AU DELÀ DES BOUCHURES
Outre de porter un nom digne d'un héros de western ariégeois*, Mathurin Nescus* présentait un personnage accentué. Peau mate, visage glabre en lame de couteau, regard brun incisif genre Lee Van CLEEf dans une poignée de dollars, nez droit, prononcé et charnu, mais légèrement pointu (comme un « vrai » blair de metteur au point), cheveux noirs, plaqués façon Rudolph Valentino, avec un léger grisonnement aux tempes, Mathurin Nescus, était cependant un discret.
Pas seulement un discret, un silencieux, précisaient ceux qui l'avaient approché. D'autres, proches d'outre-Quiévrain, surpris et plus encore intrigués, ajoutaient, avec un regard qui en disait long :
« Pire, c'est encore pire, ce type c'est un taiseux... ».
L'homme, aux alentours de cinquante cinq ans, grand et toujours bien droit, tout habillé de blanc façon agent de maîtrise, qui portait des chaussures montantes, de notable pointure, toujours bien cirées, et une cravate grise, peu large et petitement nouée, était d'une mise sobre et impeccable.
Promu cadre, donc catégorie IV, au premier juillet mil neuf cent cinquante-deux, muté des Petites Visites (P.V) Douglas DC4, où il était contrôleur, aux Grandes visites (G.V) Constellation, il venait, simultanément d'être nommé chef des contrôleurs avions à compter du premier janvier 1953.
Son bureau était installé au premier étage surélevé qui séparait les deux chaînes de grand entretien, à côté de celui du contremaître Jean Robinet et adossé à celui du chef d'atelier René Durand.
L'arrivée de Mathurin Nescus, pour discrète qu'elle fut, avait été rapidement repérée par la base, et, saluée comme il se doit, par une de ces formules savoureuses dont le bon peuple a souvent le secret, et qui, laconique, tenait en ces mots : « T'as vu, ...un musclé de plus dans le béconar... »
L'événement, somme toute de portée modeste, avait trouvé un regain d'intérêt, à la toute fin du mois de janvier 1953, à l'occasion de la Révision Générale (RG) du Constellation immatriculé F. BAZH. Sur cette visite, par une froide matinée de plein hiver, après s'être réchauffés d'un brûlant Viandox excessivement poivré, Manuel Diez et moi, en charge des volets d'intrados, informions les contrôleurs Manson et Piche (deux provençaux de Marseille), de la difficulté que nous avions à obtenir un réglage correct du volet d'intrados extérieur, côté droit. Malgré l'installation de galets de roulement neufs, l'usure importante du rail, qui nous semblait être à la limite admissible, posait soudain sérieusement, à travers le jeu existant, la question du remplacement de ce rail.
Après plusieurs vérifications, les deux réputés contrôleurs, par ailleurs auréolés d'un récent stage aux usines Lockheed de Burbank (USA CA.), confirmèrent le constat et, avant de déclencher la coûteuse opération de remplacement du rail, décidèrent, il est vrai avec une certaine malice, de prendre, sur le tas, l'avis de leur chef.
Piche, visage sérieux portant fine moustache sur une peau mate, animé par deux grands yeux bruns foncés installés sur fond d'œil jaune d'hépatobiliaire, offrait à ses interlocuteurs un regard empreint de scepticisme. De fins cheveux noirs coiffés à la raie et plaqués, des épaules et un buste harmonieusement « renforcés » par l'épais et chaud blouson d'aviateur rapporté des States, complétaient un personnage sobre, élégant, mais porteur d'un certain tracassin. Déterminé, et curieux de la suite, il décida, sans attendre, d'aller lui-même, demander à son dorénavant chef, de bien vouloir venir sur place apprécier la situation et, le cas échéant, décider de la suite à donner.
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