AU DELÀ DES BOUCHURES
Repas annuel de l'Amicale des Pionniers de l'Aéronautique des Lignes Laécoère et Aéropostale, (amicale fondée par Didier Daurat, en 1964, et regroupant les anciens navigants et personnels au sol, ayant bâti les premières liaisons aériennes françaises importantes). En lien avec l'histoire de l'Aéropostale et le souvenir lié à Montaudran terre d'envol, le chef de Centre de Révision de Toulouse est invité. Decroix m'a demandé de représenter, à sa place, le Centre, à ce repas.
C'est Robert Picard, retraité, qui a terminé sa carrière comme chef de la Subdivision Avions du Centre de Révision de Toulouse qui m'accueille. Me saluant chaleureusement, Picard, qui, vingt-six ans plus tôt, fut mon deuxième chef de chaîne à Orly/N2, lorsque j'étais simple agent technique, me demande de bien vouloir dorénavant le tutoyer, en ajoutant souriant « maintenant que tu as fait tes preuves, toi que j'ai connu en culotte courte.. ». Représentant l'Amicale des Retraités d'Air France, il me présente successivement Pierre Larvoire qui, vingt ans plus tôt, tint — avec grande application et succès, mon poste actuel à Montaudran, puis deux anciens : en premier Pierre Grenier, — ancien apprenti de Montaudran, Commandant de Bord retraité, ex Président (1936:1939) de l'Amicale des anciens de l'Aviation Populaire, ancien chef pilote de la Royal Air Maroc, et dorénavant instructeur à l’aéro-club Air France de Montaudran. (Je l'aperçois parfois en fin d'après-midi quand il rejoint le hangar)— et en second, un monsieur, nommé Gaston Vedel, Pionnier de l'Aéropostale ayant été pilote, sous l'autorité de Didier Daurat.
Armoire à glace silencieuse et impressionnante, regard d'acier qui passe mon cerveau au scanner, visage en léger trapèze, offrant un large rectangle frontal et un menton carré — synthèse d'une exceptionnelle volonté mêlée à une affectivité contrôlée —, tel est Gaston Vedel dont je fais la connaissance. Tandis que l'homme me serre très fort la main, son visage exprime la détermination demeurée puissante et la tristesse profonde et irréversible, d'un être humain recru d'épreuves.
Ce personnage, qui, pour moi, maîtrise une souffrance est une véritable énigme qui m'interpelle.
Je salue également Gérard Rey, — ancien apprenti de Montaudran, actuellement chargé de sécurité au Centre, et représentant de l'amicale des Anciens d'Air France — lequel, avec André Loubatières, m'avait accompagné, à ma prise de fonction lors de ma visite de l'ensemble du Centre. Tous deux avaient adroitement attiré mon attention sur l'état d'entretien de la stèle dédiée au souvenir de ceux tombés au service de l'Aéropostale et de leur chef Didier Daurat.
Rey m'informe que Gaston Vedel, grand résistant, est Compagnon de la Libération.
Repas très agréable. Très bon menu tendance sud-ouest. Échanges très cordiaux de souvenirs entre les plus anciens. Inévitable nostalgie qui unit les convives et nous enveloppe tous au moment du café. Quelques informations de ma part concernant les activités de Montaudran, reçues avec grande attention, tant la relation de chacun est demeurée forte entre ce lieu symbolique et un temps, même ancien, de leur vie professionnelle. J'ai observé la discrétion de Gaston Vedel qui s'est intéressé à tous les échanges mais a peu parlé durant le repas.
Seize heures. Je prends congé de mes hôtes, après leur avoir avoué, sans effort, mon attachement à Montaudran. Je salue Monsieur Vedel en dernier, lui témoigne mon estime et lui dit l'honneur que je ressens de lui avoir été présenté. Une voix grave s'échappe alors du coffre du Pionnier :
« Monsieur Manigault, j'aimerais vous téléphoner un jour prochain pour vous inviter à déjeuner... »
Ému, je m'entends répondre :
« Ce sera avec grand plaisir, Monsieur Vedel… »
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Je ressens que cet homme va tenir parole, qu'il ne s'agit pas d'une invitation prononcée à la légère. Le peu que je sais de lui, le respect qui entoure sa personne, m'enjoignent de me documenter. Questionnant tous ceux qui sont susceptibles de me fournir des informations, j'avance pas à pas. Ainsi, en sus d'avoir fait partie des pionniers de l'Aéropostale sous la conduite réputée impitoyable de Didier Daurat, j'apprends qu'il a été responsable d'un réseau de résistance, déporté au camp de concentration de Dora-Nordhausen … et que son épouse a été déportée, elle aussi...
Alors, impressionné et quelque peu inquiet, j'interroge à nouveau Gérard Rey et lui demande s'il sait pourquoi ce monsieur important semble tenir à me rencontrer. Rey, sobre comme d'habitude, l'air faussement détaché, regard fier planté dans le mien, et semblant proclamer une victoire toulousaine, me répond sans tarder :
« Je crois qu'il a été très satisfait d'apprendre que vous aviez donné l'ordre de reprendre, au titre centre, l'entretien du monument dédié aux disparus de l'Aéropostale, ... comme nous d'ailleurs... »
Rendez-vous pris place Wil(e)son à l'hôtel restaurant Le Capoul, à douze heures trente.
Depuis, je réfléchis à ce que l'éducation commande en pareil cas. Envoyer des fleurs à son épouse que je ne connais pas et qui n'aura pas assisté au repas? Un peu curieux... voire déplacé... Alors, j'opte pour l'achat d'une plante que je remettrai à mon hôte à destination de son épouse.
Je gare ma CX rue Maurice Fonvieille, tout près du restaurant célèbre, Chez Vanel.
Retour à pied vers le Boulevard Carnot. Arrêt chez la fleuriste pour acheter la plante. Un peu de gêne, car la plante en pot coûte moins cher qu'un joli bouquet. Je reste simple, avec l'accord de la commerçante à qui j'ai soumis mon hésitation...
Midi vingt. Superbe journée d'été. Ciel bleu, avec quelques rares cirrus. Tout ensoleillé le boulevard Carnot grouille de monde. Plus ou moins généreuses, les paires de noix trottent sous les minijupes. Active, provocante et cependant familière, la belle ville rose, toute à tu et à toits pour ses visiteurs, est heureuse, et sait communiquer sa joie à tous.
Je rejoins, à pas pressé, la très animée place Wilson. Colorée des tons pastel en vogue, portés par sa jeune clientèle, la terrasse du Capoul est totalement occupée. Midi trente. J'observe un pas ralenti, et maîtrise mon souffle, avant de pénétrer dans cette grande brasserie parisienne en terre gasconne.
Le discret éclairage de la salle contraste avec la vive lumière naturelle que je viens de quitter. Assis sur une banquette latérale, dos collé au mur, en position d'observateur, l'homme m'a tout de suite reconnu. Sa silhouette grande et massive se déploie lentement. Sans que son regard ou tel trait de son visage ne traduisent la moindre trace de plaisir ou de joie, il m'offre une poignée de mains chaleureuse.
« Libérez vous de ce paquet et installez vous... »
« J'arrive tout juste, après avoir réussi à garer ma voiture à huit cent mètres d'ici … »
La voie est posée, chaude, agréable. Il poursuit :
« Excusez-moi de vous avoir donné rendez-vous au Capoul, mais voyez vous pour moi ce sont des souvenirs... c'est l'endroit où je donne le peu de rendez-vous que j'ai encore, car voyez-vous, j'y ai mes aises... »
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« Aucun problème Monsieur Vedel..., tenez, je vous demande de bien vouloir offrir cette plante à votre épouse... et je tiens à vous dire l'honneur que je ressens d'être votre invité... »
Gaston Vedel se montre surpris, mais semble sensible à cette modeste attention.
Nous nous asseyons, face à face et nous livrons respectivement à une rapide et cordiale observation. L'important visage de mon hôte demeure impassible. Le cheveu, mi-court, et très fin, est encore suffisant. Sa souplesse de coiffe confère une certaine douceur au portrait. Un dégarni prononcé accentue un front déjà haut et large. Ce qui fut naguère le puissant et lumineux regard brun foncé d'un jeune et valeureux aviateur, s'est, sous les criminelles épreuves infligées par les serviteurs du Grand Reich, revêtu d'un voile anthracite et offre désormais à l'interlocuteur, deux globes étranges et presque vitreux. Regard par instants figé, presque lointain, à la fois hermétique et cependant d'une profondeur infinie.
Ces yeux, — je l'apprendrai en lisant le livre, atteints, en déportation par une kératite ulcéreuse —, portent à la fois, et à tout jamais, l'énorme poids, de la souffrance infligée par d'autres prétendus êtres humains, l'empreinte indélébile d'une révolte puissamment indignée puis devenue muette, et la pathétique interrogation d'un être ayant connu la monstruosité organisée de réputés semblables.
Cette phrase de Romain Rolland me revient alors à l'esprit :
« Les chagrins aiguisent les sens... il semble que tout se grave dans le regard, après que les pleurs ont lavé les traces fanées des souvenirs. »
D'une façon générale, l'homme m'apparaît cependant solide et déterminé. Approximativement, je lui donne soixante-dix ans.
La voix, qui seule a été préservée, et permet à cet homme vertueux de transmettre l'authenticité et la chaleur de ses sentiments, reprend soudain, harmonieuse et lente :
« Eh bien, monsieur Manigault, c'est assez simple, j'ai tenu à vous rencontrer pour vous remercier d'avoir fait remettre en état la stèle dédiée aux souvenir de ceux de l'Aéropostale qui sont tombés en service et à leur chef Didier Daurat, et... tenez, pour vous manifester ma reconnaissance, je vous remets, dédicacé, un exemplaire du récit de mes aventures. »
Il me remet alors, agrémenté d'une aimable dédicace, un exemplaire du livre Le pilote oublié.1
Très ému, je m'entends répondre, comme un automate qui voudrait camoufler son émotion :
« Comme on dit dans la région, c'était bien le moinsse... Pour ne rien vous cacher, quand j'ai vu ce monument abandonné, j'ai été choqué, car s'il y a une chose que nous ne devons jamais oublier, nous qui sommes en poste actuellement, c'est qu'avant nous, et sans ce confort social dont nous bénéficions et dont certains abusent, il y a eu des gens valeureux, aventuriers, protestataires et généreux... à qui, quel que soit notre mérite personnel, nous devons quelque chose.
Alors je n'ai pas de mérite particulier à avoir donné l'ordre de nettoyer ce monument et de planter une nouvelle haie de thuyas. »
L'ancien m'écoute et m'observe attentivement, puis acquiesce en secouant doucement sa tête.
J'ajoute qu'en ce qui le concerne, et malgré le peu que je sais de lui, c'est-à-dire qu'il est, à la fois Pionnier et ancien résistant, je le considère comme l'un de ceux à qui je suis redevable et précise, lui porter, très sincèrement, respect et véritable considération.
Silence. Mains jointes quelques instants. Regard appuyé qui me semble bienveillant. Court temps de réflexion, tant d'événements vécus à évoquer.
Puis sobrement, mon interlocuteur choisit d'en rester à l'essentiel :
« La lecture de mon livre devrait répondre à toutes vos questions et interrogations... »
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Le serveur dépose les assiettes habillées d'aiguillettes de canette rôtie et d'une compote de pommes.
Moment de silence. Quelques bouchées appréciées. Un château La Louvière, dont le discret boisé légèrement vanillé, accompagne les aiguillettes légèrement saignantes.
L'atmosphère est agréable. Gaston Vedel semble à l'aise et presque rajeuni. J'en suis heureux.
C'est lui qui opère la relance :
« Alors, maintenant, parlez moi un peu de vous, de Montaudran, des avions... »
De Vilgénis à Mautaudran, je lui résume mes trente trois années à Air France, lui évoque le temps du sanatorium, les années de maîtrise vouées à l'organisation des travaux d'entretien, la reprise des études, le CESI, puis Méthodes et Moyen de production, insistant au passage sur les moyens mis en œuvre et le confort actuel des conditions de travail, comparés à ceux et celles son époque et même à
ceux et celles de mes débuts. Je lui explique ce que furent les difficultés au démarrage de Roissy. Je reconnais aussi la chance qui m'a été donnée de participer à cet événement.
Puis j'en viens à Montaudran, lui indique évolutions intervenues, et lui confirme les capacités du personnel. En dehors du programme industriel concernant le grand entretien des avions, je cite les chantiers, principalement de travaux de structure, réalisés par les chaudronniers du centre, au pied levé, à Dakar, à Kigali et très récemment à Pointe à Pitre. Je lui dis ma très grande considération concernant les capacités professionnelles de ces agents, capables, à mon sens, de réaliser dans des délais très raisonnables n'importe quel chantier à Toulouse ou à l'international.
Je l'informe enfin du volume important des travaux (fabrications et assemblages des meubles) liés au programme qui a concerné le nouvel aménagement commercial du B 747.
Je fais également référence aux influences et aux interférences politiques et parfois syndicales qui ne manquaient pas d'exister dans notre Compagnie...
Tolérant pour mon long monologue, mon hôte, intéressé et patient, m'a écouté jusqu'au bout.
« Vous l'aimez votre travail, n'est-ce pas... ?
« Je crois que c'est pire Monsieur Vedel, j'aime ce travail, c'est certain, mais chose plus curieuse pour un parisien, j'éprouve un attachement profond pour Montaudran... Pour moi, c'est en quelque sorte une importante PME pratiquant un domaine de haut niveau technique, dans une atmosphère provinciale, avec, en l'espèce, le souvenir prégnant de l'Aéropostale … »
En soupesant ma phrase, il me fixe à nouveau.
Ignorant alors que, dans six mois, je vais quitter Montaudran, j'enchaîne en lui dévoilant quelques petites idées que j'ai en tête.
Paisible et bienveillante, la voix de celui dont l'intuition, aiguisée par les épreuves, est capable de tout saisir et de tout comprendre, reprend à nouveau :
« Monsieur Manigault, vous êtes un idéaliste actif, certainement très déterminé. Vous aimez le travail, et, si j'ai bien compris, le travail bien fait... et vous aimez les hommes... et vous êtes exigeant avec vous d'abord, et avec les autres également... Vous devez déranger beaucoup de monde... Alors acceptez mon conseil... pour la suite de votre carrière avancez masqué, vous avez entendu, masqué... »
Cette chute, inattendue mais amicale, ne m'a que peu étonné. J'ai acquiescé silencieusement en secouant légèrement ma tête. Gaston Vedel me fixait encore, comme s'il voulait me protéger et m'enlever quelques illusions …
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Quatorze heures trente. Nous avons terminé de boire nos cafés. Pas d'alcool, et c'est très bien ainsi. L'heure est venu de se séparer. J'essaie de provoquer une autre rencontre, qui interviendrait après avoir lu le livre...
« Puis-je espérer vous rendre cette invitation dans quelques temps, Monsieur Vedel... »
Il me regarde comme si je n'avais pas tout compris, mais signe de sa cordialité, ce qui sera sa dernière déclaration en ma présence :
« Je ne crois pas mon jeune ami. Avec l'âge et la santé de mon épouse, maintenant, je ne sors que rarement, lorsque j'estime que cela est absolument nécessaire... je veux dire pour un motif que je juge important, comme aujourd'hui, par exemple... »
Mentalement je calcule. Pour la première fois, je prends conscience que Gaston Vedel, encore si alerte, et si droit, doit être octogénaire, et enregistre, avec une joie profonde, la tournure de sa phrase. Je voudrais lui dire tant de choses, ma considération et ma fraternité tout d'abord... mais à quel titre en aurais-je le droit...? … et puis, il y a ce livre que je dois lire avant, pour tout savoir.
Ému à l'extrême, je serre longuement la main du vieil homme que je ne reverrai jamais.
D'une seule traite, le soir même, j'ai lu le livre, préfacé par Joseph Kessel. Puis, avec plus d'attention encore, j'ai relu chaque chapitre les jours suivants, me suis attardé sur certaines phrases.
Ce récit d'un parcours exceptionnel, ou se succède jeunesse, générosité, fougue, excès puis maturité, responsabilités joies et peines d'une existence aventureuse, auxquelles succéderont, pour le couple Vedel, le courage de la résistance puis l'horreur des camps de la mort et la barbarie nazie, possède le souffle puissant d'une vie aux épisodes extraordinaires et la profonde humanité d'un douloureux mais victorieux vécu final, conté sans conformisme et avec talent par l'auteur.
Aux sauts de puces, aux exploits et aux drames, des débuts de l'Aéropostale, et à l'affrontement avec Didier Daurat, vont succéder les épisodes au service du Négus et à la formation des futurs pilotes éthiopiens. Moments extraordinaires et riches anecdotes, avec les rencontres avec le Négus, Elie Jarosseau l'évêque des lépreux, et Henry de Monfreid...
Puis chef d'escale d'Air France à Barcelone, en pleine guerre civile... Tunis et Beyrouth ensuite.
Enfin, chef du réseau de résistance Brutus, suivi par son épouse Odette, et singe hors-la-loi, successivement déguisé en professeur Antonin-Pascal Martin et en abbé Souillac, avant d'être arrêté.
Incarcération, interrogatoires brutaux et déportation au camp de Dora – Nordhausenn (matricule 77530), ou il sera utilisé comme cobaye par les médecins SS...
Je choisis de citer Joseph Kessel parlant de Gaston Vedel :
« Il est arrivé au bout de la course terrestre. Il repose dans un ignoble mouroir, parmi d'autres agonisants..
Lui, il est condamné deux fois. Ou bien il va crever sur place d'un énorme phlegmon purulent. Ou bien s'il dure trop, c'est le four crématoire. …
Alors se produit une intervention incroyable, impossible.
… … ... »
Je ne brûlerai pas l'histoire. Il faut la découvrir soi-même.
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Et c'est l'arrivée de Patton et des petits amerlocs, les ombres et lumières du retour à la civilisation et l'absence de l'épouse Odette déportée à Bergen-Belsen.
Puis une information recueillie à l'hôtel Lutétia....
Alors Gaston Vedel, nommé lieutenant-colonel et fait Compagnon de la libération par De Gaulle, réactive son réseau pour la récupérer en Allemagne et le vingt mai mil neuf cent quarante-cinq, à cinq heures du matin, atteinte de typhus et de dysenterie, pesant moins de trente kilogrammes, Odette est confiée aux médecins parisiens. Elle sera sauvée.
De nouveau Montaudran, le rendez-vous des ombres, la rencontre avec Daurat...
Puis, un jour, l'arrivée d'un quadrimoteur DC 4, ... avec des hommes en tenue, galonnés comme des amiraux, qui descendent un immense escabeau aux couleurs d'Air France...
« Brusquement Gaston Vedel se sent vieux, très vieux, hors du temps.
Tout à coup une immense fatigue l'a saisi. Alors ignorant le bel avion, il se tourne de nouveau vers les morts, dont peu à peu les ombres s'effacent :
Mais qu'est-ce que je fous encore ici ? Camarades, m'avez-vous donc oublié ? »
Deux cent cinquante pages d'une vie héroïque, riche d'aventures, d'amitiés, d'exceptionnelles épreuves, et d'un courage à tout crin, vécue et racontée par un hommes exceptionnel qui m'a fait un bien grand honneur, un jour, à Toulouse.
Peut-être ne suis-je qu'un pauvre con sentimental et âgé, mais je dois l'avouer, chaque fois que je relis les huit dernières pages du livre Le pilote oublié, seul livre de ma bibliothèque que je ne prête pas, je ne peux m'empêcher d'essuyer quelques larmes.
Je n'ai jamais revu Gaston Vedel.
Après notre rencontre, chaque fin d'année, pendant dix ans, nous avons échangé comme des amis qui se seraient connus de longue date. D'aucuns pourront penser que c'était superficiel.
Je n'en sais rien. Peut-être avions nous, tous les deux, besoin de cet échange.
Puis un jour de fin juin 1993, alors retraité, j'ai reçu un très aimable courrier personnel d'Henriette Gontier (maire de Saint Paul Cap de Joux de 1989 à 1995), déplorant le récent décès de Monsieur Vedel, veuf d'Odette Bounhoure, survenu le 22 juin. Convalescent souffrant d'une suite douloureuse, après une opération de Nyssen, je ne pus me rendre à la cérémonie de son départ.
Je ressentis une peine et un vide immenses, que je partageai, par téléphone, avec Madame le Maire.
Pour reprendre la formule célèbre de Sélection du Reader's digest, Gaston Vedel avait été, pour moi, la rencontre, — certes très courte, mais si éloquente de qualités humaines, et si porteuse de courage et d'espoir, — avec un personnage exceptionnel, qui demeure, pour moi, l'homme le plus important rencontré dans ma vie.
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Je ne pouvais en rester là. Dans les jours qui ont suivi, j'ai envoyé une longue lettre argumenté à Gilles Decroix, devenu alors Directeur de la Maintenance d'Air France. Une autre à Jacques Santini, Président à l'époque de l'Amicale des Retraités d'Air France (ARAF).
Car il m'est venu, rapidement, l'idée de faire en sorte que soit attribué, à une promotion d'apprentis de Vilgénis, le nom de Promotion Gaston Vedel.
Connaissant son caractère et ne voulant pas solliciter moi-même Aragnetti venu prendre sa catégorie VII à Vilgénis, je demande à Dominique Noat d'intervenir également.
J'ai obtenu les réponses suivantes :
Gilles Decroix a appuyé ma demande,
Jacques Santini n'a fait aucune réponse et, sur relance vigoureuse de ma part, m'a fait joindre téléphoniquement par Yvonne Anselme, à qui je n'ai pu que traduire mon profond désappointement devant le désintérêt manifesté. Madame Anselme, que je connaissais, depuis l'époque ou je travaillais dans le service auquel appartenait son défunt mari, déplora avec moi...
Jean-Pierre Aragnetti, pas forcément mauvais bougre, mais nerveusement susceptible comme à l'habitude, me fit répondre que je n'étais pas Directeur Général d'Air France ... (sous-entendu pour me permettre de mettre mon nez dans de telles affaires) ...
Ce fut, comme je m'y attendais un peu, un échec total.
Air France préfère donner parfois des noms de personnes, certes respectables à un titre ou un autre, mais certainement nettement plus modestes en qualités démontrées et exploits, que Gaston Vedel.
Alors, comme je n'ai jamais abandonné quelque chose que je trouve juste et qui me tient à cœur, je demande aujourd'hui, à Dominique Ottello, de bien vouloir mentionner, avec renvoi à cet article, sur le site des anciens apprentis d'Air France, au niveau de ma promotion, non encore baptisée, le titre suivant :
1949/1952 - PROMOTION GASTON VEDEL.
1 Le pilote oublié. Gaston Vedel (préface de Joseph Kessel, membre de l'Académie Française).
Éditions Gallimard (1976). Prix Guynemer 1977.
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