AU DELÀ DES BOUCHURES
On ne peut évoquer le premier semestre mil neuf cent soixante quatorze, sans parler d'abord de la crise mondiale du transport aérien, due à un renchérissement du carburant, à une expansion à tout va du trafic, et à l'émergence d'une parfois sauvage concurrence (en particulier sur l'Atlantique Nord, Champs Élysées du réseau, où Air France s'engage dans une ruineuse désescalade de ses tarifs). La Compagnie1, dont les résultats financiers des dernières années — à l'exception de ceux de l'année mil neuf cent soixante-huit — étaient bons, paraît entrer dans une zone de turbulence.
En effet, Air France doit faire face aux contraintes d'une compagnie nationale, en particulier avec l'ouverture du nouvel aéroport, — dont la décision a été prise en mil neuf cent soixante-quatre lorsque Aéroport de Paris, prévoyant une explosion du trafic aérien (entre 7 et 10% par an), estima qu'Orly et Le Bourget seraient saturés en 19732 — qui, avec une exploitation écartelée sur deux sites coûtera, au locataire Air France, une dépense supplémentaire annuelle d'environ 100 millions de Francs, à laquelle la compagnie devra ajouter l'achat, en leasing, et les frais de mise au point des Airbus achetés deux ans plus tôt que les autres compagnies. Et puis il y a le Concorde, — appareil arrivant trop tôt sur le marché et de surcroît à contre-courant des nouveaux desiderata écologiques et énergétiques — dont l'exploitation, jugée déficitaire, est prévue noyée dans le budget général de la compagnie, les pouvoirs publics se réservant d'aviser, en cas de déficit général de celle-ci...
Présenté le vingt-un février dernier devant le Comité Central d'Entreprise, un plan d'austérité a provoqué une levée de boucliers. Air France s'engage vers une compression des dépenses et une amélioration de la productivité avec pour objet de rétablir l'équilibre financier dès mil neuf cent soixante-seize.
Au grand dam des syndicats, la compagnie, dans un souci de complémentarité et d'amélioration des coûts de productions, s'oriente également vers une politique de groupe avec une structure de filialisation — hôtellerie, commissariat, tourisme — qui fait craindre un démantèlement et une privatisation.
Enfin, dans ce contexte, la présence de trois compagnies (Air France, UTA et Air Inter) dans un pays de dimension de la France est un luxe injustifiable. La question d'un rapprochement entre Air France et UTA, — société filiale des Chargeurs réunis, fort bien gérée, qui exploite les lignes d'Afrique noire et du Sud, d'Indonésie, du continent australien et de Nouvelle-Calédonie — se pose.
Dans le même temps, les modalités de transport des navigants entre le nouvel aéroport et le Sud et l'Ouest, où ils résident en majorité, — mineur et dérisoire différend entre le tout-puissant syndicat national des pilotes de ligne (SNPL) et la direction d'Air France — et les consignes syndicales de boycott de l'aéroport de Roissy-en-France (qui n'allaient pas jusqu'à demander le déroutement des avions), vont déboucher sur l'affaire Satgé, nom du commandant de bord qui décide de sa propre autorité, de ne pas respecter le plan de vol (pourtant accepté par lui au départ) et refuse, dès le premier vol en provenance des États-unis, de se poser sur « Charlie Airport », plus officiellement désigné aéroport Roissy-Charles De Gaulle...
Pour l'heure, en dépit des éléments qui précèdent, l'image de la compagnie, — dont la gestion et l'organisation se sont très sensiblement améliorées ces dernières années et qui bénéficie d'un renom international de premier ordre, sans équivalent en France —, reste excellente.
C'est donc le cœur rempli d'espoir, qu'en ce début juin, je vais prendre mon poste au département récemment créé, regroupant, trois unités de production, — N2, Caravelle SE 210 (213)/ N 3 n.w, A 300 B2(23, 3ème attendu le 13 août), N3 Boeing 707 -328 A,B,C (322)/ B 727-200 (293) et N 7, B 747(143 sur un total qui atteindra 54) — , le petit entretien de la totalité des flottes
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« Monsieur Oziol bonjour … »
« Salut, … comment ça va ? »
Il est sept heures quarante-cinq ce lundi quand je salue mon nouveau chef de département, personne que je connais peu, sinon par ouï-dire. L'homme, âgé de quarante-neuf ans, de petite taille, en chemise, à l'apparence bon enfant, au verbe haut, avec un ton un peu gouailleur qui se veut enjoué, termine de cacheter son courrier personnel, et se lève. D'un pas décidé, il me conduit dans la pièce voisine et m'invite à prendre possession d'un bureau métallique, installé en équerre, par rapport à celui de l'adjoint chargé de la production, et équipé d'un téléphone sans ligne extérieure.
Quelques mots de sa part pour me préciser mon rôle immédiat :
« Bon, je vous ai mis dans le bureau de Fleury, mon adjoint chargé de la production. Il n'est pas là ce matin, il a une réunion à Maine... Je sais que vous vous occupez des derniers aménagements de Roissy, du transfert des matériels d'Orly vers Roissy et du suivi des investissements. On se verra avec Loviny pour que je sois au courant... Ceci étant, j'aurais également besoin de vous pour me rédiger toutes les notes intéressant l'organisation des services du nouveau département … D'ailleurs, je vais organiser une réunion pour tout cela. »
Au fur et mesure, j'observe le visage en trapèze inverse de mon interlocuteur : front large et haut, prédominent, surmonté d'un fin cheveu clairsemé mais encore brun, deux pupilles brunes foncées accommodant par légers déplacements horizontaux, animent le regard à la fois avenant, calculateur et sur la défensive de quelqu'un apparaissant tout à la fois rustique, méfiant, et comme impatient de faire montre de son autorité. Son personnage me fait soudain penser aux frères Dalton.... !
Dominique Noat, — précédemment adjoint chargé de la production de la division des long-courriers (B 707, B 727, B 747), nommé chef de département adjoint et futur chef de département du petit entretien avions de Roissy — , grande taille et larges épaules, transporté par une paire de chaussures marron d'une imposante pointure, arrive à son tour dans le bureau.
Cheveu châtain clair, légèrement bouclé, et tempes déjà grises coiffant une tête légèrement arrondie éclairée par le regard attentif et sérieux de deux yeux gris-bleutés, légèrement globuleux, soulignés de cernes accentués, le corse — à la fois sobre, observateur, et préoccupé, celui avec qui j'ai fait « la courte campagne de Tripolitaine …! » —, avant de monter à l'étage, est de toute évidence déjà passé à la régulation avions du département, prendre connaissance de toute la situation et des événements survenus durant la nuit, concernant les flottes en exploitation. Concernant les flottes Boeing, qu'il a précédemment eu en charge, sa large expérience lui permet d'apprécier avec pertinence toutes les situations, et de porter des avis judicieux et, partant, le conduit à mesurer son estime envers ce chef par les circonstances imposé.
Après un échange rapide d'une sobre poignée de mains avec chacun d'entre nous, il prend avec lui une chemise du tiroir de son bureau et part rejoindre Decroix, désormais en charge du B 747, au hangar N7. Commencée depuis le début de l'année, procédant d'échanges journaliers avec les mécaniciens des différents types de machines effectués par les deux responsables, la désignation du personnel d'exécution qui sera affecté à Roissy, progresse ainsi chaque jour.
Cette action, doublée d'un contact, au moins hebdomadaire, avec Claude David — actuel Adjoint à la direction du matériel, de la fonction « Relations du travail » et futur successeur de Jean Treins au poste de sous-directeur chargé de la production — concernant également le personnel « mensuel » et l'organigramme, vise à désigner l'ensemble des effectifs destinés à être mutés au département petit entretien avions du futur Centre industriel de Roissy.
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Le lendemain, à huit heures, Jean-Claude Fleury, — ingénieur ENSA E (sup'd'aéro), âgé de trente-neuf ans, souriant, présentement actif secrétaire syndical CGC et, très accessoirement adjoint chargé de la production du département, qui, au 1er juillet 1974, devrait être promu ingénieur-en-chef, deux ans après son précédent avancement — pénètre, d'un pas rapide, dans la pièce qui nous est dorénavant commune, dépose sa mallette sur le bureau, me serre hâtivement la main, m'assure qu'on se verra plus tard... et pénètre, en veillant à bien refermer la porte sur lui, dans le bureau d'Oziol.
À n'en point douter, l'homme, qui a passé la journée précédente au siège, à Maine Montparnasse, à des informations importantes et peut-être confidentielles, à échanger avec celui qui, avec le sous-directeur Treins, ont convaincu le directeur Jean Luce de proposer sa promotion et qui, peut-être, attend en retour, son appui syndical, pour soutenir sa future promotion d'ingénieur-en-chef hors-classe … C'est en tous cas ce que leur complicité affichée suggère.
Vingt minutes plus tard, c'est une bouille ronde et satisfaite qui réapparaît et entame avec moi une aimable conversation tout en me donnant un trac syndical dénonçant Claude Labbé, Inspecteur de la compagnie, qui élut député en Seine et Oise, bénéficie toujours de son salaire (y compris prime de gestion) de la part d'Air France...
« D'habitude, c'est la CGT qui dénonce ce genre d'abus... »
« Oui, mais là, elle ne pouvait pas... Elle négocie avec la direction du personnel, un poste de permanent supplémentaire à Maine … »
Sourires entendus, puis la conversation vient soudain… sur le CÉSI :
« Tu connais Grosbot ?
Je connais effectivement Grosbot, type calme, discret, sympa, … ancien de Vilgénis et … ancien du CÉSI, et, sous le commandement de Fleury, chef du service Préparation de la division Caravelle. J'opine de la tête et précise ne pas avoir d'avis professionnel sur la personne.
Avec précaution, et observant ma réaction, Fleury continue sur sa lancée :
« Ses résultats ont été assez bons, sans plus, avec nous, alors pour le promouvoir ultérieurement ingénieur principal, on va le muter au commandement de la Subdivision Magasin Central... ce poste lui conviendra mieux, et là, il fera une carrière … plus en rapport... avec ses capacités... Qu'en penses-tu... ? »
« Rien a priori, c'est vous qui avez les éléments et tenez le manche... D'ailleurs dans ce genre de situation, la seule chose qui m'intéresse, c'est de savoir qui a proposé, et sur quelles bases, l'envoi de la personne au CÉSI.... Car en supposant que certains d'entre nous s'avèrent ne pas répondre, après coup, à ce que l'on attend d'eux, c'est à se demander s'il n'ont pas été choisis par certains, pour, sinon discréditer, au moins dévaloriser la formule. »
Fleury semble comprendre ce que je veux dire, ne s'attarde pas à me faire une réponse sur le fond, mais me fait le plaisir d'un fin sourire. Dans la foulée, il me confie qu'il doit s'absenter, dès onze heures, ce matin, car il doit se rendre à la direction des Opérations aériennes où il doit participer à une réunion importante... et qu'il repassera au bureau en fin d'après-midi.
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À quatorze heures, je me présente au bureau de Claude David, adjoint relations du travail de la direction du Matériel, lequel m'a convoqué pour parler de Roissy. Rendez-vous au bâtiment de commandement au premier étage.
Toujours énigmatique, la pipe serrée par la main gauche, David me reçoit avec le sérieux qui convient à sa charge. Son bureau est couvert par un grand organigramme :
« Alors, vous êtes content d'aller à Roissy ? »
Avant que j'ai eu le temps de répondre à la question, la porte de son local s'ouvre. Jean Treins entre, serre la main de Claude David, puis la mienne. Me fixant alors, pour mieux mesurer l'effet de sa déclaration qui se veut péremptoire et sans appel, avant de ressortir, il lâche à David :
« Il faut donner à Manigault un poste qui corresponde à ses capacités … »
Le père la pipe demeure imperturbable, tandis que je m'efforce de décoder ce message totalement gratuit ou subliminal. L'air entendu, David reprend aussitôt la main :
« Bon, on reprend... , j'espère que le poste qui vous est confié vous convient »
Je suis déjà en train de tenter de lire l'organigramme à l'envers :
« La responsabilité de l'ensemble des services de production du département, telle que fixée par monsieur Luce dans sa note d'organisation, ne me pose aucun problème... et la prise d'un poste d'ingénieur principal me convient... ».
La discussion s'ouvre alors sur la base de l'organigramme sur lequel apparaissent les noms des responsables désignés pour chacun des postes de chef de service :
À ce stade, je n'ai qu'une seule remarque à faire. Elle concerne le la définition et le niveau de poste de la fonction approvisionnement et magasin. À Roissy, l'organisation, au départ a été conçue de façon à ce que le département avions soit gestionnaire des matériels spécifiques de la flotte B 747, dépositaire des matériels spécifiques pour les autres flottes Boeing, s'approvisionne en matériels révisables auprès des différents gestionnaires Atlas et correspondant de l'entretien en piste, pour l'approvisionnement en tous matériels révisables tous types d'avions. Je marque donc mon très vif étonnement que ces missions et les responsabilités liées, soient confiées à un seul agent de maîtrise.
La moue, que j'observe à travers les volutes de la bouffarde de monsieur David, et le commentaire évasif qui suit, me laissent entendre que ces questions d'intendance sont quelque peu prématurées et que les décisions, concernant un niveau de poste, ne sont pas encore de ma compétence.
D'ailleurs, David, gestionnaire attentif du parc d'ingénieurs CÉSI, prend rapidement bien soin de me signifier la fin de ce court entretien en formulant une conclusion générale du meilleur goût :
« Bon, eh bien maintenant que tout est clair, sachez que l'on compte sur vous pour faire vos preuves dans ce poste... »
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Au titre du futur département avions de Roissy, mon travail comprend le suivi des investissements de l'année en cours et l'établissement de la préfiguration, au titre de l'année n+1, de ceux-ci et des travaux d'aménagements fonctionnels. À ce titre, je rencontre l'aimable et bosseur Guy Thiriet, éternel tireur de bouffarde lui aussi et … accessoirement syndicaliste CGC.
À la fin de notre courte séance de travail, moment de détente.
En toute connaissance de cause, et donc avec un petit sourire gourmand, il me fait cette confidence :
« Les syndicats ont découvert que la direction du Transport et du Fret ont décidé de promouvoir à la catégorie qui correspond au poste occupé, tous les cadres mutés à Roissy. Sur cette base, vous qui allez occuper un poste de catégorie V, si vous étiez dans une de ces deux directions, vous auriez votre promotion au 1er juillet mil neuf cent soixante quatorze... »
Ayant établi la prévision d'investissement pour l'année mil neuf cent soixante-quinze, (année où va démarrer l'activité Concorde) et forfaitairement mentionné une modeste somme pour d'éventuels travaux d'aménagement fonctionnel, à l'intérieur de la 3ème cellule du hangar H1 (H1-3), je rends compte à Noat de mes prévisions argumentées et lui propose de signer la note destinée au service Équipement industriel de mon précédent département de rattachement. Échanges concernant les éléments de programme qui durent une dizaine de minute. Justification d'installation extérieure d'abris « moteurs » pour courtes interventions sur accessoires moteurs (vanne de démarrage, pompe hydraulique), hors hangar. Noat semble me faire totale confiance dans ce domaine et signe la note.
Avant de nous séparer, Noat m'interroge pour savoir s'il y a eu une suite à notre mission à Tripoli. Je lui réponds négativement, et mets à profit cette question pour lui communiquer ce que m'a appris Guy Thiriet.
Je l'informe également de ma courte visite chez Claude David, y compris du rapide passage du sous directeur Treins et de sa curieuse déclaration à mon égard. Je lui précise que Treins, durant une courte période, a été mon chef production au grand entretien, et à l'origine de ma mise en place à la tête du service « Lancement-coordination ». Finalement, je lui rappelle l'ensemble de mes éléments de carrière et, sous réserve de l'exactitude des éléments fournis par Thiriet, lui demande de bien vouloir interroger David concernant ma promotion... Noat réfléchit à la situation et, allant dans le sens de mon raisonnement, retient d'en parler à Oziol et à David.
Concernant la carrière des ingénieurs issus du CÉSI, Claude David est sur ce que j'appellerai la ligne Scherer, laquelle considère cette voie (sélection et études) comme destinée à former des gens susceptibles de tenir, — avec le bénéfice d'une meilleure formation générale et d'une plus grande capacité d'adaptation concernant aussi bien les évolutions techniques et organisationnelles que les nécessaires adaptations sur le plan social -– les postes de chef d'atelier, de chef de service important voire de chef de Subdivision, précédemment tenus par des éléments de valeur, issus du rang, postes pour lesquels les ingénieurs des grandes écoles montrent peu de goût et d'intérêt...
Cette disposition qui limite d'emblée une population de cadres diplômés me choque. En effet, que dirait-on d'une règle qui, indépendamment de la valeur propre de chacun, conviendrait que les Arts et métiers ne peuvent accéder qu'aux postes de chefs de division, les Sup'd'aéro aux postes de chefs de départements et qui réserverait aux seuls polytechniciens les postes de Directeurs ?
Parallèlement à cette situation de fait, deux d'entre nous, — Daniel Masson (CÉSI 65/67) et Bernard Ménard (CÉSI 64/66), au titre du syndicat Force Ouvrière, ont effectué une large étude comparant l'évolution des salaires des ingénieurs CÉSI dans les différentes entreprises. Cette étude indique que dès les cinq années qui suivent la sortie du CÉSI, l'évolution des salaires est nettement (plus de 20% de différence) plus importante dans le privé.
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Portée à la connaissance de l'adjoint chargé des relations du travail, Claude David, cette information ne surprend pas le père la pipe, qui, à juste titre, précise les choses :
« Une comparaison de la situation à Air France avec celle du privé avec le privé, ne doit pas prendre comme paramètre que le seul salaire. Il faut y ajouter les conditions sociales et le régime de retraite. À quelques rares exemples près, vous verrez alors l'écart se réduire. Il conviendrait par ailleurs de faire l'étude que vous me présentez en comparant des développés entiers de carrière, et là, je pense que l'on irait vers d'autres constats... »
Et Claude David de compléter :
« Ce qui est vrai, c'est que votre déroulement de carrière, comparé à celui des ingénieurs issus des grandes écoles, marque un décalage, compréhensible, de huit à dix ans...
Alors après, si certains d'entre vous, insatisfaits, veulent aller vers le privé, dès qu'ils auront accompli leurs obligations vis-à-vis d'Air France, eh bien, ils sont libres... »
Le patient travail de mes deux collègues venait de trouver une réponse inéluctable et définitive qui ne me surprenait pas. Dès le départ de leur initiative, j'avais marqué ma différence et mon désaccord sur cette présentation incomplète et sur l'approche trop étroite de notre situation.
Je souhaitais élargir la discussion aux postes ultérieurement accessibles sous réserve de réussite de l'intéressé, et à la prise de l'échelle correspondant au poste tenu, de façon à sortir de cette gestion trop « administrative » principalement liée à l'ancienneté et, je le découvrirais ultérieurement, avec pour certains d'entre nous…, de notoires, et curieux, coups de pistons !
La plupart du temps, Fleury, très occupé par ailleurs, est absent du local que j'occupe donc seul.
Les rares moments passés au département sont :
- la première heure de la matinée durant laquelle il commente avec son chef, les incidents des flottes B 707 et B 727, et sur un mode qui se veut badin, ne manque jamais d'égratigner François Bourbigot, l'inspecteur principal qui a remplacé René Durand à la tête de la division,
- telle après-midi pour assister à une réunion de tout le staff du département ou pour régler, dans son bureau, un point avec un responsable de service préparation, approvisionnements ou manutention.
C'est durant l'une de ces cocasses petites séances, que j'ai pu mesurer l'impuissance d'un ingénieur-en-chef méconnaissant ses troupes, devant un agent de maîtrise intelligent, connaissant très bien son métier et roublard de surcroît. Dans la perspective du budget « personnels » de l'année mil neuf cent soixante-quinze, Fleury ayant face à lui Édouard Rousset, — lequel commande, depuis plusieurs années l'importante équipe de manutentionnaires du département (conducteurs tracteurs avions et ouvriers spécialisés) —, tente de lui diminuer d'une personne son effectif. Le père Rousset, vieux malin habitué aux demandes multiples et à cette pratique élémentaire annuelle, qui vient déjà d'être délesté par Noat des personnes prévues pour aller à Roissy, s'est de toute évidence préparé à ce difficile moment. Dès le début de l'échange, il reprend l'initiative en affirmant qu'il attendait cette rencontre pour évoquer un effectif insuffisant pour la charge qui demeurera à Orly après l'ouverture de Roissy et la situation tendue qui risque d'être rencontrée. À juste titre, l'ancien précise à son « grand chef » qu'avec les contraintes de couverture en 3X8 7/7 jours, les effectifs nécessaires ne doivent pas être calculés au prorata des heures de vol, mais des mouvements et des pointes durant la vacation. Il multiplie ses exemples de calcul, propose ses graphiques d'occupation, argumente et se débat de toute son énergie.
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Et durant plus d'une demi-heure, devant un Fleury tantôt éberlué, tantôt agacé, Édouard ne lâche pas son os. Las, Fleury, relevant régulièrement sa mèche de cheveux, conclut l'entretien par une belle envolée pseudo-consensuelle et libératrice : « Bon, M'sieur Rousset, je vais réfléchir à tout ce que vous m'avez dit, et on se reverra pour en reparler... je pense qu'on trouvera le moyen d'être d'accord. D'autant qu'un type en moins dans votre équipe, ça ne doit pas être impossible... »
Durant les absences de Fleury, Oziol surgit de temps en temps, fait semblant d'être surpris de ne voir que moi, et me demande si je sais ou il est :
« Quand il va revenir, dites-lui que je veux le voir, dès son retour … »
Puis un jour, en début d'après-midi, le chef de département, entrouvrant la porte du bureau, montre un air vainqueur et m'annonce, que faute d'avoir obtenu ma promotion d'ingénieur principal, il m'a cependant obtenu la Prime de Majoration Exceptionnelle correspondant à la même échelle. Je le remercie. Comme j'avais interrogé Noat sur le sujet, je lui fais part de la déclaration d'Oziol et le remercie à son tour. Noat me fait observer que c'est lui qui en a fait la demande à David. Je le crois, mais je pense qu'il n'est pas impossible que Treins, sous-directeur, maître à la manœuvre, ait téléphoné à Oziol, lequel n'aurait alors pas marqué son désaccord …? Toujours compliqué de savoir avec les grands chefs, si sourcilleux de leur pouvoir...
Mi septembre mil neuf cent soixante-quatorze. En vue de déplacements ultérieurs, Oziol, réputé chef du département petit entretien avions, sensé couvrir les unités d'Orly et de Roissy, exprime à Noat, désigné chef de département adjoint, de lui prévoir un bureau dans le hangar H1. Noat, dont l'installation personnelle avec son secrétariat est définie au second étage, me transmet la demande en me suggérant de lui trouver un petit local au premier étage... Dans la foulée, afin de connaître les lieux et marquer son territoire, Oziol convoque tout le staff du département, pour une visite du hangar H1 suivie d'une réunion de travail. La visite terminée, la réunion a lieu dans la grande salle de conférences sise à l'est du second étage d'annexe du H1.
À un mois du basculement des deux tiers du trafic aérien sur la base de Roissy-CDG, chacun a pu apprécier l'équipement du hangar, l'installation en voie de terminaison du magasin, l'en cours bien avancé du transfert d'Orly vers Roissy, des quelques trois cent cinquante tonnes de matériels au sol. Des bureaux et de la régulation déjà en place, et les communications toutes en finale d'installation par le service des Télécommunications d'Air France.
Après quelques commentaires de satisfaction quant à l'avancement du chantier, Oziol sort une chemise de sa sacoche, l'ouvre, et les lunettes sur le nez glissées, débonnaire, commence à pointer tous les sujets en cours concernant son département. En finale d'une énumération évoquant, en quasi totalité des points, l'organisation du département et des sujets ne concernant que Roissy, et devant un auditoire silencieux et peu attentionné, est alors abordée la question portant sur la qualification sur B 747 et A 300, à Orly, de mécaniciens appartenant à la compagnie Iraqi Airways.
En charge du traitement de cette demande, et donc interrogé, Fleury, qui manifestement ne semble pas se souvenir de cette question, consulte ces notes, grommelle quelques mots avant de s'interroger à haute voix, en précisant cependant avoir lancé le sujet sans avoir de retour des chefs de divisions eux aussi concernés. Aucune réaction d'iceux.
Un long moment se silence s'installe, qui confirme que l'affaire, non pressante, n'a pas été examinée.
Fleury, en signe d'excuse, soulève plusieurs fois ses deux bras du bureau et finit par avouer qu'il ne se souvient pas exactement de ce qui s'est passé, et prend note à nouveau du sujet.
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Oziol lui-même recherche dans ses papiers sans retrouver la lettre de demande qui a dû être classée.
L'affaire, assez banale et sans conséquence, ne passionne pas l'auditoire... qui veille cependant, au moins en apparence, à observer une attention digne d'une conférence au sommet. La plupart, dont Noat, qui s'agace un peu, craignent déjà, que l'heure qui passe, va conduire, en quittant Roissy pour rejoindre la porte de Bagnolet, à rencontrer les premiers embouteillages de l'autoroute A1.
Oziol, referme son dossier, le remet en place dans sa sacoche, et conscient qu'il faille en terminer par une généralité, repose ses lunettes, prend un ton de titi parisien et interroge à la cantonade :
« Mais au fait, cette affaire des qualifs de Bagdad, ça date de quand...?
Je l'ai déjà indiqué, je ne sais pas résister à un bon mot. D'ailleurs, lors des réunions de travail de mon précédent département — que ce soit par Maurice Locar et/ou par Maurice Gruson —, aux moments de fatigue, ces courts moments de détente étaient appréciés. Devant le mutisme général, dans la minute, ma réponse fuse :
« Les califes de Bagdad, si je ne me trompe pas, cela date d'au moins sept siècles... »
Oziol accuse la réponse d'un petit mouvement de tête. Noat éclate de rire. Trois autres personnes sourient gentiment. Trois, sans trop se contenir, gardent leur sérieux, Parmi eux, l'un terminera sa carrière sous-directeur, les deux autres directeurs. Une phrase de l'écrivain Paul Féval me revient à l'esprit et me rassure : « je travaille pour des gens intelligents avant que d'être sérieux... »
Octobre. J'ai terminé tous les travaux qu'il m'a confiés. Il semble satisfait. Ensemble, nous avons rendu une visite à Loviny pour parler — en l'absence de Noat, que je tiens au courant — de la cellule H 1-3 et du projet futur du hangar H 3. Mes relations avec Oziol m'apparaissent bonnes. Sur le plan relationnel, il s'active particulièrement et, comme il me considère au rang d'ingénieur principal, me tape de cinquante francs, pour le mariage de la fille de notre directeur Jean Luce... Une autre fois, il me demande de le convoyer pour aller chercher sa voiture à Paris. L'occasion de manger un sandwich ensemble. Courtoisie mais sobriété des échanges.
Un vendredi après-midi, dix jours après la réunion à Roissy, alors que Noat se trouve au bâtiment de commandement, avec David, pour terminer la mise en place des effectifs de Roissy, vers quinze heures, décontracté et souriant, il pénètre dans le bureau et me témoigne sa confiance :
« Bon, je pars voir un copain photographe à Choisy-le-Roi... Je vous laisse son numéro de fil. Si on me cherche (sous-entendu Treins ou Luce ..), vous me passez un coup de grelot ! Vu, ... allez, salut ! »
J'ai beau réfléchir, je ne le sens pas vraiment ce bonhomme qui a l'air sympa comme ça. On dirait qu'il veut me dire ou me demander quelque chose. La veille du départ pour Roissy, en compagnie de Noat et de Decroix futur chef de la division avions Boeing, dernier échange avec lui :
« Ça, vous convient d'aller à Roissy... ? »
« Oui... d'une part, c'est belle aventure. D'autre part, je ne vois pas comment j'aurais pu refuser... »
« Eh, bien, je vous souhaite bien du plaisir, entre un con et un vicieux, vous allez vous amuser...! »
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1 Georges Galichon Président, M. Albert Pérol, Secrétaire Général et M. Pierre-Donatien Coto, Directeur Général, sont alors à la tête d'Air France.
2 Il aurait été possible d'obtenir une exploitation plus efficace (mais également plus bruyante) à partir d'Orly et du Bourget. À Orly, notamment, une seconde piste Nord-Sud n'a pas été construite qui aurait permis de retarder Roissy (moyennant un agrandissement des installations aéroportuaires et une plus grande rotation des appareils. Ainsi, à la même époque, à Chicago, un mouvement d'avion a lieu toutes les 75 secondes tandis qu'à Orly, l'espace entre deux mouvements est le double. Cela aurait, il est vrai, supposé que les pouvoirs publics limitent l'urbanisation autour d'Orly.)
3 pour chaque flotte, nombre d'avions en service à cette date.
o Pierre-Donatien Cot, ingénieur X/Ponts, précédemment Directeur Général d'ADP, homme d'une grande rigueur, avec une excellente qualité de synthèse et d'expression (orale et écrite) — que j'ai pu apprécier à travers ses différents courriers et instructions touchant les divers sujets intéressant la mise en œuvre de Roissy —, fût certainement l'homme le plus indiqué pour cette période d'Air France.
Il fût dit-on moins apprécié des ses adjoints et des directeurs... En effet, exigeant, et par ailleurs infatigable travailleur, P-D C prenait, certains week-end un voyage long-courrier, notait toutes les anomalies rencontrées au sol et/ou à bord, durant son périple et, dès le lundi, les signalait aux directeurs concernés avec demande d'explication... Cette pratique, mal ressentie par certains, conduisit, paraît-il, tels barons indisposés par ce manège inhabituel qui troublait quelque peu,leur quiétude, à aller porter leurs gémissements plaintifs à la DGAC...
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