AU DELÀ DES BOUCHURES
C'est dans la toute dernière acquisition de mon père, une Peugeot 203 toute neuve, et accompagnée de Ginette dont le retour à l'école a lieu une semaine plus tard, que le cinq septembre mille neuf cent quarante neuf, aux environs de huit heures, après autorisation donnée pour stationnement intérieur par le gardien Trovel, je franchis l'entrée du domaine.
Mon père me remet ma valise contenant le trousseau exigé et m'invite à avoir du courage pour ma nouvelle existence d'apprenti en internat. Ginette, petite bonne femme en herbe, si naturelle avec moi, me serre dans ses bras, puis me confie qu'elle m'écrira au moins une fois par mois. Je les quitte en esquissant un sourire...
C'est une émotion de double nature qui me parcourt en descendant le chemin qui doit me conduire aux bâtiments d'internat et de scolarité. D'une part, le parfum de ma cousine et son étreinte franche lors de notre séparation, ont déclenché en moi un trouble qui incite mon esprit à vouloir prolonger la douceur de mes derniers jours de vacances. D'autre part, le paysage qui s'offre progressivement à mon regard et impose peu à peu la réalité de mes nouvelles conditions de vie et d'études, m'invite à chasser cette agréable rêverie qui n'est évidemment pas de mise.
La découverte des chalets en bois, aux fonctions de dortoirs, de cuisine et réfectoire, et de salles de cours, et l'aperçu du château et de son parc, me rassurent d'emblée. Ce plan de masse rigoureux mais aéré, établi sur fond bucolique me convient. C'est donc assez décontracté que je découvre la chambre de douze lits et ses premiers occupants. Puis la chambrée, au complet, est invitée à aller chercher draps et couvertures afin de faire des lits impeccables... et chacun, à ranger correctement ses affaires dans un placard personnel installé au-dessus de la tête de lit.
Et, en cette ensoleillée matinée de septembre, cette opération déclenche soudain dans le chalet des premières années, les commentaires, quolibets et rires de soixante et un élèves/apprentis originaires de tous les coins de France y inclus Corse et territoires d'outre mer qui font ainsi connaissance. Accéder, en une seule matinée, à l'ensemble musical des accents toulousain, marseillais, chtimi, corse, franc comtois, breton, bourguignon, et réunionnais, en plus de l'accent parisien, fut pour moi un plaisir, ne serait-ce qu'en imaginant les imitations possibles. Après avoir connu ce petit coin du Berry, j'avais découvert, au moins partiellement, Paris et sa banlieue, il me semblait, qu'aujourd'hui, d'une certaine façon, je découvrais la France. Et cela convenait à ma curiosité sociale.
Avec mes quatorze ans récents, j'étais parmi les trois plus jeunes. J'enviai ceux, qui plus âgés , avaient acquis taille et allure d'adolescents, et plus encore ceux à qui la barbe poussait déjà. Dès les premiers jours, ma gouaille parisienne, volontairement accentuée, ma coupe de cheveux « quatre centimètres avant l'heure », mes un mètre cinquante trois de hauteur et quarante trois kilos de poids, qui témoignaient plus d'un poulbot que d'un apprenti mécanicien, me valurent le surnom, plutôt sympathique, de Titi.
Dès le second jour, ce qui serait dorénavant notre régime journalier, entra en vigueur :
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Avec un tel taux d'occupation des journées, au bout d'un mois, un peu débordé et obnubilé par les séances d'ajustage, je mis fin à ma relation épistolaire avec ma cousine Ginette.
La découverte des installations et moyens techniques se fit au fur et à mesure, mais ce qui déclencha immédiatement notre surprise et notre admiration, fut la découverte des trois avions utilisés pour la formation pratique de troisième année : un Dewoitine D 332, un Caudron C 440 et un Martin B 26 marauder. Par ailleurs, en sus de ces trois appareils, un banc d'essais moteurs Pratt et Whitney R 1830 Twin WASP (moteur équipant le DC3), et une maquette de circuit hydraulique DC 4, complétaient les moyens techniques mis au service de notre formation spécialisée concernant les avions, les circuits et les équipements.
À Vilgénis, subissant le contre coup d'une croissance exceptionnelle (30 cm en deux ans et demi), et étant souvent fatigué, je fus un élève moyen pendant sept trimestres, bon élève durant un seul trimestre et, dixit J.L Rattier, « s'est décidé tardivement à briller » le dernier trimestre... La nature est seule responsable de cette situation, et j'aurais bien apprécié, durant au moins deux années, que quelqu'un, à Vilgénis ou dans ma famille, se préoccupe de ce que signifiait cette situation....
Sur le plan disciplinaire, en seconde année, j'ai reçu un avertissement pour avoir fumé dans l'enceinte de l'école, et la même semaine du dernier trimestre de la troisième année, un avertissement ( bien mérité) pour comportement inadmissible auprès du personnel du Centre et ... des félicitations pour résultats scolaires.
Interne, week-end compris, par choix, j'y ai cependant vécu d'agréables moments, en cours avec une majorité d'instructeurs de qualité, ou en heures libres passées en compagnie de copains de plusieurs promotions.
S'agissant des cours et travaux pratiques, le nombre et le contenu des matières, la qualité des professeurs et instructeurs, font que l'enseignement est d'un très bon niveau, et donc de nature à favoriser les évolutions ultérieures de chacun. Par ailleurs, en plus du décrassage matinal en petites foulées, le champ des activités sportives, allant de l'athlétisme au vol à voile, offre à des adolescents une large et intéressante palette d'activités physiques.
Concernant les enseignants, les souvenirs visuels et sonores sont encore nombreux :
S'agissant des copains, ceux présents le week-end devenaient les plus proches, soit au cours de conversations inépuisables, par mauvais temps, à l'intérieur des chalets, soit lors d'interminables parties de football sur le terrain équipé d'un but, proche du château. Et puis il y eut, en été, toutes ces longues et délicieuses promenades en direction de Verrières. Enfin, furent également précieux ces moments ou, bravant l'interdit, et à l'abri des regards des moniteurs, accompagné d'un ou deux copains, dans tel coin isolé du parc, tirant lentement sur nos bouffardes bourrées d'Amsterdamer qui nous entouraient de volutes de fumée, nous tentions, demi silencieux, d'imaginer notre destin...
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Il serait trop long de raconter toutes les anecdotes et situations vécues, en compagnie des uns et des autres, durant ces trois ans Le souvenir le plus savoureux et le plus joyeux, pour moi, demeure mon numéro d'imitation de dix-huit personnes du Centre, déclinées en finale, à la cantine, dont certains anciens se souviendront... peut-être. Par ailleurs, une observation, certes de caractère social, mais comportant une certaine connotation d'un racisme ordinaire et se voulant anodin, mérite, à mon avis d'être citée : elle concerne la facilité avec laquelle, nos copains marseillais, à l'occasion de chaque vindicte, prononçaient l'exclamation « Putain de ta race...! »
Une anecdote et une situation, ayant chacune pour origine un camarade de promotion toulousain, qui bordent ces années d'apprentissage, valent également, à mes yeux, d'être rapportées.
La première a pour source Louis Raynal, dont le frère Jean-Louis était déjà metteur au point à Orly. Louis nous conta dès les premiers jours le récit suivant :
« Il y a quelques temps, il a été demandé au personnel de bien vouloir exprimer la façon dont il voyait la Compagnie. Oh ! Surprise, quelqu'un dessina alors une vache, avec un pis énorme et de nombreuses mamelles, que suçaient des personnes de tous bords syndical ou politique. »
L'histoire fit, sur l'instant, éclater de rire la chambrée. Bien des années plus tard, elle me revint en mémoire, à l'occasion de situations que j’essaierai de restituer dans d'autres chapitres de ce récit.
La seconde a pour origine André Idrac et met en scène le personnage détesté qu'était le surveillant général Norbert Crivois dit cricri. Déjà jeune homme, en taille et en ardeur, André Idrac, très bon copain, toujours disponible pour un service ou une aventure douteuse, judoka appliqué rapidement devenu ceinture verte, manifestait par ailleurs, un sorte d'indiscipline à plusieurs registres. En troisième trimestre de troisième année, notre ami André, déjà titulaire de trois avertissements dont deux pour avoir fumé dans l'enceinte de l'école, ne ralentissait en rien le rythme de ses transgressions du règlement. Non content de lutiner la fille du concierge qui exerçait, en pure innocence, et chaque dimanche, une influence certaine sur son flux hormonal, demeuré fumeur invétéré malgré les sanctions et menaces d'être renvoyé, notre héros inconscient et déjà en addiction avec le tabac, était devenu, en plus, adepte du quilbus de rouge qu'il se procurait par un étrange circuit passant par sa chère donzelle. Par ailleurs homme courtois, sympathique, et se voulant organisé, notre ami André ne manquait pas d'aller, deux ou trois fois par semaine, saluer le concierge Trovel afin de pouvoir reluquer quelques instants sa fille. En d'autres termes, notre copain André Idrac vivait dangereusement, à la merci d'un faux-pas ou d'une dénonciation. En toute franchise, lorsque, sans les demander je recevais les confidences qu'exprimait sa juvénile vantardise, je lui répondais qu'il déconnait complètement. Mon copain, toujours inconscient se moquait ouvertement de mon jugement.
Et ce qui devait arriver malheureusement arriva. Soit il fut dénoncé, soit il fut découvert, toujours est-il que son cas arriva sur le bureau du surveillant général, et progressivement la promotion apprit le danger en cours. André adopta alors le profil bas et ne confia plus ses états d'âme qu'à Roger Papini (modèle corse de loyauté et de soutien éventuel) et à moi, jugé copain inoffensif et fidèle. Ainsi l'affaire se déclinait en rumeurs, mais rien d'officiel ne filtrait. Simultanément, André devenait un modèle de discipline, semblant maîtriser ses fâcheuses pulsions en ignorant donzelle et boisson et allant dorénavant fumer dans le parc.
Puis l'affaire sembla s'éteindre, et s'éteignit vraiment, ce qu'un sourire radieux et une déclaration confidentielle, de notre héros, un peu immature, confirmèrent un jour, dans un langage de rescapé toulousain :
« Boudu con, je suis sauvé, mais j'ai eu chaud … Si je n'avais pas eu mon oncle, je l'avais dans le cul et j'étais bon pour la lourde.... »
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Puis, tirant sur sa gauloise, tout en fixant mon visage en attente d'explications plus précises :
« Eh ! bé oui, mon oncle, c'est un nommé André Bergeron, patron de force Ouvrière. Il a téléphoné à Maurice Bailleul, délégué Force Ouvrière, élu membre du Conseil d'administration de la Compagnie... Ils ont le bras long et sont francs-maçons comme Crivois, alors tout surveillant général qu'il soit, le Cricri, il a dû se coucher... et oublier mon affaire ! »
J'étais content pour lui, satisfait d'apprendre que Crivois avait dû céder, mais un peu interloqué que l'affaire se soit passée ainsi. Idrac lui-même, qui allait à la messe chaque dimanche, banalisa la situation et fixa sa reconnaissance de façon inattendue, mais remarquable :
« Que ce soit un maçon ou un cul béni qui m'ait sauvé la vie, je m'en fiche, je suis en règle, j'ai remercié le bon Dieu ! »
Après notre prouesse, de refuser d'effectuer les courses en montagne, lors du camp de vacances d'été de Barèges, et après instruction du dossier par Crivois, les sanctions étaient tombées. Outre la sanction financière dont je souffrirai plus tard, la mise à la porte de certains copains de promotion fut prononcée sur motif supplémentaire de résultats insuffisants à l'examen de fin d'année. Au retour de Barèges, chacun retrouvait la liberté sous réserve qu'un parent vienne le chercher à l'école. Pris comme d'habitude par son travail, et peut-être désireux de me donner une leçon, mon père me laissa mariner jusqu'au vendredi. Me retrouvant finalement seul, et pensant à la mansuétude dont avait fait l'objet notre copain Idrac, j'eus l'idée de demander un rendez-vous à Crivois pour plaider contre les mises à la porte. Attentif à ma tentative de plaidoirie, mais le regard glacé lorsque je fis allusion à telle ou telle mesure de clémence qui avait pu éventuellement avoir été prises, concernant d'autres cas, il me demanda de ne pas insister et de bien vouloir m'occuper de mes seules affaires.
J'ai quitté Vilgénis, cinq semaines avant d'avoir atteint mes dix huit ans, avec le métier qualifié de « mécanicien avion » et le sentiment fort d'une appartenance. Avec la mise en service récente, par Air France, des appareils Lockheed Constellation, la Compagnie à laquelle j'appartenais désormais, sous la conduite de son valeureux Président Max Hymans, allait connaître un développement prometteur.
Avec son école technique de Vilgénis, et les différentes formations dispensées (apprentis, formation des cadres au sol, formations des personnels navigant technique et commercial), Air France passait alors, avec une grande détermination, de l'époque aventureuse, parfois très courageuse, mais un peu individualiste, des pionniers, à celle plus exigeante et plus rigoureuse, des métiers de l'aéronautique. Ainsi furent formés, selon les standards professionnels les plus élevés, des hommes et des femmes, capables aux quatre coins du monde, de travailler ensemble, développant ainsi une forte cohésion d'entreprise, avec pour Air France, l'objectif d'être une des meilleures Compagnies au monde.
S'agissant de l'apprentissage, que nous venions de suivre pendant trois ans, deux observations me semblent importantes :
- La première veut valoriser la notion même de cet important chemin initiatique que constitue un apprentissage bien conduit. Acceptation d'une discipline à la fois nécessaire et utile, respect et considération vis à vis de ceux qui vous apportent, avec cœur, leur savoir, bénéfice de l'alternance et de la complémentarité des domaines enseignés, découverte et prise en mains de l'outil qui relie le cerveau à la matière et à l'ouvrage. Imprégnation lente mais positive et durable du savoir faire, du sens des responsabilités, des notions de sécurité, de solidarité et, en finale, pour la plupart des apprentis, outre le bénéfice d'un métier, celui d'une citoyenneté bien construite.
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- La seconde, concerne plus spécialement Vilgénis, et veut saluer l'ensemble des acteurs (direction, encadrement, enseignants, agents et ouvriers réalisateurs de maquettes et circuits), de cette période difficile succédant à la seconde guerre mondiale, qui, par leur volonté, souvent exceptionnelle, établirent et développèrent ce centre d'instruction. La qualité et la gratuité de l'enseignement, situent cette aventure, non seulement comme une excellente réussite technique, mais, s'agissant majoritairement du devenir de jeunes gens, le plus souvent de modeste extraction, comme une réussite sociale véritable.
Il m'arrive de rappeler ce fait à certains anciens de Vilgénis, qui sont nombreux, à avoir eu comme moi, la chance de faire une carrière très satisfaisante, à une époque ou, il est vrai, fonctionnait encore l’ascenseur social.
Un point de détail... : En mai mil neuf cent cinquante-deux, la totalité de la promotion est soumise à la cuti-réaction tuberculeuse. Deux élèves, Labarre et Manigault ont une réaction négative qui témoigne de leur non primo-infection au bacille de Koch. En juin, il est donc décidé, de leur imposer la vaccination par le B.C.G, ce, sans information de la famille, sans qu'à l'occasion de cette vaccination, les intéressés soient informés de la nécessité d'éviter la fatigue, les excès sportifs et les expositions solaires. À l'époque le médecin directeur d'Air France, Docteur Robert, ponte officiel de la phtisiologie Française et apôtre convaincu de la thoracoplastie, règne en maître dans le domaine. Moins d'un an après, les deux jeunes gens seront à l'hôpital, puis en séjour sanatorial.... La même aventure était arrivée à Guy Poutet, un an plus tôt....
J'ai revu André, début des années 1960, lorsqu'il fut muté, en catégorie 2, au bureau d'études du Département du Grand entretien Avions où je travaillais comme agent d'ordonnancement/lancement sur chaîne. On lui confia un travail fastidieux de mise à jour et de classement, sans intérêt. Il semblait fragilisé et n'envisageait pas de passer les épreuves d'accès à la maîtrise...
Dans un courrier datant de près de trente cinq ans, Roger Papini (49/52) qui l'a rencontré, donne des nouvelles de notre copain André Idrac. Il a quitté Air France pour prendre en gestion une station service. C'est toujours un vrai copain mais son penchant pour la boisson semble être toujours là...
Au moment où j'écris ces lignes, je viens de téléphoner à la caisse de retraites d'Air France. J'ai appris, sans autre précision, qu'André était décédé depuis quelques années. Il demeure toujours un bon copain de promotion.
J'ai également appelé Roger Papini en Corse. Roger a passé la totalité de sa carrière dans les différentes escales d'Amérique du sud. Âgé de quatre-vingt-deux ans, ce Tonton Cristobal (au cul non cousu d'or, précise-t-il), père de deux fils, entretient toujours son jardin, continue les ballades en montagne, et faisant fi de toutes règles morales, ramasse même les châtaignes... Au cas où je n'aurais pas compris, il ajoute :
« Incroyable, je n'ai mal nulle part, je ne sais pas ce que c'est qu'une douleur... c'est la génétique, ah, oui, il n'y a pas d'autre explication, c'est la génétique...! »
J'espère que la génétique va lui permettre de s'inscrire sur le site d'Aviatechno.
Pace salute per te Roger....
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