Puis, vers huit heures, depuis le plan supérieur du dock de nez, il s'assurait de la libération de son pupitre, avant de descendre et d'en venir reprendre possession et usage.

Mais un matin de février 1953, voilà que notre casse-croûteur en chef, installe sur le noble pupitre de dégustation, une superbe carcasse de poulet qui, bien que délestée de ses blancs, avait néanmoins conservé un cou généreux et un arrière copieusement croupionné.

L'ensemble rôti et froid, moyennant couteau, application et temps, promettait un bon démarrage de la journée à notre ancien, d'autant que l'épouse toute dévouée de notre exigeant compère avait opportunément ajouté, au poulet froid, un petit bocal de cornichons faits maison.

Octave Beausancé, qui depuis sept heures quarante, pratiquait, avec gourmandise, de l'arrière vers l'avant, ce qu'il appelait son nettoyage de carcasse, en était encore à tirer son cou ou plus exactement celui du volatile, lors que montres des chefs et pendule du hangar s'accordaient à indiquer huit heures dix.

L'orage éclata soudain, déclenché par un Jules Mathis hors de lui, qui, appuyé sur la rambarde du dock de nez, explosa subitement au spectacle de notre héros qui tardait à remballer son couvert…

« Dis donc, le vieux, c'est pas bientôt fini ton cirque culinaire… tu veux que j'aille te chercher pour te conduire au boulot… et peut-être aussi te mettre les clarinettes dans les mains… »

Octave Beausancé, impassible bien que très surpris, murmura doucement :

« Oui, Jules…, on y va…, on va y aller… »

Devant tant d''indifférence et de décontraction feintes, Jules Mathis perdit son sang-froid et éructa :

« T'as intérêt à te bouger fissa, sinon, tu vas voir, … c'est à coups de pompes dans le cul que j'vais t'y conduire… »

L'ancien, qui avait pleinement accusé le coup, n'insista pas. Il rangea ses affaires, puis observant ce qu'il fallait de lenteur, se dirigea vers l'escabeau qui menait à la plate forme à partir de laquelle il devait remonter le circuit d'anti-givrage à l'alcool, à l'arrière du moteur 3.

Ignorant son abus, et ulcéré par la basse attaque dont il se jugeait victime, le vieux, qui n'avait pas manqué de repérer le petit auditoire qui s'était constitué au cours de ce vif échange, pensant sans doute venger son honneur, puisant à n'en point douter, au plus profond de sa réserve culturelle, se mit alors à chanter, à haute voie, cette petite phrase de corps de garde :

« …Jules, …Il pleure quand on l'enc… »

L'éloquente complainte, que Jules Mathis, bien sûr, fut seul à ne pas avoir entendu, se dissipa dans le hangar avec les dernières odeurs du festin du vieux.

Tandis que Jules retrouvait enfin son pupitre de chef d'équipe et reprenait, peu à peu, ses esprits, son collègue Maurice Labarrère, souriant et provocateur à la fois, s'approcha et lui dit :

« Dis donc Jules, il pousse un peu ton Octave, jamais un syndicaliste CGT ne parlerait ainsi, même à un capitaliste …! »

Jules Mathis, ironique, en réponse, lui rafraîchit la mémoire :

« Ah ! Bon … Alors, mon cher Maurice, tu ne te souviens pas comment, dans l'autre hangar, vous avez insulté et molesté Didier Daurat, y a deux ans… »

Dépouillé de ses attributs, l'appareil Constellation immatriculé F.BAZM, immobilisé pour Grande Visite plus quart de Révision Générale** enregistrait, impassible et confondu, les parfois savoureux épisodes journaliers de la vie au hangar…

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