AU DELÀ DES BOUCHURES
Oziol lui-même recherche dans ses papiers sans retrouver la lettre de demande qui a dû être classée.
L'affaire, assez banale et sans conséquence, ne passionne pas l'auditoire... qui veille cependant, au moins en apparence, à observer une attention digne d'une conférence au sommet. La plupart, dont Noat, qui s'agace un peu, craignent déjà, que l'heure qui passe, va conduire, en quittant Roissy pour rejoindre la porte de Bagnolet, à rencontrer les premiers embouteillages de l'autoroute A1.
Oziol, referme son dossier, le remet en place dans sa sacoche, et conscient qu'il faille en terminer par une généralité, repose ses lunettes, prend un ton de titi parisien et interroge à la cantonade :
« Mais au fait, cette affaire des qualifs de Bagdad, ça date de quand...?
Je l'ai déjà indiqué, je ne sais pas résister à un bon mot. D'ailleurs, lors des réunions de travail de mon précédent département — que ce soit par Maurice Locar et/ou par Maurice Gruson —, aux moments de fatigue, ces courts moments de détente étaient appréciés. Devant le mutisme général, dans la minute, ma réponse fuse :
« Les califes de Bagdad, si je ne me trompe pas, cela date d'au moins sept siècles... »
Oziol accuse la réponse d'un petit mouvement de tête. Noat éclate de rire. Trois autres personnes sourient gentiment. Trois, sans trop se contenir, gardent leur sérieux, Parmi eux, l'un terminera sa carrière sous-directeur, les deux autres directeurs. Une phrase de l'écrivain Paul Féval me revient à l'esprit et me rassure : « je travaille pour des gens intelligents avant que d'être sérieux... »
Octobre. J'ai terminé tous les travaux qu'il m'a confiés. Il semble satisfait. Ensemble, nous avons rendu une visite à Loviny pour parler — en l'absence de Noat, que je tiens au courant — de la cellule H 1-3 et du projet futur du hangar H 3. Mes relations avec Oziol m'apparaissent bonnes. Sur le plan relationnel, il s'active particulièrement et, comme il me considère au rang d'ingénieur principal, me tape de cinquante francs, pour le mariage de la fille de notre directeur Jean Luce... Une autre fois, il me demande de le convoyer pour aller chercher sa voiture à Paris. L'occasion de manger un sandwich ensemble. Courtoisie mais sobriété des échanges.
Un vendredi après-midi, dix jours après la réunion à Roissy, alors que Noat se trouve au bâtiment de commandement, avec David, pour terminer la mise en place des effectifs de Roissy, vers quinze heures, décontracté et souriant, il pénètre dans le bureau et me témoigne sa confiance :
« Bon, je pars voir un copain photographe à Choisy-le-Roi... Je vous laisse son numéro de fil. Si on me cherche (sous-entendu Treins ou Luce ..), vous me passez un coup de grelot ! Vu, ... allez, salut ! »
J'ai beau réfléchir, je ne le sens pas vraiment ce bonhomme qui a l'air sympa comme ça. On dirait qu'il veut me dire ou me demander quelque chose. La veille du départ pour Roissy, en compagnie de Noat et de Decroix futur chef de la division avions Boeing, dernier échange avec lui :
« Ça, vous convient d'aller à Roissy... ? »
« Oui... d'une part, c'est belle aventure. D'autre part, je ne vois pas comment j'aurais pu refuser... »
« Eh, bien, je vous souhaite bien du plaisir, entre un con et un vicieux, vous allez vous amuser...! »
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