HÔPITAL INTERCOMMUNAL DE CRETEIL, Docteur Liebert, Sœurs de la charité, Officier français retour d'Indochine, Docteur Maurice Amestoy et vaccin ART. (avril 1953 /août 1953).

Il y avait déjà plusieurs jours que je toussais et expectorais, avec l'apparence d'un vieux bronchiteux chronique, lorsque la fièvre récente atteignit 39°C . En visite chez mes parents, ce lundi de Pâques, j'accepte de me reposer dans la chambre précédemment occupée par Roger.

C'est dans cette pièce non chauffée que, dès le lundi, vient m'ausculter, le docteur Reichmann, diplômé de la faculté de Médecine. Portant beau, chevelure noire avec raie et pattes, il n'omet jamais de s'exprimer d'une voix grave et pratique, de surcroît, le baise-main. À la vue d'un personnage aussi convaincant, la dorénavant épouse de mon père, n'en finissait plus d'éloges. Associant, comme dans une sorte de pot-au-feu intellectuel, ses arguments, son cerveau avait fini par retenir qu'un mystérieux médecin juif, d'origine allemande, portant visage sérieux, habit de cérémonie, et saluant, même avec feinte ostentation, une charcutière, ne pouvait être qu'un génie... Ainsi auréolé de gloire, ce Diafoirus de banlieue, diagnostiqua, dans mon cas, une typhoïde... Pris de panique, les jours suivants, eu égard à ma fièvre qui ne retombait pas, il fit appel, à un certain Professeur Kreitz, venu de Paris, qui dans les cinq minutes qui suivirent son auscultation, décida de mon immédiate hospitalisation, pour traitement d'une tuberculose évolutive...

Ma belle-mère apprenant simultanément l'erreur de diagnostic de son idole, le fait que j'étais devenu tuberculeux, et le coût du déplacement du Professeur, remâcha sa contrariété quelques minutes, puis entrebâilla, sans entrer, la porte de ma chambre et libéra ainsi ses pensées opportunistes, confuses et exprimées de façon lapidaire :

« Ah, le Reichmann, c'est un con..., il nous a chié dans les bottes, on le reprendra pas... Mais, t'as entendu, tu es tuberculeux, c'est grave, très grave..., c'est contagieux..., même que les Allemands les stérilisaient, pour qu'ils ne puissent pas avoir de gosses... »

Puis, prenant le ton de la confidence et de la compassion feinte, tout en se tordant les mains :

« Écoute-moi... On te l'a jamais dit, mais moi, je vais te le dire..., c'est comme toi... ta mère... Oui, ta mère... Eh, bien… elle est morte de tuberculose... »

Je reçois l'information comme un coup de poing dans l'estomac, mais je ne réponds pas...

Je décide de ne pas interroger à mon père.

Placé sous l'autorité médicale du docteur Liebert, le Pavillon Villemin de l'Hôpital Intercommunal de Créteil, dispose d'une quarantaine de lits, répartis dans des chambres destinées à deux ou six patients. Accompagné de mon père et de la mère Juin, notre voisine infirmière, je fais une entrée matinale dans l'établissement le treize avril

N'en déplaise aux pourfendeurs de la calotte, celles qui règnent alors, d'un œil de maître et d'un cœur divin, sur l'établissement, sont les Sœurs de la Charité, aidées d'une infirmière diplômée d'État, et d'une femme de ménage. Et de sept heures du matin à vingt et une heures le soir, à deux heures près consacrées à la Sainte Vierge et à Dieu, chaque jour, attentionnées et souriantes, elles sont, courageusement, au service des malades six jours sur sept.

Le docteur Liebert, sorte de géant, tout habillé de blanc, y compris par un bonnet carré, entretient, dit on, au long de l'année, un teint bronzé et porte une paire de lunettes de soleil Ray Ban. C'est lui qui m'imposera un pneumothorax, un mois après l'insuccès de la trithérapie comportant, outre la Streptomycine, le Para-Amino-Salicylate de sodium (PAS) et l'Isoniazide, acide isonicotinique, plus connu sous le nom commercial de Rimifon.

 - 66 - 

Pendant que le docteur Liebert introduisait l'air pour réaliser une poche entre la face interne de ma cage thoracique et la face externe de mon poumon gauche pour réaliser le pneumothorax, il me semblait, que par son discours et ses mouvements de tête, il accordait plus d'attention à la poitrine pleine de promesses de la jeune et jolie infirmière qu'à mon poumon mité...

Il est vrai que j'en avais fait autant, mais moi, c'était pour me donner un peu de courage...

Literie confortable, nourriture de qualité, entourage dévoué, maladie indolore, ma condition était supportable, n'était-ce bacille de Koch qui, début juillet, c'est-à-dire trois mois après le début du traitement, résistait toujours à l'ensemble des trois antibiotiques et du pneumothorax. En milieu dit hospitalier, on commençait d'ailleurs à évoquer les premières résistances à la streptomycine ...

Le constat hebdomadaire, de la présence bacillaire à l'examen direct, me préoccupait de plus en plus, car je savais qu'en cas d'échec, la question de la thoracoplastie serait posée, d'autant que le docteur Meyer, médecin-chef à Air France, et praticien phtisiologue à Boucicaut, en était un chaud partisan. En attendant la suite, j'avais comme tous, obligation au crachoir, l'étoile jaune des tubars.

L’événement, qui allait tout changer pour moi se produisit le seize juillet aux environs de quinze heures. D'une ambulance, en provenance du Val de Grâce, transporté par brancard, mais habillé de son uniforme d'officier, arriva un jeune lieutenant, précédemment engagé en Indochine.

Sœur Jeanne, tout juste revenue de la prière, et la jeune infirmière, prirent connaissance du dossier, dirent quelques mots au patient très fatigué, le conduisirent dans la chambre libre voisine de la mienne, et l’installèrent après l'avoir déshabillé. En sortant de la pièce, Sœur Jeanne ne put retenir sa pitié. Le soir même, dans les couloirs, circulait le bruit que ce jeune combattant, au dernier stade d'une tuberculose pulmonaire bilatérale, était venu mourir à proximité de la résidence de sa famille.

C'est en fin de matinée du lendemain, après qu'on eut terminé sa toilette, que je décidai d'aller saluer ce patient dans sa chambre. Je découvris une personne très amaigrie, avec un visage d'une grande noblesse, portant de fines lunettes et un collier de barbe qui le faisait ressembler au Christ. Je lui adressai la parole respectueusement et lui dit quelques mots de bienvenue, allant jusqu'à lui indiquer qu'il serait bien « chez nous». L'homme esquissa un léger sourire puis, d'une voix calme et douce, me précisa que pour lui, le sort était jeté. Quelques instants de silence succédèrent à sa déclaration. Puis, semblant soudain pressé, mais cependant plein d'intérêt pour moi, il m'interrogea sur mon cas, et, en me fixant intensément, libéra, avec conviction son message :

« Jeune homme, écoutez moi attentivement... Sachez que j'aurais peut-être pu guérir, si je m'étais, en temps utile, rendu à la bonne adresse au lieu de faire confiance aux officiels... C'est une adresse qui m'a été recommandé par une personne de qualité, guérie de la tuberculose par un vaccin que pratiquent, discrètement, un certain nombre de médecins parisiens. Alors, n'attendez pas, notez l'adresse du plus expérimenté d'entre eux et je vous en prie, allez le voir. J'insiste, ne commettez pas la même erreur que moi. N'attendez pas qu'il soit trop tard... car plus la maladie est récente, plus vous avez des chances de guérir... Croyez un chrétien proche de la mort... Croyant, je ne vous raconterai pas n'importe quoi. Allez, sans tarder, voir le docteur Maurice Amestoy, rue de la Pompe à Paris.... »

Exténué, mon interlocuteur s'était tu. Son visage apaisé semblait indiquer qu'il venait d'accomplir la dernière mission qu'il s'était fixé. Muet, livide, bouleversé par ce véhément message, je rejoignis ma chambre. L'infirmière vint me recommander de ne plus fatiguer mon voisin, car sa faiblesse était extrême.

Ce jeune lieutenant, qui avait laissé sa santé, dans les rizières d'Indochine, au nom d'une politique colonialiste contestable, et d'un conflit lointain ignoré par les trois quart des Français, mourut le surlendemain de son arrivée.

Consterné par cette situation, je n'en demeurai pas moins excité par l'invitation pressante, faite par cet officier, qui avait estimé sa mort prochaine.

 - 67 - 

Mon imprégnation d'ancien enfant de chœur, voyant certainement là, un signe de la Providence, ma raison et ma curiosité m'invitaient à aller consulter ce praticien. Rapidement, ma décision fut prise de convaincre mon père de l'intérêt de cette entreprise. Face à un enfant exalté, désemparé de se savoir toujours bacillaire, mon père accepta de me conduire chez le soit disant réputé thaumaturge, et bon plaideur de mon état, obtint un rendez- vous pour le vingt trois juillet.

Rue de la pompe, dans la confortable salle d'attente de l'appartement du premier étage, sept personnes, soient trois patients accompagnés, sont déjà installées. Certaines d'entre elles, en cours de traitement ou en phase de consolidation, échangent, à voix basse, les motifs de leur satisfaction. Au mur, voisinant avec des esquisses de Daumier, les condamnations et/ou les relaxes du praticien devant les tribunaux, au nombre de trois, sont affichées....

Un patient, observe attentivement mon étonnement. L’œil vif, souriant, il m'initie à sa façon :

« Notre docteur continue de pratiquer le vaccin Acido-résistant de Tortue de mer, car à chaque procès, c'est un défilé de patients guéris qui viennent témoigner devant le tribunal... Du coup, il a même été amené à soigner un juge..! Et puis, c'est un ami très proche du Président Edgar Faure, alors, il est un peu protégé... »

D'autres échanges ont lieu, agréables et satisfaisants à entendre. Initialement tendus, mon père et moi sommes maintenant plus rassurés....

Après un peu plus d'une heure d'attente, une dame, grande, élégante, avec un accent étranger, nous introduit dans le cabinet de consultation. J'apprendrai plus tard, qu'il s'agit de l'épouse du médecin.

Grand, svelte, le visage avenant, le regard bienveillant de deux yeux gris bleus, la voix apaisante, le docteur Amestoy, nous reçoit. Un questionnaire serré, entièrement centré sur la maladie, mon état actuel, les résultats de mes analyses bactériologiques et la lecture de mon descriptif radiographique initial, précèdent un examen radioscopique pratiqué dans une pièce attenante.

Le praticien sort ensuite une seringue d'un centimètre de diamètre, prend d'un flacon étanche moins de deux millimètres d'un produit destiné au traitement de la tuberculose des bovins... et me l'injecte en piqûre intramusculaire dans la fesse. De retour au cabinet, le docteur prend la parole, sur le ton de quelqu'un qui s'adresse à des amis :

« Bon, il s'agit d'un infiltrat important et d'une petite caverne, que je ne peux plus bien observer du fait du pneumothorax. Pas d'antécédents (silence de mon père). Un état général actuellement bon. Avec deux ou trois vaccinations en six mois, je devrais vous guérir... De toute façon, nous serons fixés dans six semaines à deux mois quant à l'action du vaccin. Dans les jours qui suivent et durant quatre à six semaines, votre toux et vos expectorations vont notablement augmenter. Ne vous en inquiétez pas. Au contraire...

Deuxième vaccin dans trois mois. Si ça fonctionne comme je le pense, vous serez certainement guéri pour Noël..! »

J'ai beau être subjugué par le ton assuré et convaincant du praticien, je me dois de demeurer la tête froide. Je demande alors au docteur de m'en dire un peu plus concernant ce vaccin dont en fait j'ignore tout. Impassible, le docteur Amestoy, m'offre Le Toubib, un périodique médical, dans lequel il a produit récemment un long article (cf. annexe B) sur l'origine et les résultats obtenus, en clinique humaine, avec ce vaccin. Après m'avoir demandé de le lire attentivement, et désireux de passer au client suivant, le médecin indique à mon père de bien vouloir lui régler dix huit francs. Au moment ou nous quittons le cabinet, le docteur me prend par l'épaule et me demande de lui faire confiance....

Je l'informe que je vais bientôt partir en sanatorium et que je m'inquiète pour les vaccins suivants.

 - 68 - 

Il me rassure immédiatement, me précisant que moyennant de recevoir, dans moins de trois mois, une enveloppe timbrée à ma nouvelle adresse, il pourra me faire parvenir le vaccin buccal, selon dose, disponible en sachet de poudre, et à prendre à jeun.

Silencieux, mon père et moi sommes montés dans la voiture. Dès après le démarrage, j'ai essayé de mettre de l'ordre dans mes observations. Cette très petite dose de vaccin, tirée d'un flacon, utilisé habituellement par les vétérinaires, ne m'a pas convaincu. Pourtant, le médecin m'a semblé honnête, compétent et sincère. Par ailleurs, le prix de l'ensemble de sa prestation (tarif d'un spécialiste, plus radioscopie et vaccination), dix huit francs, comparé aux huit francs que coûte alors une visite chez un médecin généraliste ne me paraît pas excessif. Enfin, les témoignages entendus en salle d'attente étaient tous favorables... Fatigué par toute cette séquence et occupé par la conduite de la Peugeot, mon père se range à mon avis. Non, cet homme ne donne pas l'impression d'être un fumiste ou un escroc... mais de là à me guérir, attendons pour voir ... C'est dans cette disposition d'esprit que je rejoins, peu avant le repas du soir, l'hôpital de Créteil, bien décidé à garder tout cela pour moi.

Dès le lendemain, intéressé et fébrile, j'ai lu, ou plutôt dévoré, l'article que m'avait aimablement confié le docteur Maurice Amestoy*. Au fur et à mesure de cette lecture, je découvrais certains aspects de la médecine, domaine plein d'intérêt et d'intérêts, mais non étranger aux mensonges, et aux luttes de pouvoir. Cette situation rejoignait en l'esprit, la critique, déjà formulée, affirmant que la tuberculose, très grave maladie qui mobilisait tant de talents, était aussi un vaste marché qui faisait vivre plus de gens qu'elle ne tuait de patients...

Révélant l'historique exact du vaccin et les principaux acteurs de cette découverte impliquant une tortue de mer tuberculeuse du zoo de Berlin, mentionnant les turpitudes et abus commerciaux du Professeur Friedmann, puis le sérieux travail de Léon Joly et du docteur Calmels, les frilosités, ignorances et choix des pontes de la faculté, et les résultats obtenus en clinique humaine, le texte précis et étayé du docteur Amestoy, constituait un plaidoyer convaincant. Il convenait maintenant d'attendre le déroulement du mois d'août afin de noter les effets favorables ou non du vaccin.

Les manifestations annoncées par le praticien, augmentation de la toux et des expectorations, eurent bien lieu, mais tellement fortes que je finis par m'interroger, d'autant qu'elles persistaient encore une semaine avant le vingt cinq août, date de mon anniversaire, entraînant chez moi une très profonde inquiétude et altérant mon humeur.

C'est ainsi que perdant soudain confiance, à l'approche de mes dix huit ans, j'eus, un après-midi, un violent échange, avec la sœur la plus aimable qui soit, venue me dire quelques mots d'apaisement. Cet accès se prolongea d'une révolte écrite argumentée de deux pages. Ainsi, j'explosai en un procès élémentaire et facile, au ton très blasphématoire, à travers lequel je demandai à cette religieuse quelle faute j'avais pu commettre pour être atteint de tuberculose, et retenu à l'hôpital le jour de mes dix huit ans. Malheureux, volontairement perfide et insolent, je lui demandai également de me dire quel plaisir Dieu pouvait ressentir devant cette triste situation...

Sur l'instant, sœur Marie-Ange, italienne d'origine, au fin visage éclairé de deux beaux yeux marrons en amande, très peinée, m'avait regardé avec compassion, sans répondre.

Mais, au matin de mes dix huit ans, à mon réveil, je trouvai sur ma table de chevet, déposés de nuit, un tout petit bouquet de fleurs des champs, certainement cueillies dans le jardin de la communauté, accompagné d'un poème, et d'une toute petite carte, sur laquelle était écrite cette importante phrase de Saint-Exupéry : « le silence est le seul espace de l'esprit où il peut ouvrir ses ailes ».

Je pris les fleurs, lu le poème plusieurs fois.

Je fus bouleversé.

 - 69 - 

J'ai quitté l'hôpital de Créteil pour le sanatorium de la Grange sur le Mont, deux jours après, sans revoir Sœur Marie-Ange.

J'ai mis sous verre, et toujours conservé son poème. Durant ma vie, j'ai souvent relu la citation de Saint-Exupéry.

Puis un jour, après quelques années de retraite, j'ai recherché ce qu'étaient devenues les Sœurs de la Charité. J'ai retrouvé leur trace à Tours.

Sœur Marie-Ange, hélas, n'est plus.

Depuis, mais c'est certainement là, diront certains, une faiblesse d'ancien enfant de chœur, je leur envoie chaque année un petit don et cette modeste action de reconnaissance, exprimée tardivement, nous fait respectivement plaisir.

C'est en 1998 que j'ai parlé, par téléphone, au docteur Maurice Amestoy.

Je l'ai remercié une fois de plus de ses soins et, en liaison avec la maladie que j'avais connue, j'ai ensuite évoqué ce qu'avait été ma carrière sur le plan du travail effectué. Il fut à la fois intéressé, et très satisfait.

En maison de retraite près de Marly le Roi, le docteur, qui avait toute sa vie pratiqué la lecture des radiographie, me confia qu'il devenait aveugle. Je fis une discrète allusion au livre de San Michele.

Avant de le quitter, je lui ai renouvelé ma reconnaissance, ma sympathie, et dit aussi ma peine concernant sa vue.

 - 70 -