AU DELÀ DES BOUCHURES
Octave Beausancé, toulousain de souche à l'accent demeuré musical, vieux syndicaliste Force Ouvrière par intérêt, puis par habitude, et ancien mécanicien d'escale, successivement à Dakar et à Saïgon, était venu terminer sa carrière à la Grande Visite2 des appareils Constellation, se libérant ainsi de la pratique, pénible aux personnes âgées, des horaires décalés.
À cinquante cinq ans, doyen d'âge de la chaîne, il appartenait à l'équipe de Jules Mathis, chef très dynamique, au parler tonique et parfois bruyant, proche de la cinquantaine qui, comme on disait à l'époque, avait la réputation d'être un meneur d'hommes. Jules, qui dans le privé possédait quelques terres et un tracteur, était malicieusement traité par certains de capitaliste.
Yeux marron clairs légèrement plissés, peau halée, à reflets olivâtres sous lumière artificielle, avec un visage buriné et ridé surmonté de fins cheveux gris et légèrement ondulés, Octave Beausancé, sorte de Tonton Cristobal version asiatique, souffrant par ailleurs d'hémorroïdes, offrait selon le moment, une mine tantôt réjouie, tantôt renfrognée.
Son chef, Jules Mathis, sans insolence, mais avec ce qui convenait de calcul pour rappeler son rang hiérarchique, l'interpellait en tant que de besoin en le nommant le vieux. Certains compagnons plus jeunes, qui ayant fait équipe avec lui, avaient pu mesurer son inégal entrain au travail et sa façon de mettre ses mains en poche… l'avaient, avec une certaine causticité qui évoquait des pattes palmées, surnommé, le canard.
Observant, face à cette situation, une impassibilité quasi extrême orientale, Octave qui, au moins sur le plan salarial, mettait à profit son échelle 7b — à l'époque, avec un avancement tous les 5 à 7 ans, et un essai professionnel pour la 7a et la 7b, sauf « à sortir de Vilgénis », il fallait souvent attendre près de quinze ans pour passer de l'échelle 6 à ce maximum hiérarchique de la filière compagnon — s'était lui-même installé en numéro deux de l'équipe, et, progressivement y avait pris quelques aises.
Ainsi, le vieux, qui arrivait toujours le premier au hangar, le plus souvent une demi-heure au moins avant la prise d'horaire de sept heures cinquante, passait aux vestiaires mettre son bleu de travail (et bien sûr l'hiver, endosser la moumoute que sa frilosité de « sudiste » exigeait en plus de son chaud col roulé), et à sept heures trente au plus tard, occupait le pupitre de son chef d'équipe en y déposant une vieille sacoche qui, outre son appétissante gamelle destinée au repas de midi, contenait, en plus, le nécessaire et considérable casse-croûte du matin.
Après avoir installé une grande serviette d'un coton épais, puis ouvert avec précaution son Douk Douk1 traditionnel (cadeau reçu d'un militaire à Saïgon), Octave Beausancé déballait, puis dégustait avec appétit, la proposition du jour qui pouvait être soit une grande boîte de sardines de Douarnenez, ou deux beaux filets de harengs marinés accompagnés d'oignons confits à l'huile, soit une simple petite omelette ou deux œufs durs et, plus rarement du poulet froid. Ce rituel petit régalou matinal, était systématiquement suivi et conforté d'une belle part de fromage. En règle générale, notre canard terminait ce qu'il appelait son petit mangement, aux environs de huit heures, c'est-à-dire après que tout le personnel fut aux postes de travail, et tandis que les fortes effluves de son casse-croûte parfumaient tout l'arrière du hangar ou se tenaient les pupitres des chefs d'équipe.
Si d'aventure, l'un d'entre nous, faisait allusion à ces désagréables relents, le vieux, décontracté au possible, indiquait alors qu'il ne prenait qu'un café avant de quitter son domicile et que le fait de manger, en arrivant au travail, correspondait à la fois à son horaire d'appétit et à son souci de ne pas laisser ces odeurs chez lui, dans une petite cuisine qui serait alors empestée, au lever et durant le petit déjeuner de son épouse.
Quant au chef d'équipe Mathis, qui voulait éviter toute allusion à son pouvoir et tout conflit ouvert avec son metteur au point Octave, il avait pris l'habitude, à son arrivée, de monter sur le dock, et de faire un tour de chantier en saluant les compagnons déjà au poste de travail.
- 55 -
AU DELÀ DES BOUCHURES
Puis, vers huit heures, depuis le plan supérieur du dock de nez, il s'assurait de la libération de son pupitre, avant de descendre et d'en venir reprendre possession et usage.
Mais un matin de février 1953, voilà que notre casse-croûteur en chef, installe sur le noble pupitre de dégustation, une superbe carcasse de poulet qui, bien que délestée de ses blancs, avait néanmoins conservé un cou généreux et un arrière copieusement croupionné.
L'ensemble rôti et froid, moyennant couteau, application et temps, promettait un bon démarrage de la journée à notre ancien, d'autant que l'épouse toute dévouée de notre exigeant compère avait opportunément ajouté, au poulet froid, un petit bocal de cornichons faits maison.
Octave Beausancé, qui depuis sept heures quarante, pratiquait, avec gourmandise, de l'arrière vers l'avant, ce qu'il appelait son nettoyage de carcasse, en était encore à tirer son cou ou plus exactement celui du volatile, lors que montres des chefs et pendule du hangar s'accordaient à indiquer huit heures dix.
L'orage éclata soudain, déclenché par un Jules Mathis hors de lui, qui, appuyé sur la rambarde du dock de nez, explosa subitement au spectacle de notre héros qui tardait à remballer son couvert…
« Dis donc, le vieux, c'est pas bientôt fini ton cirque culinaire… tu veux que j'aille te chercher pour te conduire au boulot… et peut-être aussi te mettre les clarinettes dans les mains… »
Octave Beausancé, impassible bien que très surpris, murmura doucement :
« Oui, Jules…, on y va…, on va y aller… »
Devant tant d''indifférence et de décontraction feintes, Jules Mathis perdit son sang-froid et éructa :
« T'as intérêt à te bouger fissa, sinon, tu vas voir, … c'est à coups de pompes dans le cul que j'vais t'y conduire… »
L'ancien, qui avait pleinement accusé le coup, n'insista pas. Il rangea ses affaires, puis observant ce qu'il fallait de lenteur, se dirigea vers l'escabeau qui menait à la plate forme à partir de laquelle il devait remonter le circuit d'anti-givrage à l'alcool, à l'arrière du moteur 3.
Ignorant son abus, et ulcéré par la basse attaque dont il se jugeait victime, le vieux, qui n'avait pas manqué de repérer le petit auditoire qui s'était constitué au cours de ce vif échange, pensant sans doute venger son honneur, puisant à n'en point douter, au plus profond de sa réserve culturelle, se mit alors à chanter, à haute voie, cette petite phrase de corps de garde :
« …Jules, …Il pleure quand on l'enc… »
L'éloquente complainte, que Jules Mathis, bien sûr, fut seul à ne pas avoir entendu, se dissipa dans le hangar avec les dernières odeurs du festin du vieux.
Tandis que Jules retrouvait enfin son pupitre de chef d'équipe et reprenait, peu à peu, ses esprits, son collègue Maurice Labarrère, souriant et provocateur à la fois, s'approcha et lui dit :
« Dis donc Jules, il pousse un peu ton Octave, jamais un syndicaliste CGT ne parlerait ainsi, même à un capitaliste …! »
Jules Mathis, ironique, en réponse, lui rafraîchit la mémoire :
« Ah ! Bon … Alors, mon cher Maurice, tu ne te souviens pas comment, dans l'autre hangar, vous avez insulté et molesté Didier Daurat, y a deux ans… »
Dépouillé de ses attributs, l'appareil Constellation immatriculé F.BAZM, immobilisé pour Grande Visite plus quart de Révision Générale** enregistrait, impassible et confondu, les parfois savoureux épisodes journaliers de la vie au hangar…
- 56 -
AU DELÀ DES BOUCHURES
1 Douk-Douk: Intialement ce couteau de poche, fabriqué à Thiers, après 1930, était destiné au marché Mélanésien. Le personnage frappé sur le manche est à l'effigie du dieu mélanésien Douk-Douk. Ce couteau réunissait deux qualités difficilement conciliables : son très bas prix de vente et une qualité supérieure. A la veille de 1939, ce couteau, définitivement adopté était devenu, en Algérie, alors province française, le couteau de poche national. Puis il fut considéré comme « arme de guerre » et distribué aux militaires... Le Douk-Douk allait alors gagner, via voie militaire, le Liban et l'Indochine... .
2 Immobilisations pour Entretien des avions.
Fonction du nombre d'heures de vol effectué depuis sa mise en service, l'état d'un avion commercial était surveillé, contrôlé et maintenu en bon état par les services d'entretien, au cours de plusieurs types de visites appelées :
- 57 -