CENTRE DE RÉVISION DE TOULOUSE-MONTAUDRAN (1/2)
Adjoint chargé de la production.
Bâtiments communs du château de Lespinet-Raynal
(juillet 1978/mars 1983).

Après avoir emprunté en finale, le bien connu chemin Carosse, franchi, après présentation, le poste de garde d'une entrée discrète, — avec son hippocampe, aux bleus flambant neufs, fixé au sommet d'un un arc formé par deux tubes métalliques —, rouler au ralenti jusqu'à la cour d'honneur en U et, après arrêt de mon véhicule, faire lentement connaissance avec les bâtiments — construits en toute fin du XVIIe siècle, au crépi largement décoré de briques de teintes biscuit mat ou ocre, et aux toits couverts de tuiles rouges — abritant le commandement (appelé « direction » dans les temps passés) et des services centraux de l'organisme —, c'est pour moi, opérer avec une certaine émotion, du regard, de l'esprit, puis du cœur, les premiers contacts, avec une large part de l'histoire technique mais d'abord éminemment humaine de l'aviation. Et, sur tous les plans, depuis la création, en 1917, par Pierre-Georges Latécoère, du premier aérodrome toulousain1, tant d'événements ont eu lieu ici (cf. annexe E).

Mais, peu à peu, l'arrivée du personnel, plus particulièrement la lente et longue file échelonnée des compagnons rejoignant, en bavardant gaiement, hangars et ateliers, rompt le silence des lieux, relaie la veille dominicale et nocturne des pionniers de l'aéropostale, et redonne vie à Montaudran, terrain occupé par Air France, compagnie nationale le 7 octobre 1933, et devenu, dans le cadre de l'organisation de la direction du matériel par le directeur Jacques Scherrer, le Centre de Révision de Toulouse. Après d'autre véhicules de cadres autorisés au parking intérieur au centre, capote ouverte, un cabriolet jaune canari, prend place de stationnement. Un homme s'en dégage. Pantalon gris beige, chemise bûcheron, veste sur le bras, sacoche à l'autre main, Pierre Oziol, déjà évoqué, pénètre à pas déterminés dans le bâtiment central et se dirige vers son bureau. J'attends deux minutes et le rejoint. Civilités, poignées de mains. Questions concernant mon actuel hébergement. Mention de l'aller-retour sur Paris chaque week-end, qu'il pratique lui-même chaque vendredi et dimanche soirs. Puis la conversation arrive sur le centre et d'abord sur l'encadrement supérieur :

« Ah ! Je ne suis pas mécontent de votre arrivée, j'espère que ça va changer un peu l'ambiance. Bon, vous le savez, Prévost doit partir. Crivois fait la gueule en permanence, j'crois d'ailleurs qu'il prend des tranquillisants, Lucas Henri, je lui ai encore dit, il y a quinze jours : il est foutu, y a plus de jus, je lui ai suggéré de prendre sa retraite. Bon les chefs d'unités de production, vous vous ferez votre propre opinion... »

Interpellé par ce rapide tour d'horizon, à consonance de faire-part nécrologique, concernant la haute hiérarchie d'un centre comprenant sept cents personnes, dans un premier temps je pense qu'Oziol, fidèle à son tempérament, y est allé un peu à l'emporte pièce2, tout en se déchargeant, en même temps, de ses responsabilités. Par ailleurs, je note qu'aucune explication, fût-elle succincte, ne m'a été donnée concernant le départ de Prévost. Il me revient également en tête cette phrase, entendue à Roissy, dans la bouche d'un vieux copain toulousain : « À Montaudran,, tu vas trouver une équipe de vieillastres... »

Oziol, semblant soulagé par la libération de son message, se lève soudain, m'indique qu'on se verra plus tard et m'invite à le suivre pour rejoindre le bureau de Prévost, situé vingt mètres au nord du sien. Poignée de mains silencieuse entre les deux hommes, immédiatement suivie d'un :

« Bon, je vous laisse faire connaissance.... »

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Inspecteur-en-chef, âgé de cinquante-quatre ans, — bouille ronde, traits fins, front dégarni, naturel avenant mais attention en éveil et méfiance du regard atténuée par quelques sourires appréciant la satire —, syndicaliste cadres-FO, franc-maçon notoire, copain de de Féraudy, occupe à Montaudran, depuis dix-huit ans, le même poste, avec — je le verrai indiqué sur le premier organigramme du centre porté à ma connaissance — niveau de poste « catégorie VI », chef de centre intérimaire et rang de directeur-adjoint !

Membre agréable du jury en charge d'apprécier ma soutenance de thèse, je le salue cordialement et, d'emblée, lui propose de nous tutoyer. Il accepte et, aimablement, m'invite à m'asseoir à la table perpendiculaire à son bureau. Immédiatement, je mets la conversation sur l'essentiel :

« Bon, j'arrive à Toulouse pour te remplacer, sans n'avoir rien demandé... Tu pars pour des raisons que j'ignore, et dont personne ne me parle... La seule chose qui m'a été demandée est de refaire fonctionner correctement la production... Alors, s'il te plaît, éclaire-moi un peu … »

« On m'a invité à prendre un poste à Orly, mais à mon âge, je n'ai pas l'intention de bouger … J'ai ma petite ferme dans le Gers... Je t'inviterai peut-être un jour..., à voir le cadre, tu comprendras que je ne sois pas disposé à tout quitter... pour la région parisienne ! »

Tout en échangeant avec mon interlocuteur, je fixe deux enveloppes positionnées en tête de table à un mètre de mon regard. L'une porte le cachet du Sénat, l'autre celui du ministère du transport et de l'Aviation civile. Amusement et mouvement de menton d'un Prévost sûr de lui :

« Tu peux les lire si tu veux … »

Ma curiosité l'emportant, je prends successivement connaissance des sympathiques courriers du Frère André Méric, sénateur de Haute-Garonne, Vice-président du sénat et de Joël le Theule, gaulliste et compétent ministre des Transports de Giscard d'Estaing. Lecture, exclamation de ma part :

« Et avec toutes ces recommandations, tu n'es pas arrivé à rester à Toulouse... ? »

Silence et mouvement désabusé de Prévost. Puis attaque diagonale de ma part :

« Bon, avec Oziol, j'ai bien noté qu'il y avait un froid …, et avec Crivois (sous-entendu avec le Frère Crivois), comment ça va ? »

Mouvements d'épaules, masque de rejet, et réponse hachée de mon interlocuteur :

« Pouh... Oziol, chef de centre ? … moi qui ai connu Cazenave.... Quant à Crivois, ah ! celui-là, il ne pense qu'à sa tranquillité et à son intérêt … »

Prévost m'invite à faire le tour des hangars et ateliers, et sans trop s'attarder avec des gens qui ne sont pratiquement plus sous son commandement, me présente successivement François Thuillier, ingénieur sup d'aéro à la tête de la subdivision avions, puis Jean Armaing, inspecteur principal chef de la subdivision ateliers généraux et proche de la retraite, Pierre Bacconnier, ingénieur CÉSI que je connais déjà, son futur remplaçant (actuellement en charge du transfert à Montaudran de l'activité de révision des moteurs Dart), et enfin Parouffe Henri, ingénieur CÉSI que je connais également, chef de l'atelier de révision des équipements

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Déjeuner avec Prévost dans un petit restaurant du quartier Montaudran. Addition partagée. Prévost m'informe qu'habituellement il n'est pas libre et que je devrais soit pratiquer la cantine, soit déjeuner au-dehors. Il ajoute qu'Oziol et Crivois déjeunent souvent à l'Escarbille, restaurant de grillades situé à Montgiscard.

Durant le repas, Prévost demeure fermé, se contentant de réponses banales et montre des réticences à me parler de sa situation. Je mets alors la conversation sur les liaisons téléphoniques qui ont eu lieu entre de Féraudy et lui, et m'inquiète de l'intérêt de mon précédent chef concernant mon mouvement à Montaudran. Le visage de Prévost, s'éclaire d'un large sourire et me concède que de Féraudy semble m'avoir dans le collimateur. La question suivante, portant sur les motifs de cette situation, reçoit un mouvement d'épaules pour seule réponse.

En début d'après-midi, je vais saluer Crivois. Envers lui, mes sentiments d'ancien apprenti, sont tout à fait paisibles. Je considère qu'à l'époque, il a fait son travail, en accord avec la hiérarchie en place à Vilgénis et que je n'ai à aucun titre à revenir sur son attitude et sur les sanctions intervenues, en fin de troisième année, après les événements du camp de vacances de Barèges.

Je le salue cordialement et reçoit en retour un accueil agréable. Crivois, qui ne doit pas avoir, hors hiérarchie, l'habitude de contacts agréables, va jusqu'à me remercier de mon urbanité. En retour, je l'assure de ma collaboration.

Ensuite, Georges Prévost, me présente ses collaborateurs directs : André Loubatières, chef des moyens généraux (études et atelier d'entretien des outillages et bâtiments), Roger Salut, vieux syndicaliste CGT et ancien responsable du service social, chef du magasin général, André Craissat responsable du bureau de préparation des fabrications intéressant l'aménagement commercial de tous les types d'appareils3, Jean Gimenez, responsable de la sous-traitance intéressant toutes les fabrications, et enfin René Gaillard, responsable du service gestion, proche collaborateur de Prévost, maintenu pour convenance de volume de troupe affectée, sous les ordres de Crivois, adjoint relations du travail. En souriant largement, Prévost me confirme, que pour les mêmes raisons opportunistes, le cadre en charge de la formation et de la sécurité, ne dépend pas de lui, adjoint chargé de la production, mais de l'adjoint relations du travail

Je rencontre ensuite Henri Lucas que je connais depuis mon temps passé au département de grand entretien. Lucas, à l'époque, animait le service chargé de la structure des avions à la sous-direction études de direction du matériel, et était, à ce titre souvent consulté, lors des réparations structurales importantes ou des chantiers de modifications. Son visage grêlé, son regard déterminé, une petite moustache accentuant une moue sceptique et, assez souvent, dans un premier temps, une attitude de petit nervi marseillais devant son interlocuteur, ne le rendait pas sympathique. Responsable de la section cadres-FO d'Orly, socialiste devenu, disait-on, porte-serviette du député Alain Savary, Henri Lucas avait toujours été correct, et de parole avec moi. Et lors de discussions, passées les premières secondes, on découvrait un homme au raisonnement structuré, aux arguments bien ordonnancés, qui au-delà des différences de points de vue en faisait un interlocuteur intéressant et agréable. J'appréciai par ailleurs son identité de ton et de jugement quel que soit le niveau hiérarchique de son interlocuteur. Depuis ma sortie du CÉSI, je l'appelle par son prénom et le tutoie.

Inspecteur-en-chef, rang acquis suite à sa mutation à Montaudran, il est ainsi classé en catégorie VI

La rencontre est courte, sympathique et utile. Sans le lui dire, je note qu'il a vieilli et je le trouve amaigri et assez fatigué. À quelques mois de son départ en retraite, fortement suggéré par Oziol, il m'assure simplement de sa collaboration entière. Je sais qu'il est sincère, et première satisfaction depuis mon arrivée, je retiens que je peux compter sur lui.

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La situation n'est pas claire. Prévost me montre journellement qu'il ne porte plus grand intérêt à son poste, mais continue d'occuper son bureau. D'ailleurs, je n'arrive même pas à savoir à quelle date mon prédécesseur au poste doit partir. C'est comme s'il y avait une négociation encore en cours...

Comme je n'ai pas l'intention de faire comme fera mon successeur, je n'entreprends rien.

Ma note de nomination ne m'est pas parvenue. Par contre, Kientz, par note, me charge dans un premier temps, de suivre l'installation des moyens affectés à la révision des moteurs Dart et simultanément, d'animer un groupe de travail comprenant Crivois, Thuilliez et Bacconnier en charge, de définir la future organisation du centre. Cette note m'agace sérieusement pour deux raisons. La première, s'agissant de l'activité Dart, c'est que Bacconnier, en étroite collaboration avec Yvon Bastard de Roissy, s'en occupe très bien, et que je déteste faire la mouche du coche concernant une affaire bien pilotée. La seconde, concernant l'organisation du centre, c'est que l'intention de Kientz, — déçu par Oziol, et influencé par l'organisation du petit entretien à Roissy (celle déjà évoquée, que j'ai étudiée avant de quitter l'organisme) — est de fixer, par écrit, la responsabilité du chef de centre vis à vis des deux unités de production, en les rattachant, hors les équipes de préparation (charges, planning et matières), directement au chef de centre. Or, je ne vois pas comment celui qui est responsable du programme, de l'organisation et des procédures de production ainsi que de la mise en place et du contrôle des effectifs de production peut se distraire des difficultés journalières, des inévitables ajustements et autres dispositions nécessaires au déroulement harmonieux et efficace des activités. Je pense que Kientz devrait se souvenir du temps ou chef du service des ateliers, il aurait bien aimé avoir la préparation sous sa coupe... Quoiqu'il en soit, j'informe les deux chefs de subdivision que quelle que soit la rédaction, dans le sens demandé, de la note, je me comporterai en adjoint chargé de la production, avec pour eux, ce que cela comportera d'exigences, mais aussi d'appui et soutien en cas de difficulté. Et pour le cas ou des interrogations subsisteraient, autorisation de contacter mes précédents collaborateurs de Roissy.

Dans cette ambiance, il convient de se changer les idées. Alors, je fais appel à André Loubatières et à Gérard Rey, pour prendre connaissance de visu, de toute la superficie du centre, à commencer par la rose de compensation, l'aire de point fixe et le hangar non utilisé.

En cours de visite, je demande à ce qu'on nettoie chaque zone et que l'on récupère et vende toute la ferraille constituée par les vieux matériels rouillés et abandonnés. Sourire du père Loubatières.

En fin d'inspection, je demande où se trouve la stèle dédiée à Didier Daurat et aux pionniers de l'aéropostale. Gérard Rey, soudain en alerte, propose immédiatement de nous y conduire. Bout de chemin silencieux et soudain une petite zone, non entretenue, couverte de plusieurs papiers, chiffons et de cailloux ? Les cyprès qui délimitent la zone sont partiellement desséchés. Semblable à un vestige, quasi désuète, la stèle est là, abandonnée. Progressivement, la tension monte en moi.

« Qu'est-ce que c'est que cette situation.... c'est inadmissible... »

« Depuis plusieurs années, le budget de fleurissement du centre a été supprimé, alors petit à petit, tout a été abandonné... y compris la stèle des anciens. »

« Messieurs, je ne suis pas un fidèle des commémorations, mais dans le cas présent, je considère cette situation comme scandaleuse et bien que je débute dans mes fonctions, je vous donne l'ordre de faire remettre, dès maintenant, la zone en état de propreté, de remplacer, dès novembre les six thuyas, et dorénavant d'entretenir régulièrement cette stèle. Je signerai moi-même cette dépense. »

Revenant au bureau en compagnie de mes deux acolytes, je devine leur véritable satisfaction.

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Le livret entrepris sur l'équipement industriel d'une base d'entretien d'avions commerciaux, suite à la mission IATA confiée par de Féraudy, a été terminé fin juillet. Jean Malachane, jeune dessinateur industriel, réalise le livret sur les indications de Thiriet. Fin août, j'emporte le document avec moi à Tokyo, ou le groupe de travail se réunit.

Incident au départ de Roissy : alors qu'embarqué, je constate, après fermeture de la porte passagers avant, que cinq places demeurent libres en première classe, tandis que mon épouse et un couple de « passagers compagnie » sont demeurés au comptoir d'embarquement. En ma qualité de « passager service », je dois à ma compagnie d'avoir un comportement exemplaire. Je m'abstiens donc de déranger le personnel de bord qui termine l'embarquement en classe touriste, mais cette situation m'a fortement contrarié. Compte tenu de ma mine déconfite, dès le premier palier, la chef de cabine s'inquiète de ma santé et m'interroge sur un éventuel mal de l'air. Sans reproche dans la voix, car je pense a priori à un problème de poids au décollage et de chargement, je lui explique brièvement la situation et mon désappointement, en particulier du fait que j'avais organisé pour mon épouse un voyage à Kyoto avec l'épouse japonaise de Guy le Guenn, mécanicien d'escale à Tokyo, et ancien résidant de notre immeuble de Choisy-le-Roi... Elle contacte alors de commandant de bord qui, — regrettant la situation (il n'y a pas de problème de chargement, seulement une erreur au sol, à l'embarquement) et appréciant mon comportement discret —, prend la liaison radio avec le centre de vol B 747, laisse un message à destination de son collègue chargé du vol du lendemain pour un embarquement sûr, y compris avec mobilisation des sièges services et demande à ce que, sans faute, l'on veuille bien joindre, téléphoniquement, mon épouse pour l'informer de ces dispositions.

Je remercie vivement le cocher et reprend progressivement des couleurs. Avec un jour de décalage, mon épouse et le couple ami, me rejoignent le lendemain à l'hôtel Méridien.

La réunion du groupe de travail IATA, toujours présidée par Cyril Ansley de Qantas, a lieu dans les locaux de Japan Airlines à Haneda. Chacun remet son rapport concernant les outillages spécifiques utilisés pour l'entretien des avions. Échanges de vues entre participants suivis d'une tentative de synthèse dont se charge notre aimable président de séance. Je pose alors la question de savoir pourquoi le groupe n'a pas été chargé d'une étude concernant tout l'équipement industriel des compagnies. La réponse du groupe est que cela représenterait trop de travail...

Je sors alors un exemplaire du livret désormais édité par Air France4. Certaine stupéfaction chez les participants. Félicitations souriantes de Cyril Ansley, puis moment d'inattention durant lequel, mon voisin, le représentant de Japan Airlines à qui j'ai prêté le livret pour consultation du sommaire, se lève soudain ... pour aller photocopier le document entier ! Aligatô !

À Tokyo, pas de tourisme pour moi, mais des moments agréables. Rencontre programmée avec Guy le Guenn (que je n'ai pas revu depuis dix ans) et son épouse. Rencontre inattendue, au petit matin, à la cafeteria de l'hôtel, avec Germain Corbin (CIV 47/51)5, recherche d'un modèle de train électrique suite sollicitation du ferroviphile (ou ferrovipathe...) Oziol, et accompagnement gracieux, par la police, lors de l'accès, au retour de mission, à l'aéroport de Narita6.

Impressions retenues sur la ville et ses habitants après ce court séjour. Rues, lieux publics et moyens de transport très propres. La traversée des rues via les passages piétons diagonaux est un modèle de virtuosité. Quel que soit l'importance des groupes qui traversent, aucun contact, aucune bousculade entre les nombreux individus. Sur les lieux de travail, l'employé comme l'ouvrier quitte son poste quelques minutes après l'heure. L'occupation des surfaces de bureaux est optimisée, et les mauvaises langues propagent que le niveau de bruit d'une surface occupée par dix japonais est nettement moins élevé que celui d'une même surface occupée par quatre français !

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Dès le deuxième jour de ma présence au centre, sur le coup de midi, Oziol a pris l'habitude de me proposer de déjeuner avec lui. Un jour sur deux, il convie également Crivois... en conséquence de quoi, je me suis invité à conduire ces messieurs à l'Escarbille, au restaurant, dont m'a parlé Prévost.

À Montgiscard, à une quinzaine de kilomètres du centre, ce restaurant, offre un court menu de grillades. Un important plan de travail — ceinturé de briques, de quatre mètres de long, et d'environ quatre-vingt centimètres de large —, équipé d'une grille de cuisson à hauteur de travail surmontant un foyer rougeoyant constitue l'attraction de l'endroit, tenu avec maestria et discrétion par un couple de Catalans. Cadre agréable. Cuisine simple. Prix convenable. Oziol fait ce qu'il peut pour faire vivre une conversation qui manque un peu d'originalité. Crivois cordial et sobre, accompagne prudemment les échanges. Au bout d'une dizaine de jours, respectueusement je demande à Oziol pourquoi il commande toujours un identique steak grillé. L'intéressé répond qu'il n'a pas de mémoire stomacale et qu'il se moque de manger tous les jours la même chose. Personne n'insiste... Une semaine plus tard, alors que la salle est pleine et l'ambiance chaleureuse, Oziol, détendu et soudain en verve, avoue joyeusement que son rêve serait, à la fin du repas, de jouer du piano, dans cette salle pour les convives présents. Cette sortie, assez originale, et faite dans la bonne humeur, méritant et autorisant, à mes yeux, une suite plaisante, je me laisse aller à un trait :

« Au fond ce serait à la fois sympathique et démocratique... »

« Pourquoi dites-vous démocratique... »

« Parce que l'on passerait d'un public de salle Gaveau, à un public de salle gavée... ! »

Oziol me fixe et hausse les épaules. Et moi je note : non seulement pas de mémoire stomacale, mais aucun sens de l'humour.

Dernière semaine de juillet. Réunion de commandement, à laquelle je participe pour la première fois, dans la petite salle du rez-de-chaussée. Informations diverses issues de la dernière réunion, tenue chaque mercredi, à Orly, par le sous-directeur chargé de la production. Peu de commentaires. Petite coupure. Abord des questions spécifiques au centre. Puis ouverture de la discussion sur les affectations, à chaque cadre, du taux de gestion semestriel, payable en septembre. Invitation faite à chacun d'adresser ses propositions au chef de centre. La réunion va se terminer quand Crivois, l’œil brillant, prend la parole et, s'adressant à Mozilla seul, déclare :

« Nous avons toujours à conclure sur la sanction, au niveau du taux de gestion, concernant les deux contremaîtres, qui en sont venus aux mains lors des travaux de sortie des deux chaînes... »

Je presse sans succès un Prévost, silencieux, d'intervenir. Oziol reprend la parole et précise :

« Ça c'est passé lors de sorties de visites simultanées. Les deux types ont commencé à se mettre des bouffes, voulant chacun garder le seul escabeau disponible, pour accéder au poste … »

En plus de la situation d'éloignement de mon épouse que je vis, entendant cette surprenante qualité d'appréciation d'une situation, après les quatre années exigeantes et rigoureuses passées à Roissy, et voyant Crivois, conduire la question comme un surveillant général, mon sang ne fait qu'un tour... Je demande la permission de m'exprimer, et je précise très clairement en qualité de futur adjoint chargé de la production :

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« Si j'ai bien compris, non seulement on révise des avions en cinq semaines, mais on s'arrange pour avoir la mise en dock et les travaux de sortie des appareils aux mêmes dates, avec pour couronner le tout, un seul escabeau en état.... Ainsi, tant au plan des charges de travail que s'agissant des phases de réglages et essais et, a fortiori concernant les travaux de sortie avec l'occupation de l'aire de compensation ou l'aire de point fixe avec silencieux, on multiplie les risques et on attise la tension des équipes. Alors je pense qu'il faut porter un jugement sur tout cela avant de sanctionner deux énervés qui se frottent, même un peu trop, suite à une situation dont ils ne sont pas les vrais responsables.
Par ailleurs, la prime de gestion intéresse principalement les résultats dans le poste. Dans le cas présent les contremaîtres ont pour mission de veiller à un entretien de qualité, effectué à un coût si possible raisonnable, et ce en respectant les délais fixés. Si les deux personnes concernées ont un comportement habituellement correct, je considère que la faute qui leur est reprochée relève plus d'un vigoureux remontage de bretelles de la part du chef de subdivision ou du responsable de la production, que d'une minoration de prime.
Quant à vous Crivois, en votre qualité d'adjoint relations du travail, dans le cas de l'exemple traité, je pense qu'il vous appartient de vous interroger plus sur les faits et motifs qui ont conduit à cette situation que sur le taux de gestion de deux cadres qui ne sont pas placés sous votre autorité....
».

Il est midi. Oziol, un peu blême, m'a laissé m'exprimer jusqu'au bout. Prévost, indirectement mis en cause s'agissant du programme et d'un moyen d'accès indisponible prend, sur un visage soudain rougi, une mine étonnée, mais reste coi. Henri Lucas, l’œil observateur me semble goûter cette mise au point, Civelle, impassible, mais qui a intégré les « crimes » successifs que je viens de commettre, fixe Oziol attendant sa réaction. Oziol, qui ne veut pas d'un développement avec échanges qui pourraient dégénérer, botte en touche, en se proposant de réexaminer l'affaire et suggère à chacun d'aller déjeuner. Je rentre avec Prévost dans bureau.

Avant que ce dernier termine une déclaration visant à désapprouver mon intervention, Oziol surgit et m'entraîne pour déjeuner à Montgiscard.

Sur la parfois dangereuse nationale 113, alors que ma Cx essaie de respecter la vitesse indiquée, Oziol passe soudain le turbo.

« Dites donc..., vous vous rendez compte de l'agressivité de votre intervention, de ce matin..., vous vous en êtes pris à tout le monde..., où voulez-vous en venir ?

« Écoutez monsieur Oziol, on va gagner du temps. Sur la forme j'ai tort, et j'accepte totalement vos remontrances. Je n'ai pas accepté de voir cette affaire traitée sur le seul plan disciplinaire, sur le mode de l'ancien surveillant général de Vilgénis, tandis que Prévost, qui semble désormais se moquer de tout, se taisait.... »

Oziol termine sa volée de bois vert, puis le silence se rétablit. Au bout de quelques instants, je lui demande si je peux lui poser, entre nous, une question délicate. Il me répond positivement.

« Crivois, c'est un con ou non, à votre avis...? »

Sur son siège, Oziol surpris, s'est redressé et me fixe.

« Oui, c'est un con ! Eh, alors, c'est comme ça. Je n'y peux rien, il faut et il faudra faire avec... »

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Septembre 1978. Prévost est parti en retraite, c'est du moins ce que l'on m'a dit. Bien que je n'aie toujours pas reçu ma note de nomination, je prends possession du poste et du bureau, tandis que Bacconnier succède à Armaing au poste de chef de la subdivision ateliers. Thuillier, chef de la subdivision avions est en place jusqu'à la fin de la campagne de grand entretien avions. Parouffe est en attente de mutation en région parisienne.

Lors d'une première réunion, je porte à la connaissance des intéressés la façon dont nous allons fonctionner :
- Une réunion production aura lieu chaque mercredi après-midi et réunira, dans mon bureau, outre les responsables d'unités, les chefs des services préparation (avions, ateliers, fabrications), le responsable du service gestion et telle(s) personne(s) spécifiquement concernée par un point de l'ordre du jour de la réunion. En cas de nécessité, la réunion sera reportée au jeudi matin.
- l'ordre du jour, établi par mes soins, sera diffusé, au plus tard, chaque vendredi précédent.

Je prends par ailleurs connaissance de l'absentéisme actuel du centre (5,3 %) et aborde avec les chefs de subdivision le suivi des effectifs et les locations de personnel. Je me fais expliquer, de façon détaillée, l'intervention structurale, qui semble être la source de difficultés, sur le longeron arrière du plan fixe horizontal des B 727.

Par ailleurs, j'établis le mode de fonctionnement entre les chefs des services qui me sont directement rattachés et moi : facilité de contact, liberté d'opinion, mais nécessité d'argumenter sérieusement les opinions et choix. Enfin, j'informe tous les intéressés que j'animerai jusqu'à nouvel ordre la réunion précédent l'entrée des avions en visite. Je tiens Oziol au courant de toutes ces dispositions.

Concernant l'absentéisme, il n'est bien sûr pas question, sauf exception à motif patent, de s'en prendre aux arrêts « maladie », (ce serait illégal et, de ma part qui ait été en longue maladie, indécent), mais de surveiller les absences pour convenances personnelles, couvertes par de très courts arrêts maladie qui fleurissent annuellement aux mêmes périodes et qui concernent aussi bien les champignons, les vendanges, les palombes, voire les réunions politiques, et les absences d'un jour par mois, tolérance dorénavant officiellement ouverte, par décision de la direction du personnel.

Sujet complexe, dont le premier exemple à traiter concernera un agent du magasin, bénéficiaire d'un jour d'absence pour raison de santé.

L'individu en question, membre sympathique du radicalisme cassoulet local, ayant téléphoné à son chef, son mal être matinal, va ensuite assister au congrès de son parti. Emporté par un enthousiasme républicain bien compréhensible, souriant, il se fait prendre en photo en compagnie de son célèbre président, Jean-Michel Baylet. Et voilà que le lendemain, la Dépêche du midi, certes déposée par une main provocatrice, se retrouve sur mon bureau, avec en première page, photo grand format du président et de l'honorable et souriant militant.

Je décide de traiter le problème sur le mode badin et humoristique. Je convoque le père Salut, chef du magasin et l'intéressé, lequel encore sous l'émotion entraînée par le lyrisme des orateurs et certainement fatigué par agapes de la veille, semble ne pas être au courant de la trahison du sort.

« Cher monsieur, vous faites de la politique, ce qui d'un point de vue citoyen est à la fois

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permis et louable, dans un parti qui plus est, maintient à même hauteur l'esprit républicain et le traditionnel coup de fourchette. Au total, à mes yeux, rien de plus sympathique... Sauf qu'il y a une contradiction entre ce bel engagement et le bénéfice d'une journée de maladie dont témoignage inverse est portée sur la place publique par la photo de la Dépêche... »

L'intéressé, dont l'estomac est certainement encore chargé de confit et de haricots tarbais, accuse le coup, sans rien dire.

« Alors, si vous acceptez ma proposition, on va donc régler discrètement et harmonieusement, votre absence d'hier, de façon à ce qu'il n'y ait pas de gorges chaudes sur le sujet, que personne ne mette votre chef en porte-à-faux, et que moi je n'éprouve une très forte contrariété. Avec monsieur Salut, vous allez récupérer, auprès du service de la gestion du personnel, le bulletin « journée maladie » précédemment établi, vous le donnerez à ma secrétaire et vous le remplacerez par un bulletin de récupération d'heures supplémentaires pour la journée d'hier. Et ainsi, cette affaire en restera là »

L'agent, qui semble avoir finalement apprécié ma dialectique, accepte en souriant.

Une fois de plus, le radicalisme en action vient de trouver son équilibre dans un compromis.

Suite à plusieurs sondages opérés en liaison avec le chef du service gestion, j'observe que le suivi des effectifs pose question. L'écart entre le réel et le déclaré par les agents administratifs de chaque unité, est de l'ordre de 1 à 1,5%. Ce taux n'est pas scandaleux, sauf qu'il provient le plus souvent des transferts entre les subdivisions et de la prise en compte plus ou moins bien effectuée, du personnel en location. Par ailleurs, ce suivi, qui, pour le personnel d'exécution, enregistre les engagements, absences pour stages et/ou congés, mais qui ne prend pas en compte les déplacements (Orly, Roissy ou bien escales), les heures supplémentaires et les récupérations d'heures, ne permet ni d'établir la corrélation des heures travaillées et des effectifs, ni d'anticiper suffisamment la situation des deux domaines précédents, dont il convient de faire figurer la prévision et le déroulement, via un suivi annuel calendaire, sur un tableau de synthèse, facilement accessible, pour consultation, par tous les responsables du centre,.

Alors, me revient en tête la façon dont l'ami Roger Dombre, au département grand entretien d'Orly effectuait (fichiers individuels compris) — et à la plus grande satisfaction de Kientz — ce suivi, avec la mesure continuelle des écarts par rapport à la prévision budgétaire annuelle.

Une méthode : je la possède ! Un agent capable et de confiance pour mettre tout cela en œuvre et être à la fois l'interlocuteur des services centraux d'Orly et du commandement de Montaudran, je l'ai aussi ! Sauf qu'il s'appelle Robert Lucas et qu'il travaille à Roissy !

Fin octobre, Oziol et bien évidemment Kientz, — que ma proposition étayée, le souvenir du grand entretien et de l'excellent Dombre ont rajeuni un instant — sont convaincus, de l'intérêt du dispositif proposé. Quant au père Lucas, — qui envisage, sans le dire, une retraite ultérieure dans le sud, — et à qui je fais part sans tarder, de mon idée par un coup de fil, la proposition de prendre un tel poste au centre de Toulouse, auprès de moi, lui convient immédiatement.

Trois mois sont nécessaires pour désigner puis former son remplaçant. Dès son arrivée au centre de Montaudran, on passe une demi-journée à tout définir. Un gars comme Lucas, n'est pas un bavard, c'est quelqu'un qui écoute, qui gamberge, qui pose une ou deux questions... et qui apporte en plus sa valeur ajoutée. Quinze jours après son arrivée, tout le système de suivi est en place et fonctionne.

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L'étape suivante de « construction » concerne le planning défini pour les visites avions. Je réunis au hangar, dans le bureau de préparation, le chef de subdivision, les contremaîtres, les contrôleurs principaux et les agents de planning concernés par le grand entretien des B 727/B 707. D'entrée de jeu, j'attaque le sujet.

« Vous tous qui êtes là, imaginez que soyez propriétaires de la flotte B 727 d'Air France, compte tenu du prix unitaire de chaque exemplaire, vous laisseriez un appareil de ce type (moyen courrier susceptible de voler douze, voire quatorze heures par jour) immobilisé cinq semaines au sol, pour une grande visite, sachant qu'il y a déjà vingt-cinq ans, à Orly on révisait les B 707 en deux semaines ? »

Sourires de participants qui ont compris où je veux en venir.

« Alors puisque vous avez saisi le sujet, je vous demande de réfléchir et d'étudier, sur tous les plans (planning, effectifs, approvisionnements) la faisabilité d'une visite B 727 en trois semaines. Pour ma part, rien ne s'y oppose, sauf, en l'état actuel de la situation, l'exécution des travaux concernant la structure sur le longeron arrière du plan fixe horizontal de l'avion, travaux liés à une inspection préalable par radiographie et à un approvisionnement coûteux chez Boeing.

Actuellement, les résultats de l'inspection — effectuée après le démontage des gouvernes de profondeur et le nettoyage de la zone — sont connus le jeudi soir et l'approvisionnement déclenché le vendredi par le gestionnaire d'Orly. Dorénavant, après examen de l'affaire avec l'adjoint technique et le chef de la préparation, nous allons opérer de la façon suivante :

l'avion arrivant à Montaudran le samedi après-midi, il sera mis en dock dès après la vidange du carburant par une équipe travaillant jusqu'à 23 heures. - Le démontage des gouvernes sera effectué en deux vacations le dimanche. Le nettoyage de la zone sera effectué, la nuit de dimanche à lundi, par deux manœuvres.

L'inspection — corrosion et recherche de criques par radiographie — effectuée par le contrôle débutera dès sept heures le lundi matin. La production mettra un ouvrier spécialisé à la disposition du contrôle pour la durée de l'inspection.

le résultat après développement des films sera connu, au plus tard, le jour même à quatorze heures. Il sera immédiatement suivi d'un approvisionnement en urgence, déclenché par la subdivision avions, avec copie de la demande au gestionnaire.

Dès dix-huit heures le soir, j'appellerai personnellement le bureau de traitement des AOG de Boeing à Seattle. Si tout va normalement, l'approvisionnement de chez Boeing sera, au plus tard, à la disposition de chaudronniers de la subdivision le jeudi midi.

Programmés en deux vacations, sauf le samedi qui sera travaillé en horaire normal, les travaux de structure de la zone, selon importance et difficulté éventuelle, seront terminés, le mardi soir de la seconde semaine ou le mercredi midi au plus tard. Dans l'hypothèse d'une visite de 13 jours et demi de dock, il restera six jours, plus la ressource du samedi de la seconde semaine, pour remonter, régler et procéder aux essais de volets.

Ainsi, nous allons, dans un premier temps, régler cette difficulté d'intervention structurale comme si la visite était en trois semaines. En conséquence, je vous alloue une semaine pour me confirmer la faisabilité de la visite dans ce délai raccourci. Si quelqu'un choisit de me dire que l'affaire est impossible, qu'il vienne me voir avec... beaucoup d'arguments. Si par contre c'est réalisable, ce que je pense, dès l'année 1979, après consultation du service « programme » d'Orly, les visites des B 727 d' Air France ou des tiers clients, seront effectuées en treize jours et demi de dock et non plus en 23,5 comme actuellement. Maintenant à vous de jouer ! Je demeure à la disposition des uns et des autres pour toutes questions relatives aux deux points précédents. »

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Onze heures, un lundi de novembre 1978, Henri Lucas, rayonnant, et fier, entre dans mon bureau.

« L'inspection est terminée, tu auras le résultat dès treize heures. Mais explique moi comment tu t'es démerdé … ça fait plus d'un an que je demandais d'avoir, le jeudi matin un manœuvre pour trimballer le matériel de radiographie. Toi tu réunis les gens, tu donnes les consignes, … et le lundi à sept heures, quand j'arrive avec le contrôleur, le matériel et le manœuvre sont déjà en place sur le dock... »

« Henri, tout d'abord je tiens à te remercier pour ton accompagnement que j'apprécie. Après, pour le reste, je dirais que sur le plan technique et des connaissances structurales, je ne me frotterai pas à toi... La production, par contre, je l'ai apprise comme compagnon, comme préparateur, comme agent d'ordonnancement au grand entretien des B 707 et des SE 210, et comme chef de la division Moyens de production du petit entretien à Roissy. Alors le boulot, que ce soit au plan organisation ou au plan animation des hommes, je commence à connaître. Il n'y a d'ailleurs pas de secret. Devant un chantier quel qu'il soit, il faut que la hiérarchie se bouge comme on dit, qu'elle s'informe du sujet et des difficultés éventuelles qu'elle prenne l'avis des différentes personnes compétentes, qu'elle veille à la correcte organisation du chantier, qu'elle s'inquiète à ce que les compagnons ne soient pas mis en difficultés et songe à récompenser ceux qui auront par leur effort ou par leur intelligence, favoriser le déroulement de ce chantier.

Par ailleurs, dans le cas présent, l'objectif concerne tous les agents du centre. Je me suis donc, comme il convenait, remué en conséquence... Et ce soir à dix-huit heures, sans que mon honneur de chef soit terni, je téléphonerai au bureau des A.O.G de Boeing et je saurai si la commande passée entre quatorze et quinze heures locales à TLS, a bien été préparée de nuit à Seattle et est sur le point, au petit matin, d'être embarquée à bord d'un avion de Federal Express en partance pour Londres ou Paris. Après, un télégramme à l'escale A.F de Londres ou de Roissy, pour transfert rapide des matériels dans le premier vol pour Blagnac et envoi, en temps utile d'un agent du magasin pour le récupérer et le tour sera joué, pour la première phase de notre affaire... et après cela, nos chaudronniers qui sont, peut-être les meilleurs professionnels de la maison, voyant que tout le monde s'est bien remué, effectueront le travail comme des champions... »

Malgré sa tronche de cake, Henri est tout sauf un has been, et pour l'occasion, il est certainement content de montrer, contrairement à la déclaration d'Oziol, qu'il a encore du jus dans le citron. Et moi je suis heureux. Mais il laisse échapper une information qui m'inquiète :

« Tu sais, avec toutes tes interventions et les objectifs que progressivement tu fixes à tout le monde, les gars, au hangar en particulier, commencent à dire que c'est toi le vrai chef de centre... »

« Arrête tes conneries Henri, si ce bruit vient aux oreilles d'Oziol, il va me mettre un coup de buis, dont je ne me remettrai pas. Par ailleurs, j'observe effectivement que notre chef me laisse agir. La seule question que je me pose c'est de savoir s'il le fait parce que ça arrange ses affaires ou s'il attend patiemment que je commette une erreur. Et connaissant un peu le personnage, je le soupçonne d'être capable de poursuivre les deux objectifs en même temps...

Mais, parlons plutôt sérieusement de la suite Henri. Pour la visite B 727 en trois semaines, ton effectif de contrôleurs suffira-t-il, car il faudra accélérer les inspections de façon à alimenter, en temps utile, les compagnons plus nombreux sur la chaîne … »

« Ne t'inquiète pas, ils vont devoir changer un peu de rythme, mais je suis sûr que cela ira... »

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Le début de l'année mil neuf cent soixante dix-neuf bénéficie de ce qui a été étudié durant le dernier trimestre de l'année précédente.

La subdivision ateliers généraux, commandée par Bacconnier, maîtrise dorénavant totalement le moteur Dart, les charges à délais plus resserrés des travaux liés aux visites avions et la charge de travail intéressant les fabrications d'aménagement commercial, permettent une correcte gestion des effectifs y inclus, quand nécessaire, les transferts de personnel, en renforts de la subdivision avions.

À la subdivision avions, qu'anime François Thuillier, quelle que soit la charge de travail, les visites B 727 sont désormais exécutées en trois semaines d'immobilisations. D'ailleurs, Mohamed Miaoui, devenu directeur de la maintenance de Tunis Air, — compagnie tiers dont le grand entretien des B 727, précédemment effectué par Montaudran, est depuis mil neuf cent soixante dix-neuf exécuté par Tunis Air (en cinq semaines) — ne manque pas de m'appeler au téléphone pour me dire qu'il n'aurait pas rompu le contrat avec Air France, si ce délai lui avait été proposé.... Pour tenter de le faire revenir sur sa décision, je tenterai, une mission à Tunis. Reçu en ami, par le beau ténébreux, qui lui aussi a été apprenti à Vilgénis, j'irai jusqu'à lui proposer, sans succès, de l'aider, avec l'apport de personnel détaché de Montaudran, à réaliser les visites à Tunis, mais en trois semaines. En retour de mes sentiments de sympathie, il me confiera une journée à son chauffeur personnel, lequel m'accompagnera avec gentillesse, à travers quelques villages tunisiens et jusqu'à la foire aux chameaux de Nabeul.

Ce matin là, il est huit heures trente lorsque François Thuillier, chef de la subdivision avions, entre, le visage un peu blême, dans mon bureau. Observant son émotion, alors que je débute une phrase visant à l'interroger, il me tend une feuille pliée dont il m'invite à prendre rapidement connaissance.

Le rapport indique que ce matin deux agents, ont démarré sur le parking extérieur, et entretenu jusqu'au hangar, une violente dispute avec insultes. Cette situation s'est ensuite prolongée au hangar, l'un des protagonistes, par ailleurs délégué du personnel CGT, s'étant rendu au poste de travail de l'autre, le menacer, de façon rapprochée, avec un tesson de bouteille. Compagnons et chefs d'équipe ont séparés les deux individus et alertés leur commandement. Les différentes étapes se sont toutes déroulées devant témoins. Le rapport, précis, est signé de Thuillier.

Au moment des faits, Oziol, — qui durant ses absences ne me laisse jamais un numéro de téléphone pour éventuellement l'appeler — est en congés, Crivois Adjoint relations du travail, échelle 21, est donc, du fait de son rang, chef de centre par intérim.

Je fais un point rapide avec Thuillier et, compte tenu de la gravité des faits et de l'implication d'un délégué syndical, m'interdis d'agir hors consultation hiérarchique. Au bas du rapport, je décide donc d'inscrire :

Pris connaissance ce jour huit heures quarante-cinq et immédiatement transmis, pour avis, à monsieur Crivois, Adjoint en charge des relations du travail et chef de centre intérimaire. (signé P. Manigault Adjoint production).

Photocopie pour Thuillier et pour moi. À neuf heures, en présence de Thuillier, à qui j'ai demandé de m'accompagner, je remets le rapport original à Crivois. Plusieurs lectures. Temps mort. Brèves questions. L'intéressé se propose d'aviser et de nous tenir au courant....

L'affaire aura un long, curieux et pénible développement syndical7, manifesté par tracts accusant la direction du centre, bénéficiera d'un temps de silence assourdissant et, progressivement, pour la majorité, de l'oubli. Jamais, Crivois, ni Oziol, durant l'année qui va précéder leur départ, ne diront, à Thuillier et/ou à moi, un seul mot sur cette affaire. Seule une indiscrétion venue de Maine Montparnasse, me fera comprendre que deux ingénieurs ne pèsent pas lourd, peut-être moins encore à Montaudran, lors de tractations entre une direction du personnel et un syndicat.

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Au printemps et en milieu d'année, le centre de Montaudran poursuivant son renouvellement de cadres, plusieurs mouvements ont lieu.

Au service gestion économique, Max Dupin, ancien apprenti de Montaudran, successivement chaudronnier, chef d'équipe puis contremaître — syndiqué cadre CGT, intelligent, vif d'esprit, travailleur et homme de terrain plein d'humour —, succède à René Gaillard, et tout en étant placé sous les ordres de Crivois, choisit, de fait, de devenir un de mes agréables et précieux adjoints. De façon continue, associé à Robert Lucas, il contrôle les résultats.

Au service gestion du personnel, Pierre Tritz, ancien moniteur de Vilgénis, précédemment agent de maîtrise au service du personnel d'Orly, — homme intelligent et pointilleux, travailleur, rigoureux, mais hélas affecté d'une susceptibilité maladive et, par ailleurs, affidé de Crivois — devient chef du service du personnel de Montaudran.

Henri Lucas, Adjoint chef des services techniques, dont j'ai signalé à Oziol la qualité des services rendus depuis mon arrivée, fatigué, a finalement accepté son dégagement. Maxime Rouquette, qui a été successivement, à Orly, chef du bureau d'études B 707, puis chef du service technique du centre d'exploitation postal, homme agréable et fin technicien que je connais déjà, vient le remplacer.

Je regrette le départ du premier et me félicite de l'arrivée du second. Ainsi parfois va la vie.

À la tête de la subdivision avions, Albert Laur, ingénieur CESI — ancien du CIV, aveyronnais typé et sympathique, au caractère volontaire et fougueux, alliant puissance de travail, capacité d'analyse et moindre esprit de synthèse, au commandement parfois malhabile, — remplace François Thuillier. À la tête du service préparation de la subdivision, nous nommons Guiraud Robert, — de formation BTS, homme fin, adroit, discret et astucieux, précédemment contremaître au commandement aisé et naturel — en remplacement d'un autre BTS, — certes actif et audacieux, mais à l'objectivité pas toujours présente dans ses jugements — Miche Alègre. Nos deux BTS sont syndiqués F.O.

Sur le plan opérationnel, un premier chantier extérieur, — réparation structurale, de moyenne importance (250 heures de M.O.) concernant un DC 3 accidenté — est effectué à Dakar. Occasion d'une petite friction avec le service du personnel qui dans un premier temps ne veut pas régler les quatre packs d'eau minérale consommés par les compagnons pendant le travail. J'insiste et obtiens gain de cause et que ce soit désormais la règle. Lors des déplacements pour travail en pays chaud, je souhaite voir l'équipe efficiente au travail et certainement pas l'un ou plusieurs des membres du groupe détaché, passer une demie journée à la recherche d'eau dans une grande surface, d'où, au départ, l'embarquement de packs avec les caisses à outils. Modeste dépense et ambiance positive.

À la suite de ce chantier, et bien décidé à faire valoir les capacités professionnelles des agents du centre, je demande à Laur de définir une liste d'agents, avec passeports et vaccins, à jour en vue de répondre à d'autres chantiers éventuels.

Depuis ma prise de fonction, j'ai insisté, auprès des responsables d'unité et de tout l'encadrement des équipes de production, sur la nécessité de remplir avec attention et objectivité les notations et non seulement de les commenter, mais de les faire lire à chaque agent concerné, de façon à faire les choses clairement et, (y compris concernant l'assiduité) ne pas être en contradiction au moment de prononcer les avancements. Cette mesure qui n'a pas déplu, permet par ailleurs d'atteindre en fin d'année un taux d'absentéisme à 4,2% vs 5,3% au départ.

Les objectifs de production et les résultats budgétaires de l'année mil neuf cent soixante dix-neuf sont bons. Je bénéficie d'un avancement au premier janvier mil neuf cent quatre-vingt.

Kientz qui, en compagnie d'Oziol, visite le centre en début d'année nouvelle, semble satisfait.

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Pour remplacer le chauffeur tractiste avions — opérant, à l'entrée et en sortie de visite, les mouvements tractés des appareils venus en révision à Montaudran —, parti en retraite, j'ai, pour remplir cette fonction, fait venir de Roissy, un agent particulièrement valable qui tout gardant cette activité de faible emploi à Montaudran, exerce comme Ouvrier Spécialiste Qualifié, à l'atelier d'entretien outillages et bâtiments du centre. Particularité, cet excellent agent, bénéficiait à Roissy d'une prime spécifique et je me suis engagé à ce qu'il ne perde rien de son salaire précédent. J'ai par ailleurs l'intention, à terme de faire de cet excellent agent, un ouvrier professionnel. La vigilance du service du personnel s'exerçant, l'agent, sans que je sois consulté, perd immédiatement sa prime.

Je m'entretiens du sujet avec Tritz, à qui j'explique la souplesse et les avantages de cette situation pour le centre, lui fais remarquer en plus, que j'économise un poste à l'organigramme et lui indique mon engagement concernant le revenu mensuel de la personne.

Le Javert du respect réglementaire demeurant inflexible, je lui confirme ma définitive décision de ne pas désavantager pécuniairement l'agent, lequel devra d'ailleurs conserver ses qualifications de tractiste et de conducteur d'engins, ponctuellement utiles à Montaudran. Alors, en conséquence de ce blocage, durant un quadrimestre, chaque mois, je signe, donc, au bénéfice de l'agent dé-primé, chaque mois, un nombre d'heures supplémentaires fictives qui correspond à la perte de sa prime. Puis, le bon sens finit par l'emporter et la prime réapparaît sur la fiche de paie de l'intéressé.

Il s'appelle Louis Thouvenin. Il est agent de maîtrise. À l'occasion de sa notation professionnelle, je me dois de lui commenter sa situation et d'envisager ses perspectives de carrière, comme je le fais pour tous les agents d'encadrement de la production. À cet effet, je demande au service du personnel de me confier son dossier complet. Une chemise vide me parvient. Je me rends chez Crivois, lui dit ma surprise et l’interroge sur ce qui peut expliquer cette situation. L'adjoint chargé des relations du travail tire longuement sur sa cigarette, prend un temps de réflexion et, apparemment peu préoccupé par ma question, réponds qu'il n'en sait rien. J'insiste, en lui précisant qu'il s'agit d'un agent de maîtrise, au sujet duquel je dois prononcer un avis sur sa future carrière :

« Et alors que voulez-vous que je fasse ?

J'ai peut-être des ennemis comme l'affirme de Féraudy, mais je m'honore d'avoir rencontré partout des amis, des copains ou simplement des gens qui ont apprécié mon action au travail. Dans le cas présent, c'est un cadre du service du personnel, ponctuellement en charge, des dossiers établis pour les candidats destinés à recevoir la Médaille d'argent du travail, qui m'invite discrètement à prendre connaissance de l'appréciation du chef de centre Pierre Oziol, concernant Norbert Crivois. Je lis :

Très bon élément. Homme à qui on peut faire totalement confiance dans tous les domaines.

Au téléphone, Jean Gay, Adjoint relations du travail de la direction du matériel. Échange cordial sur plusieurs points, puis en fin d'entretien, une soudaine question :

« Dites-moi, vous connaissez bien Crivois ? Ce type est un peu spécial,... non ? »

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Depuis décembre mil neuf cent soixante-dix neuf, j'occupe à Fonsegrives, un très modeste pavillon, économiquement meublé, mais tardant toujours à accepter la perte d'emploi de mon épouse, je suis toujours, à Toulouse, célibataire en semaine. Kientz s'inquiète et relance mon épouse chaque fois qu'il la rencontre dans les couloirs du bâtiment de commandement. Oziol, sans que je le sollicite s'en mêle et finalement, avec l'accord de Kientz, un poste de travail lui ai proposé à Toulouse. Contrarié par cette situation, je réfléchis à tous ses aspects :

1/ D'une part je refuse a priori la perte d'emploi de mon épouse, mais d'autre part je ne peux accepter qu'un poste soit créé pour elle à Montaudran, lors que l'organigramme est depuis trois ans en cours, comme on dit vulgairement, de dégraissage...

Par ailleurs le fait d'accepter de perdre l'emploi de mon épouse, et de devoir en plus, — comme tous mes collègues mutés pour un maximum de cinq ans — payer un restant à charge de loyer mensuel de plus de 40%, pourrait être un élément d'appréciation, d'ordre financier supplémentaire intéressant la date ma promotion... Encore que j'ai un doute sur les états d'âme de ces messieurs de bois joli...

2/ À ce sujet, j'ai désagréablement noté que sur le dernier organigramme ouvert, devant moi, par Oziol, son poste précédemment en catégorie VII et le mien, précédemment en catégorie VI, sont désormais, tous les deux, classés « à cheval », l'un en VI/VII, l'autre en V/VI, situation tordue déjà vécue avec Cariolle. Cette simple modification exonère Kientz, non pas de sa promesse, mais de son fameux « ça devrait pouvoir se faire … », prononcé sur un parking de Roissy.

Ironie du sort supplémentaire, j'apprends qu'à Roissy, le poste que j'ai ouvert avec une prime avant promotion, ensuite tenu et construit, en catégorie V, est dorénavant classé en V/VI. Voilà qui pour moi, en dit long sur la façon dont les situations sont gérées, au gré des personnes et non au gré des résultats....

Fonction de ce qui précède, — malgré le fait que Kientz, m'ai mis un petit mot aimable, marquant sa « confiance pour la suite » sur la notification de mon dernier avancement —, et alors même que progressivement je deviens assez perplexe concernant la hiérarchie (Oziol et Ravier) —, mon épouse et moi, décidons d'accepter de donner sa mise en disponibilité.

En conséquence, je continue les allers-retours sur Paris jusqu'au mois de juillet, date à laquelle mon épouse viendra me rejoindre à Toulouse, tandis que l'appartement de Choisy-le- roi, impeccable et peu désireux d'une remise en état après location, demeurera inoccupé.

Je tiens à être précis et juste, j'ai vécu à l'hôtel, un éloignement très difficile, pendant un an et demi, mais durant cette période Kientz a élégamment maintenu mes frais de déplacements.

Oziol, dont le départ est envisagé, m'informe qu'il a très fermement refusé le poste de directeur de l'Institut Aéronautique Amaury de la Grange, qui une fois encore l'éloignerait de Paris. En finale, il acceptera d'aller prendre le commandement du Centre d'Exploitation Postal. Gilles Decroix doit le remplacer.

Mes deux années passées sous le commandement d'Oziol demeurent pour moi un mystère et j'ajoute sincèrement, un regret.

Je dois tout d'abord reconnaître qu'il m'a laissé les coudées franches pour diriger la production et qu'il m'a toujours considéré comme son adjoint, me confiant sans interrogation ni susceptibilité, les notations professionnelles au premier degré des chefs de subdivision. Nos relations, pour sympathiques qu'elles furent à certains moments, ne débouchèrent pas, hélas, sur la confiance et l'amitié comme cela avait été le cas avec Noat.

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Oziol m'a convié à dîner un soir, à son domicile. Foie gras de sa fabrication a-t-il précisé. Vous venez quand vous voulez...

Comme tous les chefs de centre de Montaudran, Oziol loge dans un agréable pavillon situé entre le centre industriel et l'avenue Jean Rieux, habité en son temps par Henri Martre, polytechnicien, PDG de l'aérospatiale de 1983 à 1992.

Je quitte Montaudran peu après dix-huit heures, prend une douche à domicile et me présente chez mon chef à sept heures. Coup de sonnette sans réponse. À peine franchie la porte grillagée, non fermée, du jardin, me parviennent aux oreilles, les notes vigoureusement exprimées d'une dramaturgie sonore que j'impute à Wagner. Pieds nus, orteils en éventail, short marron à rayures, chemise ouverte et regard déterminé, Oziol exécute (c'est le cas de le dire...) une œuvre dont le titre échappe à mes modestes connaissances musicales. Attentif à la scène, via la porte-fenêtre largement ouverte de la salle à manger, à quatre mètres du pianiste qui a très bien noté mon arrivée, j'observe, durant deux bonnes minutes encore cette débauche d'énergie. Sans véritable lien, mais parce que mon esprit est ainsi fait, je pense soudain aux paroles d'une chanson de Mac Orlan chantée par Germaine Montéro. Une phrase musicale et sa finale primesautière trotte soudain dans ma tête : … un piano.. avec... des dents de chameau. Tac, … tagadac, tac ... tac, tac.

« C'est à c't'heure là que vous arrivez … »

« Je n'ai pas voulu vous déranger trop tôt, et puis j'ai quitté Montaudran après six heures... »

« Pour moi, les gens qui quittent le bureau, après l'heure, ce sont ceux qui n'ont pas réussi à faire leur boulot dans la journée... »

Je botte en touche en interrogeant :

« Ce morceau, au piano... du Chopin, je ne pense pas, mais du Wagner ?

« Chopin, c'est un con, alors certainement pas... , non, c'était une étude de Rachmaninov... vous connaissez ?»

« De nom.. j'ai dû écouter certaines de ces études. Mais, je ne suis pas vraiment mélomane.. »

Oziol m'entraîne vers la cuisine et sort d'un placard un foie gras de canard, de plus de 400 g cuit dans une terrine blanche.

« J'ai acheté le foie entier au marché de Victor Hugo et je l'ai préparé et fait cuire moi-même... vous me donnerez votre avis... »

On installe deux couverts. Mon hôte dépose ensuite un seau à glace dans lequel il a mis au frais une bouteille de champagne, et deux flûtes.

« Ouah ! C'est gala...! »

« Ne vous réjouissez pas si vite, je n'ai que ce foie gras et du fromage à vous offrir... »

Coupe apéritive de champagne, en examinant le jardin non entretenu mais néanmoins agréablement planté de quelques fleurs. Oziol, prétextant de sa qualité d'occupant momentané, peu présent lors des week-ends, m'avoue, ne pas vouloir investir, ni pour la maison, ni pour le jardin.

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On revient vers la cuisine. Nous nous attablons. Pain de seigle, baguette, accompagnent une belle et succulente tranche de foie de canard. Surprise très agréable, ce foie gras, — certainement acheté chez Samaran au célèbre marché Victor Hugo —, bien préparé, correctement salé, est d'une agréable texture et d'un excellent goût au palais. Bravo au chef (cuisinier Oziol) qui l'a réalisé !

« Alors, mon champagne qu'en dites-vous ?

« J'aurais aimé vous parler en premier de votre foie gras qui est une totale réussite... »

L'œil de mon interlocuteur, apprécie ma phrase, mais, malice ou curiosité, sa question demeure centrée sur le breuvage. Et, je devine qu'il veut, si j'ose dire, coincer la bulle. Or, la bouteille sur laquelle il fait mine de s'interroger est tout au plus une roteuse de comice agricole en rupture de blancs8, capable de décoller toute plaque dentaire dès le premier centilitre.

Alors, dur de commenter aisément...

D'ailleurs, dès la première goutte bue en apéritif, j'ai bien senti que mon estomac venait d'ouvrir son cahier de revendications... Et Oziol qui n'a pas de mémoire stomacale et se moque du foie gras, a dû tout observer et, l'œil gourmand, s'amuse maintenant de mon embarras.

Alors, pour terminer cet échange, en me dégageant d'une question embarrassante, je fais appel à ma mémoire. Prenant alors l'air détaché d'un expert de longue et large expérience, et essayant d'imiter légèrement Gabin, je délivre lentement à mon hôte cette délicate et précieuse sentence :

« Oh, vous savez moi, pour un mets de cette qualité, je ne connais que trois voies possibles, et encore en choisissant bien l'année : un Corton Charlemagne, un Sauternes type Château Guiraud au minimum, ou simplement une eau minérale non gazeuse … Comprenons-nous, le champagne, convient évidemment, mais avec une acidité même normale, d'entrée de jeu il minore le goût si fin du foie gras. Et je vais vous étonner, mais à titre personnel, le meilleur accompagnement, c'est un bon pain de campagne, tiens, de seigle comme vous avez acheté, ou une tranche de Poîlane... »

Oziol, montagnard pyrénéen à ses heures, ne lâche pas prise :

« Pourtant la semaine dernière avec Cazavet (médecin du travail au centre), on a bu exactement la même bouteille et il m'a dit avoir bien apprécié... »

À force de rechercher, comme un docteur qui vous tâte le ventre, un point douloureux, Oziol finit par faire hurler le patient :

« Oui, je peux comprendre, mais lui c'est différent ..., il est allergologue, alors en cas de besoin, il peut se soigner ! »

Un moment de silence accompagne comme un De Profundis le dernier acte de la pièce, je veux dire la dernière tranche du délicieux foie. Bon, on s'est bien régalé.

Oziol a sorti le plateau de fromages. Je crains sa question.

« Alors qu'est-ce que vous allez boire avec ça... »

« Ben chef, on va finir au champagne... »

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Oziol avait certes exigé des résultats et apprécié que tout se soit bien passé, mais n'avait jamais fait part d'une quelconque satisfaction, ni d'un intérêt véritable pour le centre ou plus simplement concernant les progrès intervenus au centre. Un délégué ouvrier CGT, prononçant un jour un jugement certes excessif, était allé jusqu'à le traiter, de « fossoyeur du centre ».

Dans ces conditions, je me suis toujours demandé si le taux supérieur de ma prime de gestion, dont je bénéficiais depuis deux ans, résultait de sa propre demande, ou de l'appréciation de Kientz.

Ses déclarations quelque peu fantasques et/ou péremptoires sur tel ou tel sujet, — lesquelles n'ont jamais, semble-t-il, ébranlées ni Bacconnier ni Laur —, puis son silence total observé et l'absence d'un quelconque retour concernant le traitement de l'événement rapporté par Thuillier — situation qui m'avait fort interrogé et contrarié et qui, on peut le comprendre, avait très profondément dégoûté Thuillier —, et enfin ses paroles parfois très belliqueuses concernant Kientz qu'il semblait détester, et sachant par ailleurs son appartenance, avec de Féraudy, au cercle des proches de Treins, me laissaient perplexe sur son envie de me considérer, au total, favorablement, ne serait-ce que parce que Kientz m'appréciait.

D'ailleurs avant de partir Oziol — qui, compte-tenu des résultats, aurait pu avoir envers moi, au moins la reconnaissance du ventre, et ce, a fortiori du fait, pendant deux ans, de ses nombreuses absences au travail, en après-midi de semaine, également du fait que je n'avais jamais cherché à approcher Kientz quelles que soient les circonstances vécues —, ne se privera pas du plaisir d'un coup de pied de l'âne, en reconnaissant, devant un tiers, mes grandes qualités au travail, mais précisant aussitôt qu'il ne supportait pas mes sarcasmes, et que ce seul point, lui semblait de nature à empêcher ma promotion.

Le programme industriel du centre se déroule normalement. Il arrive parfois, quelques désaccords concernant les mouvements de personnel entre subdivisions, que je dois arbitrer entre Laur et Bacconnier, mais entre un Laur, toujours volontaire et parfois un peu vif et un Bacconnier plus posé et ne souhaitant pas trop prendre de risques, la bonne volonté des deux ne manque cependant pas. Et, avec ces deux chefs de division, avec Robert Guiraud, Robert Lucas, Max Dupin, le père Louba, Jean Gimenez et André Craissat ; l'ambiance de travail est bonne et fructueuse. Les journées passent désormais agréablement et très vite.

Le fait important des prochains mois, réside dans l'importante charge de travail prévue concernant le nouvel aménagement commercial du B 747. Mais sur ce plan là, l'ai confiance. Avec les équipes que j'ai vues travailler au centre et l'élargissement du nombre des sous-traitants, je suis pleinement convaincu que nous saurons faire face dans les courts délais impartis.

C'est la dernière journée d'Oziol au centre. Notre dernier repas en commun, en remerciement de son excellent foie gras a eu lieu, il y a déjà quelques temps, devant un cassoulet à Castelnaudary.

Mais aujourd'hui pas de repas, pas de pot pour arroser son départ. Pas le moindre cadeau offert. Oziol part sans regrets, sans effusions, sobrement, discrètement. Tristement à mes yeux.

Comme pour effacer une dernière anomalie, il emmène avec lui, comme chef production du centre postal, Parouffe, gentil garçon et cadre sérieux, et seul ingénieur CÉSI à avoir pris sa catégorie V, à Toulouse, dans un poste de catégorie IV.

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1Francazal et Blagnac, seront ouverts en 1937.

2 Oziol, pas forcément mauvais homme, a souvent des réactions intempestives et des jugements impératifs à apparence définitive. D'ailleurs, l'élévation, en spirale montante, au-dessus de son nom, de la terminaison de sa signature, me rappelle un peu le cumulo-nimbus...

3 Pour des raisons touchant les charges de travail du centre, la direction a confié au centre de Montaudran, toutes les fabrications intéressant les matériels d'aménagement commercial (cloisons, meubles galleys, meuble bar et aménagements divers) de tous les types d'avions en service.

4 Le livret Équipement industriel d'une base d'entretien d'avions commerciaux, version en langue anglaise, Airlines maintenance main base facilities and ground support equipment, de 213 pages (89 pages de texte et 122 pages d'annexe) dont j'ai terminé la rédaction fin juillet 1978, est désormais commercialisé par le service Équipement industriel du département méthodes et moyens de production de la direction du matériel Air France, au prix de 2.000 francs l'édition française et 3.000 francs l'édition en anglais. Le total des ventes rapportera à Air France, un montant de 200.000 francs soit, tous frais déduits environ 185.000 francs. Financièrement, c'est donc, j'en conviens, une bien modeste prouesse.

Me souvenant du mot très aimable que m'avait envoyé, alors que je n'étais qu'agent de maîtrise, le directeur Jacques Scherrer, pour ma place de second au concours national annuel de sécurité, j'étais cependant en droit d'attendre, pour ce travail, participant à la notoriété d'Air France, un petit mot de Max Ravier, le directeur du moment... Ce petit mot ne vint jamais...

Mais, environ un an plus tard, recherchant Oziol, absent du centre pour motif de stage, et me joignant au téléphone, monsieur Ravier, après que j'eus répondu à ses questions, distillera soudain à mon oreille une petite tirade verbale improvisée que n'aurais pas nié le prince des faux-culs.

Soyons miséricordieux.. Tout le monde, même après un stage à Harvard, ne peut avoir la rigueur et l'éducation d'un Scherrer.

5 cf Nuits de chine (sixième chronique)

6 En 1978, à Tokyo, le récent aéroport de Narita, — situé 60 km à l'est de la ville et dévolu aux vols internationaux —, tandis que l'aéroport d'Haneda, plus proche du centre ville, conserve l'activité domestique — encore sous la violente contestation écologique, est toujours entourée d'une importante force de police. À la descente du car, environ 80 m avant l'entrée du terminal, un sérieux contrôle (identité et billet) est effectué. Avec mon passeport, je montre alors mon badge d'accès aux aéroports parisiens et précise à mes interlocuteurs japonais que ce badge est très important parce que validé par la police française. Qu'ont-ils alors réellement compris ? Toujours est-il, qu'après un cérémonieux salut, et sous l'œil admiratif du couple ami, un détachement de quatre hommes de la police nipponne accompagne à l'aérogare, un personnage à n'en point douter important de la police française, avec son épouse.

7 Dans un premier temps l'affaire, certainement conduite avec discrétion, n'eut aucun écho. Puis, une tentative de suicide eut lieu, suivie immédiatement d'une intervention des camarades et d'une conduite rapide aux urgences. Et heureusement tout se termina favorablement pour le patient.

Ensuite un tract accusateur montra du doigt une direction qui, manifestement avait choisi, de harceler un délégué syndical... Après ce scénario, le calme revint.

8 Blanc de blancs : Cette expression est employée pour les champagnes et détermine les types de cépages employés lors des assemblages. Blanc de blancs signifie que le champagne a été élaboré exclusivement à partir du cépage blanc, le chardonnay, le seul autorisé en champagne. Les blancs de blancs sont principalement élaborés dans la côte des Blancs, au sud d’Épernay, sur une vingtaine de kilomètres, notamment dans les communes de Cramant, Le Mesnil-sur-Oger, Avize et Oger, réputées pour la qualité de leur terroir calcaire.

Les blancs de blancs sont souvent les champagnes les plus délicats.

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