AU DELÀ DES BOUCHURES
Quand on voudrait becqueter, que la table recule,
Quand on a les guibolles en saucisses de Strasbourg;
Quand on a le palpitant qui bat la générale,
Rien dans la cage à pain depuis plus de huit jours...
Voilà, comme dit la môme Nina,
C'est pas jour de gala,
C'est la bé ré si na.
La bérésina (Pierre Perret)
Yves Roué (Yphic le breton) et André Chandy (le bourguignon de Chablis), tous les deux de la promotion 48/51, avaient, les premiers, trouvé à se loger dans cet hôtel-restaurant convenable de l'Avenue de la République. Dès début août mil neuf cent cinquante-deux, par nécessité économique, René Bloch et René Le Dez, morlaisiens de ma promotion, ont pris leur travail à Orly. Et, tout naturellement, ils sont venus participer au bretonnage de ce coin de banlieue, situé à vingt cinq minutes d'Orly avec la ligne de bus 285. Les quatre sont des potes.
René Bloch, au courant de ma situation, qui pour six mille six cents francs par mois, occupe une grande chambre à deux lits, a finalement convaincu l'aveyronnais, de la louer à deux personnes qui se partageront le montant du loyer. Par nécessité, compte tenu de l'état de mes finances, le lundi suivant les nuits de chine, c'est-à-dire début septembre, je rejoins l'équipe à Savigny.
Comment se présente la situation ?
Horaires décalés pour Roué et Chandy qui sont à l'échelle 6.
À chaque période de repos, Chandy dépense son argent pour rejoindre la Bourgogne et se retaper les papilles. Il prépare le concours d'Officier Mécanicien Navigant. Autant dire qu'on le voit peu.
Roué économise pour envoyer, tous les mois, un mandat à sa mère demeurée seule.
Le Dez, Bloch et moi, sommes, à l'échelle 5, en horaire administratif. Les bretons, solidaires, et sensés avoir une bonne situation chez Air France, aident comme ils peuvent leur famille... Moi, dix-sept ans, je bénéficie des réductions de salaire dont j'ai déjà parlé.
Autrement dit, parmi nous, personne n'a ouvert de livret de caisse d'épargne et quand vient la troisième décade du mois, malgré l'important bénéfice de l'accès à la cantine Air France de l'aérogare, après avoir réglé la piaule, le coûteux petit déjeuner du matin, le transport, l'entretien du linge et quelques repas du soir pris au restaurant de l'hôtel, le plan Or très à sec est déclenché.
L'hôtel est propre, paisible, bien tenu. Le père Gaston est un sobre, un courageux, pas méchant, l’œil toujours aux aguets. Seul problème : à la place des doigts, il a des pinces. Comme dira, ou non, plus tard, Fernand Raynaud, il n'est pas radin, il est aveyronnais. Son épouse est avenante au possible, mais en épousant le père Gaston, elle a épousé ses règles budgétaires. Elle veille sur sa caisse comme sur son bijou de famille. Dans ces conditions, peu de marge de manœuvre quel que soit l'objectif...
Avec Gaston, on négocie tout de même le prix du plat sans viande. Moitié prix avec les légumes seuls a dit Gaston. Et pour mieux se convaincre, il ajoute, l'air attristé, qu'il ne peut pas faire mieux... sinon, il y perdrait...
La négociation échoue s'agissant du prix du petit noir et du petit pain beurré pris chaque matin.
Mais la Bretagne, généreuse, nourrit ses enfants et les copains d'iceux. Le beurre demi sel tartiné sur les deux tranches d'une demi baguette, le matin, c'est bon. L'andouille de Guémené arrive par colis du Finistère, en morceaux de soixante centimètres de longueur et de six centimètres de diamètre, par colis de trois kilos. Avec appétit, on la dévore le soir, dans la chambre, avec du gros pain.
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Parfois, René Bloch reçoit, en plus, des crêpes à la farine de sarrasin. Alors, même sans le cidre, c'est gala. Le soir, après s'être bien « crêpé » l'estomac, on s'endort dans les odeurs de charcutaille...
Ventre plein n'a pas d'odorat... Et le beurre et le gras d'andouille, anonymes, collent aux artères...
Un qu'on voit peu, car il est d'une discrétion totale, c'est Ali, un Kabyle de quarante cinq ans, qui travaille, comme bagagiste, chez Air Algérie. Au bled, une femme et deux enfants à nourrir, alors tout les mois, il calcule, il se serre, et il envoie son mandat... Néanmoins, quand on va le saluer, il propose toujours un thé à la menthe. Et il est heureux Ali que des français viennent le voir... Alors, quand il en a, digne et ému, il offre les gâteaux à la fleur d'oranger préparés par sa fatma.... Ali est un chic type, courageux et généreux.
Et rien de tels que ceux qui ont les toiles des poches qui se touchent1 pour se donner, ensemble, à peu de frais, du bon temps...
Le point d'orgue du pathétique, est atteint le samedi soir, quand on se retrouve les trois bretons et moi, avec... je vous le donne en mille... un inspecteur de police stagiaire, britton pure souche et … fauché, comme nous, mais sapé costard. On a fait connaissance, il y a peu, au restaurant, où célibataire et maigrement payé, il minidine, de temps à autre, le soir. Alors, qui se ressemble s'assemble...
Alors, imaginez, cinq jeunes gens qui déambulent dans les rues mal éclairées de Savigny en essayant tout pour tenter de se distraire... Certes, la rate ne risque pas l'orgasme, mais on est en sécurité, car l'inspecteur de police stagiaire, qui voudrait bien entrer à Air France, nous assure qu'il nous fera libérer, si une patrouille venait à nous arrêter... Un tel pouvoir de protection ne saurait se refuser, mais en ces soirs d'hiver humides, ou il arrive que je me les gèle avec mon petit blouson de demi-saison, je préférerais un bon manteau bien chaud...
Et qu'est-ce qu'on peut s'ennuyer, sans la thune, le samedi soir, dans cette ville de banlieue...
Un soir de mi-décembre, mon père vient prendre de mes nouvelles. Il offre le dîner à la bande des quatre. Alors, on précise au père Gaston qu'on prendra le menu avec viande. Mon père, complice immédiat, croît que l'on plaisante. Yves Roué confirme en lui expliquant qu'on charrie un peu le patron. Mon père m'examine et me demande si tout va bien. Je lui réponds que oui, mais j'ajoute que parfois c'est un peu tangent. Le repas se passe agréablement. Chacun est joyeux et mange avec appétit,... avec beaucoup d'appétit! En dessert, chacun commande une part de tarte et un café. La pâte de la tarte est fine, mais les parts sont minces, ajustées, ou plus exactement gastonnées.
Mon père devine peu à peu la situation.
Au comptoir, la Gastonne est aux anges, tant le tiroir caisse chauffe. Quand elle regarde mon père, sa poitrine se gonfle et crie au secours. Je suis sûr que si ça ne tenait qu'à elle, le café, les croissants chauds et plus si affinités, seraient, pour lui, gratuits chaque matin.
Le moment vient de se quitter. J'accompagne mon père jusqu'à sa Peugeot 203. Il me tend gentiment le saucisson sec et le pot de rillettes qu'il n'a pas oublié de m'apporter, et m'invite à venir déjeuner à Créteil, quand je voudrais... Faussement détaché, je lui réponds que je suis bien avec les copains... J'ajoute aussitôt que j'ai été bien content de le voir. Il semble satisfait et libéré. Moi aussi.
Je rentre à l'hôtel et rejoins ma chambre. Ce soir, elle ne sent pas l'andouille de Guéméné. René me dit que mon paternel est gentil. J’acquiesce en lui montrant le saucisson et les rillettes.
Puis je pense de nouveau à la soirée écoulée et me laisse aller à la tristesse. Respectueux, et discret comme tout breton qui a l'habitude du vent et de la pluie, René ne dit plus un mot. Cette fois encore, la nuit profonde va devoir digérer les peines...
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1 Ceux qui ont les toiles des poches qui se touchent: ceux qui n'ont pas un fifrelin dans les fouilles, qui n'ont même pas de vaisselle de fouille (de monnaie en poche), en clair ceux qui sont fauchés.
René Bloch, fut par la suite, responsable des essais non destructifs à la Division Ateliers généraux (LX) d'Orly, (tous essais en laboratoires et examens radiographies sur avions et sur éléments mobiles). Il n'y avait pas pléthore de candidats pour tenir ce poste...
Il est décédé, d'un cancer du visage, à proximité de sa retraite.
Yves Roué, que j'ai retrouvé à Toulouse en 1978, et qui a terminé sa carrière comme contremaître, au service de Royal air Maroc, à Casablanca, nous a quitté le 26 mai 2012, dans sa soixante dix-neuvième année, après deux années d'invalidité suite AVC.
René Le Dez, de formation Instruments de Bord, qui un jour, sans prévenir, est venu me faire une aimable visite chez BRITAIR, nous a, lui aussi quitté le 27 janvier 2012, à mi chemin de ses 79 ans.
Trois aimables brittons, fidèles en amitié, que le Karriguel an Ankou (le charriot de la mort aux roues grinçantes) a emporté vers l'autre rive...
Kenavo Ker.
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