l'intéressé, lui demandant de bien vouloir préparer, en vue d'un examen en commun, tous les documents exploitables concernant les activités et résultats des agents dont il a charge d'animation et de contrôle. Je le relance une demie douzaine de fois en dix jours et obtiens à chaque fois une réponse dilatoire. Un matin, après de cauteleuses salutations matinales, je pénètre dans son bureau et, l'air le plus naturel l'invite à me fournir les renseignements demandés. L'intéressé reste silencieux. J'insiste, mais aucune réponse ne sort de sa bouche. Son regard seul semble attendre une suite incertaine. Je le fixe à mon tour et lui demande s'il se fiche de moi. D'un ton paisible, mon interlocuteur m'assure que ce n'est en aucun cas son intention. Je décide alors d'ouvrir l'armoire de son bureau pour en dégager quelques chemises ou dossiers. D'une dénégation de la tête, semblant vaincu, le bon sieur Lisier m'arrête. Il enchaîne à voix basse, me confiant que je ne trouverai rien car il n'y a rien à trouver. Je prends alors connaissance d'une situation devenue soudain ubuesque. Depuis deux ans qu'il est dans l'entreprise, ce monsieur s'informe par téléphone, des montants mensuels des ventes de son secteur, n'organise aucune rencontres de travail avec les agents commerciaux, n'effectue auprès d'eux, aucune animation et passe de paisibles journées dans son bureau, tout en donnant, d'un air bonasse et préoccupé, le change à ses interlocuteurs.

Malgré le grave de la situation, l'entretien qui suit entre René, Jean Préault et moi, va déborder de cocasserie. L'exploit du sieur Lisier, ressenti autant pour l'aspect fautif que pour la maestria de la conduite dissimulée, fait successivement l'objet d'une vive désapprobation, puis d'une franche rigolade. Convoqué devant le PDG, l'intéressé, armé d'une astucieuse malice, assure d'un ton plaintif que les agents commerciaux étant régulièrement contrôlés par le plus haut niveau de l'entreprise, il n'avait pas voulu interférer... À la fin de la séance, René Préault, avec pour la circonstance, le visage consterné, tout à la fois brave homme, bon joueur, et fin personnage, libère en courtes phrases un constat, un pardon chrétien, une menace laïque, et un sarcasme libérateur:

« Malin comme vous êtes, si vous faisiez montre d'un peu plus de courage, peut-être devriez-vous faire de très bonnes affaires ? Alors, écoutez moi bien : je passe l'éponge pour cette fois, mais j'attends une très forte augmentation du chiffre des ventes de votre secteur dans les six prochains mois. Et s'il n'y a pas d'évolution, ce sera la porte. Mais, dans ce cas, je ne manquerai pas de recommander votre talent au théâtre français... »

Bénéficiaire d'un convenable sursis, la conscience en état d'armistice, le cœur soulagé et d'un pas se voulant assuré, Monsieur Lisier rejoint son bureau. Ainsi se termine, de façon à tout le moins curieuse, le premier temps de cette affaire.

Ma visite des installations de Châteauroux a lieu en compagnie des frères Préault. René Préault y fait une visite hebdomadaire, parfois accompagné de la directrice commerciale de la Protection industrielle. Monsieur Préault me présente la partie plasturgie, placée sous l'unique responsabilité d'un chef d'équipe. L'unité, dont développement envisagé — sous réserve d'être en mesure de fabriquer, à prix compétitif, des gants de protection industrielle de meilleure qualité que ceux importés d'Asie — bénéficie d'un équipement élémentaire datant de plus de cinq années.

Jean guide ma visite de l'atelier de chaudronnerie industrielle en compagnie de l'ingénieur, directeur du site, monsieur Schuester. Outre les cuves spéciales, de gros outillage et les fabrications diverses, l'atelier fabrique également, quant nécessaire, c'est-à-dire lorsque Paris ne peut satisfaire dans les délais, les matériels importants destinés aux pétroliers. En chaudronnerie, monsieur Schuester est secondé par un technicien chargé à la fois des devis, de l'appui technique et du contrôle en atelier.

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La quatrième mission qui me sera confiée, consiste, pour chacune des activités, à étudier la situation actuelle et à examiner, les conditions d'un possible développement, dans des conditions techniques, sociales et économiques raisonnables.

À l'effet de proposer des solutions concernant l'objectif d'un développement possible, je recueille successivement les avis de Schuester, et des frères Préault, avant de faire mes propres observations.

Avis d'entrepreneur avisé et prudent de la part du PDG insuffisamment technicien, qui, ayant acheté ces unités de production depuis plus de cinq ans, n'a fait depuis aucun investissement.

Avis éclairé de Schuester concernant la seule activité de chaudronnerie industrielle. S'agissant de la plasturgie et d'une chaîne moderne de fabrications de gants de protection avec objectifs de qualité et de volume, il demande à être épaulé par un technicien expérimenté de haut niveau.

Après conduite de mon enquête et analyse récapitulative de la situation en accord avec Jean Préault, je dépose mes observations et premières conclusions auprès de René Préault :

1/ Dans cette entreprise, le PDG ayant joué jusqu'alors un rôle historique majeur, concernant, à la fois, le démarrage et l'animation (plus ou moins précise, objective et continue) de toutes les activités du groupe, la structure de l'entreprise, les responsabilités de chacun, et particulièrement la position de Monsieur Schuester (délégation reçue, objectifs fixés, moyens alloués), sont insuffisamment précisées. La forte personnalité du PDG freine parfois l'expression des points de vue, les initiatives et certains essais.

2/ Quai de Jemmapes, les activités commerciales (y compris importations) implantées, sont nettement définies et contrôlées concernant la Protection Industrielle Moderne (PIM), bien définies mais insuffisamment animées concernant la visserie (sous-traitance et vente) et contrôlées par le PDG concernant les agents commerciaux et par le directeur commercial concernant les importantes fournitures aux pétroliers.

3/ Un regroupement géographique de l'ensemble des unités de Paris et de Châteauroux, s'avère irréaliste. Le regroupement des activités de mécanique et de chaudronnerie, pour des raisons de surfaces et des raisons d'accès à l'atelier, est impossible à Paris. La délocalisation dans l'unité de Châteauroux de l'atelier de petite mécanique et de la visserie sous-traitée, bénéficiaires dans l'immeuble parisien du siège, d'un traitement regroupé et d'une gestion commune ( fabrications, sous-traitance, approvisionnements/magasinage), ne peut être retenue, sauf à y réimplanter toutes les activités du siège.(aspects financier, économique, et social à mesurer).

4/ Compte-tenu des charges trop aléatoires de l'atelier de chaudronnerie industrielle de l'unité berrichonne, — lesquelles procèdent des démarches, majoritairement locales, du seul directeur Schuester, — il convient de rechercher un développement de cette activité en appelant, au delà de la région, des charges supplémentaires, d'origine diverses, de nature à mieux équilibrer le plan de charge annuel. Cet objectif suppose une publicité nationale et l'embauche d'un démarcheur commercial à vocation de recherche de marchés, de façon à libérer le directeur de cette tâche, afin qu'il se consacre pleinement aux deux unités de production de son site (chaudronnerie et plasturgie). L'embauche de professionnels accompagnera progressivement les charges nouvelles et leur nature.

5/ Le développement de l'activité de plasturgie, essentiellement centrée sur la fabrications des gants de protection doit impérativement prendre en compte les aspects qualité et quantité. Pour cela, il est nécessaire d'embaucher un technicien de haut niveau, possédant également des qualités de gestion et de commandement et capable, sous l'autorité du directeur, de définir les procédures, formations et investissements exigées pour une production de qualité.

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Sachant la difficulté à trouver, actuellement sur le marché, ce type de profil, et compte tenu de l'investissement nécessaire (matériels, cadre et personnel d'exécution) pour développer une chaîne susceptible de fabriquer la quantité de produits actuellement importés, il convient au préalable de s'assurer sur place, c'est-à-dire auprès du fabricant de Hong Kong, de la possibilité, — rapide ou non, et à quel coût—, d'une amélioration du niveau de qualité des fabrications. Concernant une nouvelle installation, je fais observer qu'une étude précise (visite d'une entreprise spécialisée, choix des matériels, montant et rentabilité de l'investissement, délai de fourniture et pose) versus situation « importation à qualité supérieure », doit obligatoirement être conduite avant décision. Je précise ne pas avoir qualité et expérience pour conduire cette étude qui, à mon sens, doit être confiée au technicien de haut niveau devant être embauché, afin de l'engager pleinement sur le projet.

Simultanément, il est nécessaire d'examiner les possibilités de conquérir des nouveaux marchés, tandis que la concurrence se développe dans le domaine de la protection et de la sécurité. D'où, pour l'activité, l'idée de renforcer, par embauche, le réseau d'agents commerciaux mixtes (visserie et protections) ou d'embaucher un chef des ventes, pour le seul éventail des produits de la PIM, auprès des grandes sociétés...

Après plusieurs séances de travail avec les frères Préault, les décisions suivantes sont arrêtées :

Je suis chargé de la publicité et des prospections en vue des embauches retenues (une basée à Châteauroux, une basée à Paris) et, par ailleurs d'une publicité vers l'Allemagne concernant l'ensemble des matériels proposés par la PIM.

Pour une petite ou moyenne entreprise qui n'a pas de structure destinée à l'embauche, qui par ailleurs n'offre pas de véritables avantages sociaux, (et d'abord, une cantine et le repas de midi) et qui, dans le cas présent, est principalement dirigée de façon paternaliste, trouver des candidats de valeur, n'est pas une mince affaire. D'une prospection réalisée en juillet, le nombre des candidatures s'avère de l'ordre de six et de niveau moyen, pour chaque poste. Après appréciation des dossiers, je soumets mon avis à René Préault, qui sachant la difficulté de recrutement, retient une personne destinée à la plasturgie.

Il se montre plus dubitatif concernant le chef des ventes. Je lui propose, à l'essai, un ingénieur français d'origine roumaine qui a accepté de prendre le poste moyennant un salaire modeste, mais à augmenter nettement dès preuves faites. La formule que je pense loyale n'emballe pas « mon vieux routier » de PDG. Néanmoins, il me donne son accord pour embauche.

Une semaine après ses débuts, l'intéressé, — à qui j'ai (peut-être à tort) recommandé d'être modéré concernant ses premières dépenses (principalement les invitations au restaurant) — envoie au siège ses premières notes de frais. René Préault, me demande de le rejoindre dans son bureau, m'invite à lire les deux premières factures, et sans plus attendre enchaîne :

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« Vous avez vu le montant des additions... les invités vont croire que la maison est au bord de la faillite... Ce type que vous avez embauché n'a pas d'envergure, c'est un besogneux ! Vous croyez que je vais faire des affaires avec quelqu'un qui emmène sa clientèle déjeuner dans des gargotes. Allez, dites lui, le plus tôt possible, que l'on s'est trompé et que l'on se sépare de lui à la fin du mois... »

En écoutant René Préault, — dont je sais la forte personnalité, et l'incroyable flair —, qui roulant un regard noir tente de calmer une vésicule indubitablement douloureuse, je ressens à la fois du dépit et de l'amusement. Après avoir pris mes responsabilités concernant la modestie de dépenses engagées et tenté de le convaincre de donner sa chance au candidat en prolongeant sa période d'essai, vaincu par l'argumentation d'un vieux renard très intuitif, je me rends à sa décision.

Et pour prix de mon échec, j'accepte de recevoir et de renvoyer le candidat après lui avoir présenté mes excuses pour la suggestion faite concernant ses premiers engagements de dépenses. Curieusement, le candidat me dit être soulagé de quitter un domaine qui n'est pas le sien !

Tenu au courant de cette inattendue finale, René Préault, l'air vainqueur, raille une dernière fois :

« Je ne suis pas étonné... Rien que de regarder sa photo, j'avais compris que ce n'était pas un type fait pour le poste...! »

J'encaisse cette profitable leçon … L'approbation rapide et très satisfaite de la publicité destinée à l'Allemagne (demie page sur deux revues) par le PDG, me redonne rapidement le moral.

Durant mon stage, les longues journées de travail et la complexité des missions sont largement compensées par des moments de découverte et des plaisirs de table. Ainsi tous les jours, l'aimable et dynamique Jean Préault m'emmène déjeuner dans un restaurant différent. Tout ce que le centre de Paris, et bien sûr le quartier des Halles, comporte de brasseries ou de petits restaurants à goûteuse cuisine de ménage ou délicieux plats de terroirs, mon responsable de stage à carrure de rugbyman, connaît, pour y avoir traité ses clients. Et tous les jours, c'est un moment joyeux et bien agréable, avec quelqu'un dont la gentillesse est partout appréciée.

Une semaine sur deux, le vendredi, c'est René Préault qui, invariablement, invitent son frère et moi à sa cantine, savoir la brasserie de la gare de l'est. À chaque fois, René commence par lire la carte avec beaucoup d'attention, puis interroge le responsable de la salle qu'il connaît depuis plusieurs années, et après réflexion, commande systématiquement un œuf en gelée suivi du plat du jour. Ce rituel étant scrupuleusement observé, René, très bon conteur, qui connaît aussi bien le Paris des affaires que celui des faubourgs, nous régale de savoureuses ou croustillantes anecdotes.

Mais l'histoire vraie que René ne raconte plus, mais que je tiens de Jean lui-même, — lequel voue une sorte d'admiration pour les capacités et l'audace se son aîné — concerne son frère débutant dans l'entreprise Préault, en qualité d'agent commercial.

René voulant à sa façon, accélérer l'éducation et la prise d'assurance de son jeune frère, récemment débarqué de son Berry natal, lui demande d'aller lui même porter, tel jour, à telle adresse, et en fin d'après-midi, une boite de boulons réputés très spéciaux, lui assurant avoir lui-même prévenu les destinataires, de l'arrivée du précieux envoi. Et c'est ainsi qu'un futur directeur commercial reçoit, aux frais de l'entreprise, le chaleureux et très agréable accueil des plus talentueuses pensionnaires d'une maison close, de la capitale. À son frère qui, le lendemain matin, lui marquait à la fois son étonnement … et sa satisfaction, René marquant alors une feinte indifférence et exprimant une innocence toute berrichonne, se moque en riant :

« Tu connaissais les boulons, maintenant tu connais les vices,... comme ça, dans le futur, tu sauras où envoyer, le cas échéant, tes bons clients pour les remercier des bonnes affaires...! »

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Juillet, deux journées au Portugal. Jean qui doit faire un déplacement d'affaires à Lisbonne et à Porto, décide de m'emmener en déplacement avec lui. Je connais déjà Lisbonne suite à un voyage effectué en compagnie de mon épouse, avec une nuitée dans un hôtel deux étoiles, mais là...

Le cinq étoiles de l'Avenida de libertad, au centre ville de Lisboa, avec son vaste et somptueux hall, avec ses luxueux tapis posé sur moquettes épaisses, un service impeccable, plusieurs restaurants de luxe et une chambre king size bedded avec des rideaux en soie, vous donne soudain l'agréable impression d'avoir gagné au Loto.

Première journée de travail à Lisbonne durant laquelle nous restons ensemble. La seconde journée comporte un déplacement aller-retour à Porto, rencontre avec des techniciens de l'industrie pétrolière. Départ dix heures de l'aéroport, retour à l'hôtel à Lisbonne aux environs de vingt-trois heures. Jean souhaite y aller seul, et me demande de l'attendre, en soirée, dans un cabaret connu de lui, et situé à trois cents mètres du palace. Pour ma part, première visite en un tel lieu.

Début de soirée à vingt-deux heures, attractions jusqu'à vingt-trois heures trente. Choix entre une bouteille de cinquante centilitres d'un quelconque blended scotch whisky et une bouteille de mauvais champagne. J'ai commandé la seconde pensant en consommer la moitié en attendant Jean Préault. Erreur de plan de vol.

Vers onze heures quinze, bourdonnantes comme un essaim d'abeilles, légèrement vêtues ces dames débarquent dans la salle, reconnaissent les habitués et repèrent les pigeons. Deux d'entre elles me demandent la permission de s'asseoir à ma table. Je donne mon accord. Erreur de pilotage.

Chacun imagine la suite. De deux, ces dames passent à quatre, puis à six Et sur le coup de minuit trente la quatrième bouteille de champagne est servie sans que je n'ai rien commandé et alors que j'ai arrêté de boire. L'angoisse s'installe en moi, car j'imagine la note et sais que je n'ai pas de quoi payer... Alors dans un sursaut, un peu paniqué tout de même, je me mets à hurler :

« Stop, ça suffit, … l'addition... basta... I want the bill !! »

Le serveur arrive, sourit et dépose l'addition. Je lis, je relis, et une intense émotion s'empare de moi. En francs de l'époque, avec les taxes (y compris celle, très élevée, qui intéresse l'action coloniale des troupes portugaises en Angola), le total dépasse cinq mille francs.

Je fais comprendre au serveur que je ne peux pas payer et j'attends. Deux balèzes, en smoking viennent lentement vers moi. Les dames s'envolent … je demeure seul. Très ennuyé je me demande comment je vais me sortir de cette impasse. Je grimace un sourire et tente de parlementer en anglais, cite le nom du palace pour impressionner. Imperturbables, les deux armoires m'expliquent que je dois payer. À voix forte, comme pour me rassurer, j'explique à nouveau que je ne peux pas. Silence réprobateur. Attroupement autour de la table du petit français. Je sens que ça va mal tourner. Soudain une voix timide, à l'accent demeuré berrichon, parvient à mon oreille :

« Ben, qu'est-ce qui se passe ici ? Ah ! C'est toi, mais qu'est-ce qui t'arrive avec tout ce monde... ? »

Je retrouve soudain confiance. Explications gênées. Jean pige rapidement. Sans s'émouvoir outre mesure, il règle l'addition en liquide. Soudain, tout redevient calme. Les deux balèzes retrouvent chacun une impassibilité de routine et grimacent un sourire absent.

En revenant vers notre hôtel, embarrassé par la situation vécue, je raconte à Jean Préault toujours décontracté, comment je me suis fait piéger.

Au fur et à mesure de mon récit, Jean se moque de ma naïveté et se marre de bon cœur...

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Ma dernière semaine de stage chez les frères Préault, est consacrée à faire le point concernant les trois activités, actuellement toutes rentables, de l'entreprise.

Concernant l'activité de la Protection Industrielle Moderne (PIM), s'agissant des gants de protection, le déplacement à Hong Kong de René Préault, confirme les possibilités d'amélioration de la qualité et, partant, l'intérêt présent d'en rester à la formule actuelle d'importation. L'usine de Levroux, dont les fabrications (gants et protections en cuir) sont de très bonne qualité, est maintenue en l'état, malgré la moindre rentabilité de ses produits. Simultanément, il conviendra d'observer les progrès réalisés à Châteauroux, sur le plan qualité, suite à l'embauche du chef d'atelier.

Pour les autres matériels de protections, dont la PIM est revendeur, l'objectif général demeure le développement des ventes. Ce constat relance l'idée d'embaucher un chef des ventes, et l'espoir principal, en l'état des candidatures, réside dans l'idée de faire une offre intéressante susceptible d'intéresser quelqu'un déjà en poste...

Concernant les Établissements Préault, l'activité, majeure et très rentable, de fournitures de pièces mécaniques et de chaudronnerie, destinées aux pétroliers, totalement démarchée, instruite, conduite et contrôlée par un Jean Préault dynamique et infatigable, — compte-tenu des améliorations réalisées au plan de l'approvisionnement et du magasinage —, peut momentanément demeurer en l'état. Mais se posera tôt ou tard la nécessité de former un assistant de qualité.

S'agissant de la vente de la visserie, — dont le plus grand volume est fabriquée en Savoie (soit par des particuliers à double profession, soit par de petites unités industrielles) —, compte tenu de la disparité des volumes de vente, (répartis en près d'un millier de clients), et malgré les confortables coefficients appliqués, la rentabilité s'avère moyenne. Pour environ trente pour cent des commandes dont le montant égal ou inférieur à trois cents francs, le prix de vente couvre à peine insuffisamment le temps passé au téléphone, au magasin et à l'expédition, les relances de fabrications et le suivi qui en découle. Pour les commandes de montant inférieure à mille francs, un coefficient plus élevé par rapport au prix d'achat sera dorénavant appliqué.

C'est ensuite avec l'accord de Jean Préault, que je m'entretiens directement avec son frère le PDG, le vieux lion qui, avec flair, talent, énergie et solitude a construit et conduit l'ensemble de l'affaire. Au fur et à mesure notre relation est devenue cordiale et j'ai compris que moyennant respect, correction dans les termes et touches d'humour, je pouvais m'exprimer librement et être écouté voire entendu.

Alors, après quelques mots aimables pour le remercier de m'avoir accepté en stage, je lui demande la permission d'émettre un point de vue sur la situation que je viens de vivre, au long du trimestre écoulé. Après avoir reçu son accord, je commence par mettre l'accent sur l'exceptionnelle réussite personnelle que constitue l'ensemble des activités qu'il dirige. Puis, je mets en valeur le travail et le réel dévouement de ses proches collaborateurs, en particulier s'agissant de son frère, lequel, en plus de quarante-cinq heures de travail hebdomadaires, consacre deux soirées par semaine à ses clients. J'insiste à nouveau sur la nécessité d'épauler le directeur de Châteauroux et fonction du résultat de la publicité en cours, d'embaucher un second technico-commercial. Ensuite, envisageant à la fois son âge (il démarre la soixantaine) et l'évolution de l'entreprise, j'en viens au point délicat et lui suggère à la fois pour le seconder et … « préserver l'avenir », d'embaucher un directeur général expérimenté et, à cette occasion, de faire procéder à un audit de l'entreprise par un cabinet spécialisé.

Le vieux lion m'a laissé parler, puis a libéré partiellement ses souvenirs. Débuts difficiles, patients efforts, réseau constitué peu à peu, informations, affaires, rachats d'entreprises, « coups divers », et développement progressif d'activités avec, simultanément, constitution d'un important patrimoine immobilier dont l'achat d'un manoir dans l'Indre, où il se repose chaque année. Il ne m'a pas tout confié, mais son récit entrecoupé, accompagné de quelques sourires,

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et son regard guettant mes réactions ont successivement confirmé l'homme courageux, à la santé solide, l'entrepreneur avisé, audacieux, doué d'un flair incroyable, puis l'homme d'affaires opiniâtre, l'aventurier et le redoutable prédateur aussi..., et enfin le personnage seul — sans successeur familial possible — mais qui assume, via quelques sarcasmes bien ajustés. Il sait qu'il conduira le navire jusqu'au bout et estime qu'il a encore quelques années devant lui. La suggestion d'embaucher un directeur général ne l'a pas choqué, mais il mesure la difficulté à le trouver et, plus encore, à le conserver compte tenu de la spécificité de ce type d'entreprise. Ce que tait le vieux lion, c'est que lui vivant, il n'abandonnera jamais la barre...

Avant de quitter « mon » PDG, je lui parle de nôtre village du Cher ou, comme moi, il fut tout à la fois « bon petit diable », et enfant de chœur. Son visage se détend et l'homme d'action fait place au délicieux conteur pour m'expliquer que les temps ont bien changé.

« À mon époque, n'importe quel jour de la semaine, deux enfants de chœur accompagnaient le prêtre pour « porter le bon Dieu », aux agonisants … c'était un lien avec toutes les familles du village... maintenant, c'est bien fini tout ça... ».

Jean Préault me remet une feuille d'appréciation favorable considérant que j'avais beaucoup aidé à aérer l'entreprise, permis, à tous, d'y voir un peu plus clair, d'avancer sur certaines questions, et de confirmer certains choix. Il me sait gré de l'avoir aidé à « mieux asseoir » Schuester à Châteauroux.

Gentiment, il me tend une enveloppe avec une importante gratification.

Je remercie Jean, chaleureusement — Jean, « une santé », comme son frère, actif et généreux, mais qui ne veut, en aucun cas, prendre un autre poste que le sien dans l'entreprise — devenu en peu de temps un ami.

Le dernier vendredi, jour de mon départ, à midi, les frères Préault et moi sommes installés à la brasserie de la gare de l'est. En entrée, Jean et moi commandons un hareng pommes à l'huile. René réfléchit un instant. En voie d'accéder au même choix, il se ravise et commande un œuf en gelée …

Repas très sympathique, au cours duquel René nous apprend qu'il vient d'acheter un vieil hôtel désaffecté, ancienne petite maison de passe dans le dix-huitième ...

En pouffant de rire, j'ai failli recracher ma bouchée d'andouillette … Puis, l'air connaisseur, j'ai demandé à René s'il envisageait une activité de proxénète... René nous a alors ajouté qu'il avait, par ailleurs, récupéré, « pour une bouchée de pain », un stock de mille deux cents fers à repasser, et que dans la quinzaine, il installait un gardien dans l'ancien hôtel, avec charge pour icelui, logé gratuitement, de vendre le matériel électrique …

Interloqué, admiratif, dépassé, Jean a ouvert ses grands yeux bleus, et s'est mis à ressembler de plus en plus à Charles Gérard dans l'aventure c'est l'aventure ...

René, sérieux comme un pape (c'est d'ailleurs, m'a-t-on dit, le surnom qu'il avait reçu au village lorsqu'il étudiait chez les frères maristes) goûte son effet, et sourit à son tour ...

Le trafic est à cet instant ralenti. Le calme règne à l'extérieur de la brasserie. Le ciel de Paris a ses plus belles couleurs. La ville est amicale et complice. Le moment est heureux.

Ainsi se termine accompagné d'une joie paisible, un stage peu ordinaire, intéressant sur les plans organisation et technique et très riche en observations humaines, effectué dans une entreprise offrant — du magasin à la direction — des personnages hauts en couleur capables de satisfaire mon goût prononcé de l'originalité.

Et, sur ce point, j'avoue avoir été servi..!

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Durant le dernier trimestre mil neuf cent soixante-sept, cours théoriques, conférences d'experts et exposés divers, continuent. L'exposé de Robert Durand de Bousingen, médecin dont j'ignorai le nom, sur la relaxation (méthode et intérêt), et le petit livret offert à cette occasion, ont retenu toute mon attention.

Le point d'orgue de cette période demeure l'épreuve de soutenance, devant un jury constitué de cadres supérieurs extérieurs au CÉSI, du mémoire d'études. La composition de son jury, a été communiquée à chaque élève par le Centre. Le jury, de trois membres, qui m'est affecté, comprend deux directeurs d'entreprises privées et un nommé Georges Prévost, adjoint chargé de la production et donc numéro deux du Centre d'Air France à Montaudran. Franc-maçon de haut rang, l'homme est réputé avoir le bras long et être redoutable.

Compte tenu des différents résultats obtenus par des collègues qui m'ont précédé dans l'épreuve, le jour de la soutenance, prévue à quinze heures, peu après quatorze heures, je m'enferme dans une salle de cours non occupée, constitue un lit de table et m'installe pour une séance de relaxation. Chaussures enlevées, veste pliée en quatre faisant office de petit oreiller, bras allongés le long du corps, mains bien à plat, progressivement, je calme et j'approfondis ma respiration. Décontracté, je commence mentalement, à dessiner mon corps de l'orteil à la tête. J'opère lentement, suit le profil du corps, épouse le contour des bras et termine en enveloppant la tête. Ma nuque transpire. Je me sens détendu, apaisé, plein d'énergie. Je demeure ainsi un bon quart d'heure. Puis, doucement, je reprends la verticale, remets mes chaussures et me dirige vers le hall. Mon mental est au beau fixe. Dans quelques dix minutes c'est mon tour, en présence d'environ un tiers de la promotion, tribune attentive et gourmande comme une tribune de corrida.

Atmosphère sympathique, sujet maîtrisé, attitude détendue, élocution facile et beaucoup de chance. Mention très bien de chacun des trois membres du jury. Merci docteur de Bousingen !

Après coup, je mesure que j'aurais pu soutenir ma thèse en langue anglaise....

Décembre. Dernier stage de six semaines, en binôme avec Thiot, chez KLM, à Amsterdam-Schipol. Objectif fixé par le sous-directeur Henri Macé : organisation de la direction technique de KLM et comparaison coût grand entretien avion Douglas DC8/Boeing 707.

Séjour dans un hôtel très convenable à Amstelveen, à dix minutes de route de la zone industrielle de KLM-Schipol et à vingt-cinq minutes du centre de la capitale.

Transport matin et soir par navette KLM. Accueil sobre mais sympathique. Conversations faciles en anglais à tous les niveaux. Difficulté cependant majeure avec les documents écrits en néerlandais. Heureusement, beaucoup de hollandais parlent le français.

Quatre semaines sont passées à faire connaissance avec l'organisation et les services et quinze jours à l'étude comparative demandée. Seule interruption à midi, à la moderne cantine, durant laquelle nos hôtes déjeunent d'un sandwich tandis que les deux habitués du repas complet s'attardent un peu à table et dévorent les poissons grillés !

Le soir et le week-end de la première semaine, découverte de la belle Amsterdam. Marche agréable le long des maisons aux rideaux non tirés laissant apercevoir, même en hiver, de chauds et douillets intérieurs, emplis de bibelots désuets, si prisés des néerlandais.

Thiot et moi, restons aussi certains soirs à Amstelveen. Nous fréquentons alors le Molen de Dikkert, vieux moulin à vent, aménagé en bar-restaurant à l'ambiance cosy. C'est ici que nous échangeons sur le déroulement de notre stage et sur les éléments du rapport à remettre à notre retour.

Selon le jour et les moyens, économiques dîners avec les sandwiches locaux ou uitmijsters-three eggs, côte de bœuf et beaujolais nouveau au Bistrot La Forge, Et le soir, petit séjour au cabaret le blue note, et là, avec une bière ou un whisky payés un prix raisonnable très raisonnable, on passe une excellente soirée, sans être harcelé par un serveur ou une entraîneuse ...

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Nous aurons également le plaisir d'être invités à dîner dans la coquette maison du mentor de notre stage. Occasion lors d'un agréable et substantiel repas, débuté à dix-huit heures, de connaître les usages hollandais, et le sens de l'humour qui conduit à cligner de l’œil et non à rire aux éclats.

Même, en cette période d'hiver, Amsterdam, — cité des marchands et des navigateurs, capitale bâtie sur une forêt de pilotis (troncs d'arbres et pieux en béton), avec ses canaux et plus de trois milles, maisons, tours, et entrepôts impeccablement conservés depuis le dix-septième siècle — est une ville hospitalière, animée et charmante, qui participe, également, de la courageuse et dynamique Hollande — des digues, des polders … du flying Dutchman et des bicyclettes — et sourit, tout à la fois moderne et attachée au passé.Que ce soient les ballades le long Singel (en été, parcours généreusement fleuri, que le renouvellerai en compagnie de mon épouse), à partir de Muntplein, vers Dam square, le Palais Royal et la New church, un déambulé dans Leidsplein, ou bien visiter le Rijksmuseum, tout ici respire d'un charme poétique. Et que dire de ce petit piano bar, découvert accidentellement, ou certains rescapés des rafles nazies, — qui comme Anne Franck, ont vécues enfermées ensemble pendant la guerre — se retrouvent le samedi soir, et célèbrent dans l'affection et la ferveur, en chansons le plus souvent françaises, leur joie d'avoir échappé à l'holocauste. Très aimablement accueilli, je viendrai plusieurs fois chanter avec eux quelques succès nationaux.

Dernière semaine. Thiot a choisi de revenir de France avec sa voiture.

Le rapport est toujours en suspend... Il se trouve que j'ai le plan et le texte en tête, et suis en mesure de le rédiger, mais l'idée d'écrire plus de vingt pages me rebute. La solution ou plutôt le deal va être trouvé mercredi soir en buvant une Heineken au Molen de Dikkert. Au-delà de l'organisation de KLM, devant faire l'objet d'un texte limité et de schémas prévus en annexe du rapport, le document à rédiger, étant de contenu majoritairement avion (ma formation de base, alors que celle de Thiot est motoriste) et la comparaison entre le DC 8 et le B 707 que je connais très bien, je suggère à mon jumeau de nous atteler au travail, le lendemain jeudi soir, et lui propose d'écrire sous ma dictée et son contrôle. Affaire conclue ! Jeudi, en fin de journée, nous disons au revoir à nos hôtes de KLM.

À vingt-deux heures, dans la chambre de Thiot, nous sommes prêts. J'ai rédigé le sommaire en double exemplaire et à cheval sur une chaise, je commence à dicter. Moyennant une tasse de café chaque heure, le rapport (mieux écrit que je ne l'aurais fait) est mis au propre et terminé vers cinq heures du matin. Sommeil jusqu'à midi respecté par notre hôtelier. Libération des chambres, comme convenu à quatorze heures. Déjeuner tardif à l'aéroport. À seize heures, Thiot repart seul en voiture vers Paris.

Le fameux duty-free de l'aéroport de Schipol capte, comme à chaque fois, toute mon attention. Et ce vendredi, compte tenu d'un embarquement prévu à dix-huit heures trente, je dispose de plus de deux heures. Je m'attarde à toutes les boutiques. Et une fois de plus, en quantités autorisées, le retour s'effectue, avec bouteille de whisky, cartouches de cigarettes, boîtes de petits cigares, coffret de délicieuses anguilles fumées … le tout empilé dans le voyant sac jaune aux inscriptions rouges et noires bien connues de cet aéroport. Lors du vol de retour, assis en première classe, autorisée par un ordre de mission, avec l'opportunité d'un repas de qualité, ce soir là, à bord de la Caravelle, je suis invité par l'hôtesse, à m'installer à côté du chanteur Claude Garou, lequel aimablement positionne sa contrebasse contre la cloison avant de l'appareil. Durant le vol, nous échangeons, en souriant, quelques politesses et je contrains difficilement ma furieuse envie de converser avec lui, afin de ne pas éventuellement déranger, en ma qualité de passager compagnie, ce talentueux client VIP.

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Avec la mi-mars mil neuf cent soixante- huit, la fin de ce cycle de formation arrive et nous sommes tous, fébriles, dans l'attente de nos résultats. Une assemblée, — réunissant l'ensemble des professeurs, répétiteurs, permanents, et dirigeants du Centre —, est chargée, pour chacun d'entre nous, d'exploiter l'ensemble des prestations et résultats et de porter une appréciation finale sur le niveau de connaissances acquis (cours théoriques, cours techniques, culture), mais aussi aptitudes au dialogue (capacité d'élocution, qualité et précision du langage) et au commandement et, en finale, sur l' ou les orientation(s) possible(s) (commandement et/ou études). .

En plus du diplôme provisoire d'ingénieur de production4, chaque sortant recevra donc une fiche d'appréciation personnelle, dont double (peut-être plus détaillé) sera remis à notre employeur.

Cette réunion terminée, Madame Saur, efficace et bienveillante professeur d'anglais s'attarde auprès de quelques-uns d'entre-nous et rassure en souriant les inquiets. Je reste quelques instants de plus avec elle et lui demande ce qu'aurait apporté ou non, le fait de soutenir ma thèse en langue anglaise. Madame Saur me répond simplement que j'aurais dû le faire sans demander d'avis à personne. J'exprime alors mes regrets que mon interlocutrice balaie soudain :

« C'est fait. N'ayez pas de regrets. De toutes façons, sachez que pour trois d'entre vous, le conseil des études a jugé que vous aviez les aptitudes à faire une grande école d'ingénieurs... sauf, bien sûr, Polytechnique... Allez, je me sauve,... et gardez cela pour vous. »

Heureuse surprise, dont j'obtiendrai confirmation auprès d'Alain Bosquet, directeur-adjoint du CÉSI, durant la festive soirée organisée par la promotion, dont le groupe 2-3, auquel j'appartiens, assurera l'animation.

Ça y est!

J'ai les deux documents ente les mains, et ressens beaucoup d'émotion. La fiche de sortie est très satisfaisante — qui mentionne une aptitude très bonne pour les études et une aptitude à cheval B/TB pour les postes de commandement —, et les favorables appréciations liées, me conviennent. Tout ce travail, tous ces efforts, toutes ces soirées, ces samedis et dimanches passés à étudier, et enfin ce résultat, dont le mérite revient, aussi à mon épouse qui a courageusement et avec confiance, accompagnée toutes ces années....

J'aimerais m'ouvrir à quelqu'un des sentiments qui me parcourent. Dans ma famille, je ne le peux. Quant à mon épouse, elle ne s'émotionne jamais de ma réussite et sa sagesse, toujours égale, et la grande confiance qu'elle me porte, me laissent penser qu'elle trouve ma réussite normale, qu'après tout, il n'y a pas là de quoi fouetter un chat et qu'il convient de rester modeste. Seul mon beau-père, ancien apprenti et professionnel de haut niveau, à qui ultérieurement je montre la fiche et le diplôme me donnera une ferme poignée de mains et me dira sobrement que c'est bien.

Et la courte déclaration de Riton les gros bahuts5, me fera très plaisir.

Sur le plan de l'organisation et de l'animation, la soirée de la promotion fût un succès. Tous les autres groupes (décoration de la salle, sonorisation, orchestre, accueil, et restauration) avaient tout à fait bien rempli leurs missions. De vingt-deux heures à cinq heures du matin, avec la complicité de trois copains du groupe, j'animai une soirée faite de gags et de scènes et chansons satiriques, entrecoupée de danse, avec, à minuit, tirage d'une loterie qui permit à défunt Bernard Ménard (CÉSI 1965/1967) de gagner et de déguster avec l'assistance, dix kilos d'un boudin noir de qualité accompagné de six pots de moutarde...

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Durant cette mémorable soirée, sans bien nous en rendre compte, tant l'excitation était grande, à six personnes, nous avons bu neuf bouteilles d'un champagne brut extrêmement agréable.

La sanction est intervenue un peu avant sept heures du matin, alors qu'éméché mais toujours en forme, et accompagné de mon épouse, je m'installai au volant de ma DS 19. Après avoir démarré, j'allume les phares et ressent soudain la voiture qui semble tourner sur elle-même. En quelques secondes je m'éteins et m'écroule. C'est Thiot qui conduira mon véhicule de Boulogne jusqu'à Choisy-le-Roi.

C'est magnifique d'être jeune ! Trois heures de sommeil et, à midi, je rejoins Gondré (CIV 1949/1952 dorénavant Officier Mécanicien Navigant) à l'aérogare Sud d'Orly, afin de parler de nos futures vacances familiales en Italie.

Lundi je vais retrouver la zone industrielle de l'aéroport pour prendre mon travail au Département Méthodes et Moyens de Production de la direction du Matériel, avec pour chef direct Loviny.

1 Ultérieurement, en février 1971, le Programme d'Amélioration de la Productivité (PAP), groupe d'une dizaine de personnes, animé par le polytechnicien Jean Luce, futur directeur du Matériel, appliquera les méthodes de l'analyse de la valeur (approche organisée et créatrice permettant de mettre en évidence les coûts inutiles selon L.D.Miles), à certains secteurs d'activité de la Direction du Matériel.

2 Artisans, les parents des frères Préault, ont exercé, pendant près de quarante années, dans le village du Châtelet-en-Berry, le métier de bourreliers et se fournissaient en cuir de qualité, chez les renommés mégissiers de Levroux . D'où les connaissances dans le domaine et l'investissement, en son temps, de René Préault, qui avait fait de cette usine de traitement des peaux et de fabrication des cuirs, son domaine réservé.

J'ai eu la chance de visiter cette usine avec pour guides Monsieur Préault et le remarquable chef d'atelier. Ce jour là, j'ai vu un PDG soudain disparaître, pour révéler ses connaissances du cuir et la passion artisanale, qu'il partageait avec le responsable de l'usine, pour ce noble matériau.

Cette activité, sur tous les plans bien conduite, et par ailleurs économiquement prospère, ne pose, à l'époque, aucun véritable souci au PDG.

3 Cf Les Essais (Montaigne).

4 À Air France, pour un certain nombre de responsables diplômés des grandes écoles, (dont en particulier Jacques Scherer à l'époque), le titre d'ingénieur de production correspondait à la tenue d'un poste de chef d'atelier, chef de service préparation, de subdivision, tous postes ingrats et non gratifiants que les ingénieurs de grandes écoles n’envisagent pas d'occuper... Pour ma part, j'ai toujours refusé cette limitation de fait. Le CÉSI est alors en attente de validation, par l'Éducation Nationale, du titre général d'ingénieur au lieu de celui, plus restrictif, d'ingénieur de production.

Le diplôme d'ingénieur nous parviendra un mois après la sortie du CÉSI.

5 C'est ainsi, qu'en plaisantant, un soir à la table de mes beaux-parents, j'avais baptisé mon beau père Henri, mécanicien, ferronnier, transporteur routier, et au total professionnel de qualité qui, courageusement entreprenait et réussissait tous les travaux d'entretien concernant les deux gros véhicules qu'il possédait.

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