AU DELÀ DES BOUCHURES
A Louis Raynal (49/52 + Barèges + Roissy).
Au regretté Claude Jésu (49/52),
A Germain Corbin (48/51+R)
Ces souvenirs sont autant de petites bougies qui éclairent certains soirs...
J'ai commencé à travailler, comme mécanicien « cellule avions », au Centre d'exploitation d'Orly, le 18 août 1952. Depuis Créteil, où j'habite, jusqu'à Orly, le trajet journalier comprend un tronçon Créteil/Charenton-Écoles, en bus (104), ensuite un parcours en métro allant de Charenton à la Porte d'Italie (avec changements à Daumesnil et à Place d'Italie), puis un dernier tronçon en bus (285) allant de la Porte d'Italie à Orly (arrêt Técalémit). Ce trajet me prend, au minimum, deux fois une heure trente par jour. Ajouté aux neuf heures de travail, cela vous fait une respectable journée de douze heures.
Je l'ai déjà mentionné, avec un abattement de vingt pour cent sur le salaire (travailleur de moins de dix-huit ans) et le stage de Barèges à rembourser, la paie va être maigre. Dans ces conditions, une semaine après avoir débuté à Orly, j'ai été volontaire pour faire des heures supplémentaires. Et lorsque je pars un lundi matin à 6.15 heures et que je termine à Orly à 22.50 heures, le soir, je suis à Créteil aux environs de minuit trente avant un nouveau départ à 6.15 heures le lendemain...
Et si le lendemain a 19.15 heures, alors que j'en ai plein les bottes, que je n'ai pour seule envie que d'aller me reposer, et que ma belle-mère, qui me considère comme son coursier, me demande alors d'aller acheter le pain, le lait et je ne sais quoi encore..., j'y vais, pour ne pas déclencher d'esclandre, mais comme à la fin du mois, je dois me rapprocher d'Orly, et aller habiter à Savigny-sur-Orge, je décide de ne pas rentrer à Créteil le lendemain et de chiner des nuits de jonction jusqu'au samedi suivant, pour découvrir en fin de semaine la tronche de l'épouse de mon père.
Compte tenu de ce choix, je suis donc conduit à solliciter les copains de Vilgénis, pour nécessité, au débotté, de "clos et couvert" pendant trois nuitées. L'affaire se conclura dans la journée.
Ceux auxquels j'explique, en premier, ma situation, Claude Jésu et Germain Corbin, travaillent, comme moi, sur chaîne de Grandes Visites des appareils Lockheed Constellation1.
Aussi rapide et détendu que lorsqu'il ajuste une queue d'aronde2, le gars Jésu me donne son accord. Germain Corbin, qui semble trouver ma demande aussi banale qu'une quémande de clope, me répond affirmativement en se marrant. Potes sympas, pas curieux, ouverts, avec une et décontraction que je suis, pour l'instant, loin de posséder.
J'ai une petite idée sur la troisième nuitée à gagner, mais il me faut attendre 14.30 heures et la vacation du soir, pour joindre Louis Raynal, lequel travaille aux Petites Visites Constellation, dans le " tonneau" ouest du hangar.
À l'exposé de mon histoire, Louis tapote le tournevis au creux de sa main gauche, tout en posant le pied sur l'arrière de la huchette, signes témoignant que la gamberge et la méfiance, déclenchées, cherchent à traquer le virus.
- 36 -
AU DELÀ DES BOUCHURES
Le gars Louis habite une piaule de qualité louée à une dame propriétaire d'un pavillon à Orly : une dame âgée et veuve, gentille et parfois "harassante" qui arrondit ainsi sa maigre retraite. Vigilante sur la fréquentation des lieux (pas de nanas bien sûr, des copains le moins possible et de préférence de jour après information en temps utile de l'autorité domestique). Brave dame aux prudentes pratiques, madame F. est une pointilleuse, dont le regard, alimenté du soupçon, peut devenir derrière ses lunettes de myope, soudainement sourcilleux. Le gars Louis, un peu agacé parfois de tant d'attentions plus ou moins discrètes, se détendait par une imitation de la dame, qui était un régal. Dans ces conditions, pas question pour Louis de prendre un trop gros risque qui entraînerait inévitablement la perte de sa piaule... D'autant que le Louis, apôtre de l'ordre et du confort, doit déjà être bien installé... Mais quand j'ajoute que c'est pour une seule nuit, que son horaire actuel permet une intrusion nocturne, que je dégagerai à six heures trente au plus tard, le gars Louis, après avoir hoché verticalement le chef et rincé sa bouche de quelques réserves d'usage, ouvre enfin son visage. En bon Toulousain qu'il est, toujours prêt à se régaler d'une petite provoc, l'idée de jouer un bon tour à la vieille dame quelque peu gendarmeuse l'emporte. Un gloussement de satisfaction précède son accord :
« Ça marche... mais à condition de s'organiser... Rendez-vous ce soir, à vingt-trois heures, là où je gare mon vélo... Atal con, si on se fait gauler... »
À quinze heures trente, le programme est arrêté. Ce soir je dors chez Louis Raynal, demain soir chez Germain Corbin, et après-demain chez Claude Jésu.
Manuel1 me fait observer qu'il va falloir envisager de se remettre au coltin. Balcon s'approche et après exposé de mon exploit hôtelier, me propose de prendre sa place dans le groupe qui va remplacer, en heures supplémentaires, ce soir, un dégivreur. Tout bon : je ne perdrai pas mon temps à attendre Louis et l'on dînera ensemble à la cantine3.
1 Cf. Au temps ... et autant des Constels;
2 Allusion aux grandes qualités d'ajusteur de Claude Jésu.
3 Cantine (grande baraque en bois), sise au nord du Centre du Matériel d'Orly, à l'époque.
La relation du déroulement des trois nuitées observera trois titres :
- 37 -
AU DELÀ DES BOUCHURES
À vingt-trois heures, Raynal tenant à deux mains son clabel1 et moi, passons la sortie devant le bien connu bistrot « chez Robidoux ». Nous effectuons quelques pas supplémentaires à droite, pour échapper à l'éclairage à la fois sinistre et indiscret du lampadaire. Une opération de cette envergure ne peut que démarrer à l'ombre des regards...
Le vélo est solide, l'équipement minimal et, pour la route, l'éclairage avant est assuré par une pile correctement fixée, avec du fil à freiner, sur l'axe porte guidon. L'objectif est clair. La détermination des deux compères est totale.
Avec l'assurance d'un metteur au point chevronné, Louis tâte la pression des pneus et vérifie l'aptitude du frein à main. Les consignes suivent :
« Tu te trouves une assise correcte sur le cadre, tu te cramponnes au plus près du milieu du guidon pour que je reste maître de la conduite, tu positionnes tes jambes de façon à ce que je puisse pédaler et tu essaies de ne plus bouger pendant tout le parcours... »
La check-list et moi étant épuisés, nous entrons en configuration. La piste d'envol, c'est la rue du docteur Marie...
Trois années de décrassage matinal, même en grognant comme un toulousain dont on a perturbé le repos, ça finit par vous muscler les mollets. Louis, aussi sérieux et efficace qu'un Géminiani, faisant la chasse aux six jours de Paris, va pédaler (en grognant à chaque fois que je bouge) jusqu'à la place du Marché d'Orly, où je retrouve enfin ma position d'homo erectus. De là, laissant à main gauche l'Hôtel des Charmilles où logent une demi-douzaine de Toulousains de promotions précédentes, nous montons jusqu'au Parc de la Cloche. Madame F..., logeuse de Louis, possède un des nombreux pavillons en meulière2 qui agrémentent le rectangle de ce charmant petit parc 3. On arrive.
Temps de pose pour normaliser la respiration et le rythme cardiaque avant l'exploit final. Louis reprend la check-list au chapitre « procédure à suivre en arrivant » :
« Pas de bruit, on aurait pas l'air con de se faire gauler... On en aurait pour une heure à s'expliquer... (fatigant)... Et après on n'aurait plus qu'à se chercher une piaule pour la nuit et les jours suivants... (problème) Donc je rentre, d'abord je range le vélo, j'ouvre ensuite la porte du pavillon.. Au bout de trois minutes, si aucune lumière ne s'allume, on fonce ; fais gaffe à ne pas te casser la gueule dans l'escalier... »
Dix minutes plus tard, nous sommes couchés, écoutant dans la nuit silencieuse d'éventuels petits mouvements au rez-de-chaussée... Soudain, marrade nerveuse dans le pieu :
« Putain(g), si elle nous découvre, elle tombe raide... »
Dernière recommandation :
« Demain matin, tu vas faire connaissance de Gilbert F, le choumac. C'est un chaudronnier, originaire de Marignane, aussi sympa que sourd et vice-versa. Avec lui, ne parle pas trop fort, sinon vous allez réveiller la vieille... »
Dans la chambre voisine, Gilbert, un ancien de vingt-huit ans, chaudronnier aéronautique, ronfle en cadence. Le lendemain, à six heures trente, on avalera ensemble un café, réchauffé à la résistance électrique, et accompagné de deux tranches de pain d'épices, avant de dégager les lieux, en catimini.
Au moment du départ, Louis est radieux, avec deux motifs de satisfaction : l'opération est réussie, il a banané sa propriétaire, sans faire de dégâts, ... et moi je dégage à temps Je le remercie en vitesse en me donnant un coup de peigne. Pas d'attendrissement. C'est un bourru et un observateur le Louis. Il lance :
« Dis donc, j'ai vu que tu n'avais pas de brosse à dents... » (c'est vrai que je n'ai pas grand chose.)
Il se remet au lit bien décidé à pioncer jusqu'à midi. Le confort, il aime ça le Loulou. À Vilgénis, dans son lit, les dimanches où il était là, il tenait un max... quitte, (une seule fois, c'est vrai...) à louper le petit déjeuner. Et là ce furent les colorés grognements toulousains...
- 38 -
AU DELÀ DES BOUCHURES
Gilbert Fuset a une vieille bagnole, qui nous permet de rejoindre le camp d'Orly4 au plus près du hangar et de l'atelier de chaudronnerie qui est en face.
La première nuit a été courte. Et, j'ai faim... Je vais essayer de me procurer un casse-croûte, auprès de la cantine, aux environs de dix heures...
1 Clabel: vélo en patois aveyronnais.
2 Pavillons de qualité, en meulière, construits avant guerre avec le bénéfice de la loi Loucheur.
3 Où j'habiterai également dans un autre très agréable pavillon en septembre 1954.
4 À l'époque, l'accès et le stationnement à l'intérieur du centre d'Air France sont autorisés à tout le personnel.
- 39 -
AU DELÀ DES BOUCHURES
Le gars Corbin, c'est un calme, un posé, un pacifique. Il gamberge, il intègre, il intériorise, le tout calmement, au moins extérieurement. Avec moi, ignare électronique bien qu'électron libre, il a toujours été un ancien avenant, sympa et réglo. Je l'avais repéré pour trois raisons : ce gus, qui ne faisait pas de bruit, était ailleurs et au-dessus et....
Ailleurs, puisqu'il vivait déjà sur la planète radio, au-dessus, parce qu'il pratiquait le vol à voile1, audace supplémentaire que je n'avais pas eue.... et, malgré près de deux ans et demi d'écart d'âge, il n'avait jamais cherché à prendre d'ascendant sur moi... Autre motif ponctuel de rapprochement, début juin mil neuf cent cinquante-deux, lui et ses copains de la diode (les radios) avaient installé, avec un peu d'avance, au niveau de la Cour d'honneur, les haut-parleurs destinés aux cérémonies de fin d'année scolaire. Et pendant une dizaine de jours, curieusement sans aucun empêchement, les mystérieux équipements avaient diffusé ma vingtaine d'imitations qui de Robert Lamoureux à Georges Le Morvan, et de l'original Lahogue au triste Grand Tourmenteur Crivois, qui avaient, je crois, amusé un peu au-delà2 des apprentis. C'est sur les modestes mais importantes bases qui précèdent, que fin août, à la fois sûr de lui et, je pense, confiant en moi, le gars Germain, m'avait spontanément offert de m'abriter, au moins pour une nuit. Compréhensif et décontracté ce mec !
Après une bonne douche au hangar3, on remonte ensemble sur Paris : autobus 285 jusqu'à la Porte d'Italie, puis métro jusqu'à Denfert-Rochereau. On parle des gens du hangar. Tant de monde pour nous c'est nouveau... et il faut s'intégrer.... Un peu de marche pour rejoindre une maison où un petit immeuble du côté d'Alésia.
En ce plein été, Germain est seul chez lui. Le logis, qu'il me présente en toute simplicité, est coquet et bien éclairé. L'endroit me semble calme. D'emblée, je me sens à l'aise.
On boit un verre, en échangeant quelques mots sur ma situation présente. Peu de questions, pas de commentaire. Un moment de silence, puis me parlant autant qu'il se parle à lui-même, il ajoute :
« Bah! faut pas trop s'en faire, la roue va tourner.. »
Retour à l'immédiat. Le cabinet de toilettes, la chambre et le petit réfrigérateur de 50 litres : Germain, la veille, a fait les courses. Généreuses tranches de jambon, du riz qu'on va faire réchauffer, fromages (je note qu'il aime le camembert), fruits. Pas de vin, mais une grande bouteille de bière comme à l'époque. Pas de problème, on va survivre. C'est vrai que j'ai la dalle...
Je pense qu'on va se préparer sans tarder. Mais le Germain ne sort pas les assiettes. Il se met à me dévoiler tout le rangement de la cuisine, m'indique la petite poubelle d'intérieur, me donne une serviette pour la toilette, s'inquiète d'une savonnette... Qu'est-ce qui se passe, il joue les valets de chambre ... On revient s'asseoir sur une chaise au salon. Germain a l'air soudain préoccupé, comme s'il devait solder une question. Toussotement. Il a sorti son paquet de cigarettes, on a allumé une Lucky Strike... Je n'ai rien vu venir... Nouveau toussotement, plus appuyé. Je sens qu'il termine sa check-list mentale, mais je ne vois toujours pas de quoi il va s'agir... Visage serein, mais un air un peu ennuyé, il libère sa parole :
" Ah ! Au fait, je n'ai pas voulu te le dire avant pour ne pas sembler vouloir te décourager de venir...". Il se lève et s'enfume le visage d'une bouffée. Je le sens sincère, mais on dirait Humphrey Bogart qui ne trouve plus son texte. Ça y est, il reprend :
" Oui, j'avais oublié, mais ce soir je suis pris, tu vas devoir dîner seul..."
Il retrouve ses gonades de jeune homme de presque vingt ans pour me confier fièrement la synthèse en souriant :
" Ouais, excuse-moi, mais ce soir j'ai un rencart... et je suis déjà à la bourre... ".
- 40 -
AU DELÀ DES BOUCHURES
Je n'ai pas le temps de lui demander si elle a une copine. Il me tend les clés de la maison :
« Si je ne rentre pas dormir, demain matin tu veilles à bien fermer la porte et tu me les rends au boulot ». Puis, généreux :
« Tu fais comme chez toi... excuse moi encore... »
Le lendemain, j'ai refermé "ma" maison. Germain est arrivé au boulot avant moi. Yeux cernés. Il avait apparemment moins bien dormi que moi. L'adepte du vol à voile, qui m'avait élégamment "donné" le bon pieu sans confession, et offert le repas, n'avait pas qu'une seule vie intérieure. Après l'avoir charrié quelques minutes sans insister, le l'ai vivement remercié et lui ai remis le trousseau de clés qu'il ne me réclamait même pas... Entre Germain et moi, les contacts de voisinage au travail, ont continué jusqu'en avril 1953, puis nous nous sommes complètement perdus de vue.
La vie peut être facile ou difficile, aimable, ironique, dangereuse ou sembler morne parfois. Elle demeure toujours surprenante. C'est ainsi.
Été 1978, Tokyo, Hôtel Méridien. Je suis en mission au titre O.A.C.I, concernant l'équipement industriel des bases d'entretien des compagnies d'aviation. Pensant faire une longue nuit de sommeil, j'ai demandé le petit déjeuner pour huit heures. Réveillé à six heures et habillé à sept heures, je descends à la cafétéria du rez-de-chaussée. L'endroit est calme, presque désert. Non, tout au bout, seul installé à une table, un gus, type européen. Je m'approche, sans but véritable. Le type relève la tête tout en traumatisant sa tartine. Il me dévisage. Soudain, je gueule :
" Putain, Corbin, c'est pas vrai..."
Il se marre, sans excès. Pas d'émotion apparente, tout au plus une sortie en "emergency" de sa planète. Il m'a reconnu :
" Tu prends une tasse avec moi.. ?"
On reprend la conversation, là où on l'a laissée en 1952. Il se souvient parfaitement de ma venue chez lui, mais pas de sa décarre... Puis, on actualise. Il est devenu navigant (je l'avais appris), présentement cocher sur B 747. Je lui précise mon évolution et les motifs de ma mission. Il a l'air heureux et se montre également content de mon évolution. Dans sa tête je sais qu'il félicite la roue qui a tourné. On devise depuis un petit quart d'heure.
Puis progressivement, il s'agite. Regard à droite et à gauche, signe au serveur pour confirmer le numéro de sa chambre. Discrètement il regarde sa montre. Je fais semblant de ne pas comprendre et continue de parler pour ne pas me faire « corbiner » trop vite. Ça y est, il s'est relevé et me rejoue le même film :
« Bon, tu vas devoir m'excuser à nouveau, mais on décolle à midi heure locale, et Narita c'est pas tout près. Très content de t'avoir revu, bon séjour à Tokyo, et à un de ces... »
Corbin, je vous l'ai déjà dit, c'est un discret, un sympa. J'ajoute que c'est un fluide, un insaisissable. Je ne connais pas sa date de naissance, mais je parierais que c'est un … (cherchez...).
Dès son inscription sur le site, je lui ai envoyé un message. Réponse très amicale, puis un coup de téléphone. Toujours aussi sympa, il m'avance qu'il n'a pas beaucoup de mémoire. Sacré Normand... ce Germain qui vit en Corse...!
- 41 -
AU DELÀ DES BOUCHURES
1 Il faut savoir que la perspective « navigant » n'était pas très encouragée à l'époque. Un fâcheux, disposant d'un influence assez importante à l'époque, avait même précisé, avec un petit plaisir à peine déguisé, que le parcours normal des apprentis était la voie professionnelle au sol et pour les meilleurs, un poste de chef d'équipe dans les dix ans suivant la sortie...
2 Le Chef du Département Technique du C.I.V, M. Pierre Sichez (lequel portait fine moustache brune), m'avait fait mander, par voie expresse de moniteur d'internat, afin que j'imitasse, dans son bureau, en présence du moniteur d'internat Roger Richard, tous mes personnages, à commencer par le Mexicain, personnage qui de toute évidence lui ressemblait fort. À la fin du long numéro, Pierre Sichez, qui s'était marré plusieurs fois, me serra chaleureusement la main, et homme d'esprit complet dans sa démarche, me suggéra de réussir aussi bien mes examens de fin d'année...
3 Bon de douche délivré par le chef d'équipe. Il faut se rappeler qu'à cette date, peu de logements possèdent douche ou salle d'eau...et que c'est très satisfaisant de pouvoir prendre deux ou trois douches par semaine au hangar...
- 42 -
AU DELÀ DES BOUCHURES
À Vilgénis, domaine de terre ceinte, Jésu était dans son élément.
Ce que j'avais retenu de lui tenait en quatre phrases : c'était un bon vivant, dont la trogne, quelque peu bourguignonne, éclairée de deux grands yeux bruns, était déjà empreinte de maturité. Un jeune homme sérieux comme un pape lorsqu'il guyennonait (Néologisme : Le moniteur de judos s'appelle Guyennon) sur le tatami, avec une ceinture verte rapidement acquise, et la victoire au championnat F.S.G.T d’Île-de-France mil neuf cent cinquante-neuf. Un bon élève qui, sans prononcer une parole, nous suggérait insolemment de progresser en ajustage, lorsqu'il remettait à Quina1 ou à Dubois1, avec une heure d'avance sur l'horaire, un C.A.P (épreuve d'ajustage valant certificat d'aptitude professionnelle) digne de ce nom, ridiculisant ainsi tous les petits besogneux du tiers-point dont j'étais. Et enfin cette façon qu'il avait, en fin de semaine, de sortir le premier de l'atelier, en pressant le pas : Jésu ne courait pas, mais accélérait à petits pas, empêché qu'il était, par le pantalon de ville déjà enfilé, depuis midi, sous son bleu de travail...
Il avait reçu ma demande de clos et couvert d'autant plus spontanément que ses parents étaient en congés.
Horaire administratif tous les deux. On est donc remonté ensemble sur Paris. Le trajet en métro ne nous a pas semblé long, tant on s'est marré pendant le parcours. Je lui ai raconté, par le menu, La Rouquine du lac2 et lui, m'a écouté en souriant, tout en matant toutes les jolies parisiennes, d'un métro à l'époque décontracté et de bonne humeur. Et l'on est arrivé dans son village...
Ménilmontant. Le Paris populaire a établi là, ses quartiers de noblesse dans un habitat majoritairement ouvrier. En cette fin de belle journée d'août, Trénet et Chevalier murmurent leurs chansons au coin des rues. Ici la gouaille est partout : dans la bouche des "titis" portant béret, en bleu de chauffe des ouvriers, en tablier d'artisan de la chaussure ou en veste de boucher. Et Jésu, le petit gars de Ménilmuch est ici chez lui. Il roule les mécaniques et n'oublie jamais de saluer les gamins qui le reconnaissent.
On arrive. Rue Chevreau, je crois. Je ne suis plus certain. Petit immeuble de trois niveaux, grille ouverte sur une petite cour fleurie. Son appartement est au premier. En passant devant la loge, Claude salue la bignole3 avec amabilité et considération. Je comprendrai pourquoi plus tard.
Présentation des lieux : cuisine, salle à manger au parquet bien ciré, salle d'eau, chambre avec un lit de bois foncé comme à la campagne et deux belles tables de chevet que mon regard ne quitte plus... Sur chacune de ces tables, un gros, un énorme réveil, installé en sentinelle du temps, et au-dessus de la tête de lit, majestueuse et insolite à la fois, une clochette de dix centimètres de diamètre, reliée par un fil solide et peu discret, via la fenêtre de la chambre, à la loge de la concierge. Jésu observe mon regard inquisiteur et prend les devants :
« Quand je dors, je dors..., alors comme mes parents ne sont pas là, j'ai mis deux réveils qui explosent à cinq minutes d'intervalle. Et, pour le cas ou je me rendormirais, la concierge après avoir vérifié que mon volet de chambre n'est pas ouvert, a comme consigne de tirer sur la cordelette vigoureusement... »
Incroyable ! Je pensai en moi-même que l'Armée, championne s'il en est, du réveil en fanfare, ne devait pas être si bien organise!
On passe aux choses sérieuses. Jésu déballe la réserve de cochonnailles et une boîte de sardines. Déjà de quoi faire un bon casse-croûte. Mais Jésu n'a parlé que de hors-d’œuvre, et concernant la tortore, c'est un partisan du repas complet... Alors on part chez le boucher que le gars Claude connaît, se chercher deux belles entrecôtes.
- 43 -
AU DELÀ DES BOUCHURES
Dans la boutique, pour faire l'intéressant, je lâche quelques mots d'argomuch. Le louchébem sourit à Jésu:
« Dis donc, il est dans le coup ton pote... »
En souriant, Jésu acquiesce et ramassant la monnaie. Cinquante mètres plus loin, je croque mes derniers picaillons dans un petit Bordeaux4 que l'épicier5 me recommande.
On goûte à toute la charcuterie, on fait disparaître le contenu de la boîte de sardines. On dévore l'entrecôte avec une boîte de petits pois. On finit de se régaler avec un camembert. C'est gala !
Il est déjà vingt et une heures trente, et Morphée me sollicite. Jésu, la face rubiconde semble en pleine forme. 0n fait cependant la vaisselle, histoire de laisser l'établi propre, comme le père Le Morvan nous l'a appris...
Au moment où j'envisage d'aller me coucher, le gars Jésu attrape une serviette, fait un brin de toilette, passe le rasoir électrique sur son menton et sous son nez, dirige hâtivement un coup de peigne et tout enjoué, me confie le programme :
« Bon, je te laisse la maison, parce que j'ai quelqu'un à voir et je suis déjà en retard ». Puis, plus précis :
« Et ma môme est à cheval sur l'horaire ».
Je murmure : « sur l'horaire seulement ? » Il se marre, mais le temps presse. Il me fait le coup de Corbin, mais après un bon gueuleton en commun. C'est un énorme progrès !
J'ai envie de dormir, je ne proteste même pas, d'autant qu'il est déjà parti...
Vers deux heures du matin, quelqu'un se glisse dans le lit. Quand je dis se glisse... c'est un euphémisme. Deux minutes plus tard, les deux copains dorment profondément. Quand le premier réveil explose à cinq heures quarante-cinq, je bondis, arrête l'un et fonce désarmer le second réveil. Jésu s'est déjà retourné vers le milieu du lit, pour dormir à nouveau. Je le secoue vigoureusement.
« Salaud, laisse-moi dormir... »
« Déconne pas, Claude, on bosse aujourd'hui... ».
J'ouvre les volets en faisant du bruit, ... clin d'œil sonore à la concierge.
Finalement, il fait le café. On mange de nouveau de la saucisse sèche et puis nous vidons un pot de confiotte.
On quitte la maison un peu après six heures et demie. La bignole nous attendait, devant sa loge, en se marrant.
" Bonjour M' dame... "
Goguenarde, elle me fixe :
« Pas besoin de la sonnette, ce matin, hein... devriez venir tous les jours... »
Ainsi se terminait, un matin de fin août mil neuf cent cinquante-deux, dans la bonne humeur d'un Paris qui s'éveillait en suggérant déjà Dutronc, ma troisième nuit de chine.
Ce matin appartiendrait désormais aux merveilleux moments d'une adolescence d'où jaillissait, malgré quelques problèmes, une véritable confiance en la vie.
...Et pour ces trois originales nuitées, je me dois donc de remercier ma belle mère...!
- 44 -
AU DELÀ DES BOUCHURES
1 MM Quina et Dubois, professeurs d'ajustage.
2 Marcel-Emile Grancher, Président du Club des "plus de deux cents livres".
3 Pendant longtemps, il n'y a de concierge et de portier que dans les immeubles riches occupés, le plus souvent, par une seule famille. Au début du XIXe siècle, le concierge devient la personne de confiance du propriétaire, chargé de surveiller les locataires, d'empêcher les déménagements à la cloche de bois, de donner leur congé aux mauvais payeurs...
Cette mission, quasi de police, suscite la naissance d'un argot qui égratigne un peu la population gardienne : lourdier..., cloporte..., pipelet... chez Eugène Süe dans les Mystères de Paris. Bignole, (de bigner: regarder par en-dessous, surveiller sans en avoir l'air...) dans Le voyage au bout de la nuit de Ferdinand Céline.
4 Au XVIIIe siècle, dans le village de Ménilmontant (paroisse alors de Belleville), le vin n'était pas taxé par l'octroi... d'où les nombreux bourgeois parisiens qui venaient s'encanailler en prenant voiture Place Royale (actuelle Place des Vosges) et en passant par le Chemin Vert pour atteindre Ménilmuch...
5 Un épicier à l'époque conseillait les clients, surtout s'ils étaient jeunes et inexpérimentés, même et surtout dans le cas d'une dépense modeste.
- 45 -