AU DELÀ DES BOUCHURES
À compter d'octobre 1954, date de ma reprise de fonction suite à mon séjour en sanatorium et à mon temps de post-cure, j'ai été muté au service préparation de l'activité « grandes visites » des appareils Lockheed L 749, dans le hangar ou j'ai travaillé avant ma maladie. Placés sous la responsabilité du chef de service, opèrent un agent de planning, quatre préparateurs chargés de la définition des consommations matières (référence des matériels « standard » et « spécifiques »), un agent chargé du suivi des kits de modifications et deux employés administratifs. J'y tiens un poste de préparateur.
L'homme, dont la chevelure abondante, naturellement bouclée et désormais blanchie, offre comme un bouquet argenté au centre du bureau de la Préparation des Grandes visites des Constellation, d'origine normande, approche la soixantaine.
Un front haut, aux rides nombreuses et profondes, surmonte d'épais sourcils grisonnants, auxquels succèdent deux yeux bleus clairs, légèrement en amande, avec ce qu'il convient de gaîté et de malice dans le regard, pour prendre l'avantage sur une modeste paire de lunettes, à la monture rouge clair, curieusement posée sur le nez, légèrement en trompette, d'un visage blanc rosé.
D'une hauteur approchant le mètre soixante quinze, avec un torse demeuré puissant comportant de larges épaules, notre personnage porte costume et gilet, prêt-à-porter de bonne facture et d'un tissu de qualité, mais lustré par de multiples remises en forme ménagères, évoquant certainement ce qui fut, précédemment, une période plus faste.
Mais, un embonpoint stomacal et une taille, avec l'âge, épaissie sollicitent les habits désormais en tension, et les efforts méritoires des boutons du gilet, ainsi que la veste du costume porté ouvert en toutes circonstances, témoignent de ces contraintes.
Joël le Somptier qui fut, en son temps, artiste peintre et membre de ce que l'on pourrait appeler le deuxième cercle de la bohème, — marié depuis une douzaine d'années, à une jeune dame plus jeune que lui de quelques vingt-cinq ans dont il a eu cinq enfants — tient depuis un peu plus de huit ans, un poste d'employé administratif contractuel, échelle 3, à Air France...
Sa condition extrêmement modeste, les importantes responsabilités familiales prises certes sur le tard, mais avec volonté et honnêteté, et les systématiques difficultés mensuelles qui découlent de cette situation, n'altèrent pas, chez lui, une journalière joie de vivre. On observe cependant, qu'il achète, chaque semaine, les cinq tickets de cantine nécessaires à ses repas de midi.
Sa participation aux échanges du groupe est naturelle et d'autant plus appréciée que ses nombreuses connaissances artistiques et historiques, dispensées, chaque fois que possible, mais sans ostentation et avec beaucoup d'humour, sont nombreuses et d'un très bon niveau culturel. Et lors des arrosages, ou pots célébrant selon le cas avancements, départs en retraite, congés, ou événements familiaux favorables, qui sont nombreux à cette époque, il n'est pas rare de le voir faire preuve d'enjouement, voire de l'entendre pousser une chanson de corps de garde, en marquant, il est vrai, une certaine préférence pour le cordonnier Pamphile...
Mais lors de la dernière semaine du mois ou dès que la santé de son épouse ou de l'un de ses enfants est en jeu, fragile, le « vieux » père Le Somptier devient soudain triste, et muet d’inquiétude.
Ces jours là, essayant en un premier temps de respecter son silence, plus ou moins maladroitement, nous tentons ensuite de l'aider. Touché par l'attention ou le geste pouvant aller jusqu'à une petite quête, l'ancien, sensible à notre attitude retrouve, peu à peu, confiance et rédige d'une fort belle écriture, les bons d'opérations correspondant aux travaux découverts par les contrôleurs.
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En finale, seul vient en discussion l'espoir qu'il nourrit, de voir son contrat prolongé au delà de la soixantaine réglementaire, afin d'offrir, le plus longtemps possible, à sa nombreuse famille le bénéfice d'un maigre salaire et ultérieurement celui d'un très petit montant de retraite. Et, chacun, dans son for intérieur, souhaite bien sûr que l'intéressé soit prolongé, jusqu’à atteindre les quinze années de cotisations nécessaires, pour prétendre à ses modestes droits.
Au gré des multiples conversations du groupe, entretenues au retour de la cantine, un jour survient, par hasard, le sujet de la voyance. Chacun y va de son commentaire, énonçant selon son analyse ou expérience personnelle, qui son scepticisme profond, qui sa crédulité nuancée. Curieux, n'ayant aucune expérience et aucun avis précis sur le sujet, j'écoute avec attention les avis des uns et des autres, appréciant autant les arguments des quelques convaincus, qu'observant les sourires narquois et les haussements d'épaules de ceux, plus nombreux à qui on ne la fait pas... de ceux qui, esprits réputés forts, trouvaient que ce fichu prétendu art divinatoire n'était que de la foutaise...
Observateur des réactions et intéressé par le sujet, il ne m'échappe, que pendant toute la durée de ce long échange, notre vieil ami Le Somptier est, exceptionnellement, demeuré coi. Coi, ne signifiant pas obligatoirement neutre, il n'en faut pas plus, connaissant les petites ficelles de l'ancien, pour que ma curiosité se mobilise et s'aiguise...
Je n'étais cependant pas le seul à avoir noté cette tenue, de l'ancien, demeuré très en retrait de la discussion. Quelques jours plus tard, profitant d'une absence du bureau de notre artiste, Jean Bouat, préparateur des matériels électriques, esprit futé et également très observateur, s'approche de moi, prétendant prendre mon avis sur ma nouvelle activité. La conversation se nourrit alors de quelques échanges et banalités avant que Jean Bouat, l’œil brillant, en arrive au fait.
« Dis donc jeune, que penses-tu du silence du père Le Somptier qui, la semaine dernière, n'a pas dit un mot lors de la discussion sur la voyance..? »
« J'ai effectivement noté sa discrétion sur le sujet. Oh ! il a le droit de ne trouver aucun intérêt au sujet, sans vouloir le dire... »
« Tout à fait, sauf qu'en se taisant, il nous a fait une petite cachotterie le vieux... »
« Ah ! Il a goûté au truc.. Il a déjà consulté... et ne veut pas l'avouer ? »
Et Jean Bouat, esquissant un sourire malicieux et s'assurant du regard qu'il peut continuer, d'ajouter : « Mieux qu'ça..., on dit qu'il est voyant, ce vieux malin...! »
Je stoppe immédiatement mes occupations et propose alors à mon collègue un tour dans l'atelier pour qu'il m'en dise un peu plus, afin d'approfondir sa déclaration et de satisfaire ma curiosité...
Je suis alors destinataire du récit, a priori époustouflant, d'une scène détaillée, à laquelle mon très disert collègue n'a pas assisté, mais qui lui a été rapportée dit-il par un agent de maîtrise digne de foi et témoin de la scène...
Il me décrit l'essentiel de la consultation, insistant, y compris par une mimique significative, sur le moment assez stupéfiant relatant, un semble-t-il passage en catalepsie du prétendu « voyant ».
Aucun autre détail, aucune autre indiscrétion me sera confiée, ce qui à mes yeux honore mon informateur, lequel me confirme cependant, que le consultant prétendait avoir, à sa propre surprise, pu vérifier l'exactitude de la prédiction du vieux bonhomme. Il excite enfin ma curiosité, en me suggérant de trouver une astuce pour être en mesure d'amener le père Le Somptier à s'ouvrir à moi de la question.
Le contenu du récit m'avait intéressé et avait enflammé mon imagination. Tout en effectuant mes tâches journalières, je lorgnai de temps à autre vers l'ancien, lui prêtant de plus en plus de savoir et de dons acquis au cours de son précédent parcours artistique.
Le moment favorable se présente la semaine suivante, à l'occasion des élections professionnelles. Ce jour là, afin que tous ne partent pas voter et ne s'absentent en même temps du bureau, je propose d'assurer la permanence au travail avec Monsieur Le Somptier, en décalant notre vote.
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Alors que nous nous retrouvons tous les deux, seuls, au bureau, je m'avance vers le vieil homme qui écrit, tout en sifflotant doucement :
« Est-ce que je peux vous demander de m'expliquer le sens d'un mot, plus précisément du mot occultisme, Monsieur Le Somptier…? »
« Ah ! Voilà une curieuse question. Mais pour vous répondre simplement, je dirais que c'est ce qui relève de ce que l'on appelle le paranormal, les sciences occultes ou, pour être plus simple et plus précis : l'alchimie, l'astrologie, la divination, la voyance comme on dit … »
Il vient de prononcer le mot que j'attends depuis le début de l'entretien, mais je me demande bien comment je vais bien pouvoir accrocher sur ce terme sans déclencher sa méfiance. Peu inspiré dans ma stratégie, un peu faux jeton, je me laisse aller à une pratique allusive :
« Ah ! Oui, la voyance, c'était déjà le sujet de discussion de la semaine dernière... Personnellement, je suis incapable de dire si ça existe réellement... Et pourtant, je voudrais bien savoir... »
L'ancien marque un temps d'arrêt, hésitant sans doute quant à comprendre ce que j'aimerais savoir.
Puis, il pose ses lunettes et commence lentement à les nettoyer avec le coin de son mouchoir. Il semble vouloir m'entendre aller plus loin, tandis que je suis de plus en plus désireux d'aboutir...
Je me lance une dernière fois :
« C'est vrai que si je connaissais un voyant, j'irais volontiers le consulter... car dans la situation où je suis, ... d'ancien tuberculeux... reclassé pour l'instant en préparateur, je me fais bien du souci concernant mon avenir, que ce soit sur le plan santé...ou sur le plan carrière...
Monsieur Le Somptier remet ses lunettes et appuie ses deux bras sur le bureau. Il semble méditer quelques instants. Soudain, il respire profondément, et tourne vers moi un visage grave, me fixant plusieurs secondes avant de parler à nouveau :
« Jeune homme, vous m'êtes sympathique, mais le sujet que vous abordez n'est pas anodin. Je comprends vos interrogations et tout ce qui peut vous soucier après l'épreuve qui a été la vôtre...
Interroger son avenir n'est pas sans risque. Imaginez que vous trouviez quelqu'un qui ait un peu de capacité à vous répondre, comment allez vous réagir si les informations qu'il vous délivre ne vous conviennent pas ? C'est délicat pour les deux parties, vous savez... »
Suite à cette déclaration précise, je demeure muet, tentant de réfléchir. Mon interlocuteur, marque également un temps d'arrêt, semblant poursuivre une réflexion devenue silencieuse.
Soudain, se ravisant, il se tourne vers moi, et après avoir mis ses lunettes en sautoir, m'interroge de ses deux yeux plissés avant de me lancer, un peu vivement :
« Dites donc, toute cette discussion ne viendrait-elle pas de quelque chose que vous auriez entendu dire... »
Je ne réponds pas, passant discrètement sur la défensive. Mon interlocuteur poursuit : -
« … je veux dire, entendu à mon sujet...? » Penaud de voir mon manège découvert, je balbutie ce qui veut ressembler à une réponse :
« C'est un peu ça, certains disent que … que vous avez un don... »
L'ancien prend son temps, réfléchit avant de répondre, et se radoucit pour dire enfin un ton plus bas :
« Un don ..., je ne sais pas, mais une aptitude peut-être... que, sachez le, je redoute toujours un peu d'ailleurs, … mais puisque vous semblez si fortement demandeur, je vous inviterai à la maison, et là on verra ce que je peux faire... »
Puis, sortant un calepin de sa poche, l'ancien consulte un petit calendrier. Après quelques secondes de réflexion, il précise soudain :
« Tenez, pas ce samedi là, mais le samedi d'après si ça vous va, on essaiera d'examiner votre cas, vous viendrez chez moi à Savigny-sur-Orge... Arrivez entre neuf heures quarante cinq et dix heures. Tenez, voilà l'adresse. Et, motus, je compte sur votre discrétion... »
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Un peu abasourdi de la rapidité d'aboutissement de la situation, mais satisfait d'avoir obtenu sans trop d'effort, ce si espéré rendez vous, je me confonds en remerciements auxquels me répondent quelques bribes à mi-voix. À la vue d'un collègue de retour au bureau, en vieux comédien habile, le père Le Somptier, écarte son siège, se lève, reprend un verbe haut et s'exclame:
« Ah! Les voilà qui reviennent … Alors, on va pouvoir aller voter et déjeuner à notre tour... Allez jeune homme, ne perdons pas de temps, on y va...
Ce samedi matin froid de fin janvier, dans une rue de banlieue triste et encore endormie, je rejoins, à l'heure demandée, un petit pavillon ancien, aux murs gris.
Monsieur Le Somptier m'ouvre sans attendre. Dans la pièce à vivre je découvre immédiatement, offert comme un tableau de Renoir, l'épouse encore jeune, jolie, bien en chair, au regard empreint d'une grande douceur et quatre enfants aux longs cheveux bouclés surmontant de souriants visages aux joues roses, éclairés, pour trois d'entre eux, des superbes yeux marrons de leur mère. Seul, le plus âgé des présents, avec la forme de son visage, ses yeux bleus, et ses épaules déjà bien affirmées, annoncent la totale ressemblance paternelle. Lors d'une brève présentation, on m'indique que l'aîné de la fratrie est à l'école. Je suis à la fois ravi de découvrir cette situation et un peu honteux de ne pas avoir acheté quelques friandises pour ces enfants... Et devant ce paisible spectacle familial, je demeure admiratif, réservé et silencieux. Une peinture naïve attire mon regard mais je ne pose aucune question, tant je suis préoccupé et curieux de la suite.
L'ancien m'entraîne alors vers la cuisine, pièce ou, semble-t-il, va se dérouler « l'opération ».
Monsieur Le Somptier m'invite à m'asseoir, d'un côté de la modeste table, face à lui, et m'informe sans attendre :
« Jeune homme, vous allez assister à une expérience qui vous semblera curieuse voire bizarre, et ce quel que soit votre appétit pour l'ésotérisme. Vous devrez prendre du recul pour juger.
Si j'ai bien compris, vous avez deux sujets de préoccupation, votre santé d'abord et ensuite votre devenir professionnel. Je vais donc m'efforcer de répondre à deux questions que vous me devrez reformuler précisément, et en quelques mots, quand je vous ferai signe du doigt, environ deux à trois minutes après mon début de concentration.
Ne soyez pas effrayé par le masque que prendra mon visage. Sachez enfin, que je n'aurai aucun souvenir des réponses que je vous ferai et qui répondront, ou non, à vos préoccupations. Il sera donc inutile, à mon retour à la « normale », de me questionner pour tenter d'obtenir telle précision ou tel éclaircissement. Nous sommes bien d'accord …? »
Un peu embarrassé, la bouche rendue sèche par la tension progressive créée par le sourd et précis monologue de l'ancien, et quelque peu ému par la soudaine atmosphère, je balbutie une réponse que je confirme d'un acquiescement de la tête.
Mon interlocuteur pose alors ses lunettes, me regarde quelques instants, m'indique d'un mot qu'il débute sa concentration et ferme les yeux.
Un silence total s'est installé dans la maison. Curieux, un peu inquiet et figé sur ma chaise, j'observe mon vis à vis. Ses mains sont demeurées à plat sur la table. Le visage s'apaise puis devient plus blanc, presque cireux. La respiration se fait moins profonde, plus saccadée. Les yeux s'ouvrent et fixent un point imaginaire. Le visage semble soudain être sous l'épreuve d'une immense tension.
Moins de trois minutes se sont écoulées quand je formule mes questions. Un silence d'une dizaine de secondes s'écoule, puis, d'une voix sourde mais audible, Monsieur Le Somptier, le visage las et le buste penché vers la table, s'adresse à moi :
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« Votre santé va se consolider. Vous ne serez plus jamais tuberculeux... Votre carrière... pas facile, une ouverture bientôt ... changements successifs, progressions successives, et en finale, vous ferez aussi bien que monsieur Boehler, notre grand chef actuel...! »
Puis plus rien... et mon « voyant » qui semble assoupi, se redresse progressivement, déplie ses bras, retrouve son rythme respiratoire habituel et me regarde à nouveau comme si une conversation était en cours. Tout est terminé.
« Alors, jeune homme, êtes vous satisfait de ce que je vous ai dit …? »
Je lui rapporte sa « prédiction », qu'il est censé ne pas avoir retenu. Il semble soulagé par l'aspect positif de sa réponse concernant mes demandes et ajoute très gentiment être bien content pour moi, principalement en ce qu'il appelle son pronostic concernant ma santé. Il me conseille cependant de ne retenir qu'une seule chose de cet entretien : la certitude d'un avenir favorable, moyennant cependant efforts soutenus de ma part...
Je suis tout à la fois interloqué, pantois, crédule et dubitatif...
Mais le père Le Somptier ne souhaite pas prolonger l'entretien plus avant. Il me confie ressentir une certaine fatigue comme après chaque expérience semblable et m'indique, en sus, qu'il doit aller faire les courses au marché. Il m'accompagne dans la salle de séjour, où, presque gêné, je salue son épouse et ses enfants, et le remercie une dernière fois avant de partir. Il ajoute un dernier mot :
« Pas un mot au bureau, s'il vous plaît... Ils en feraient des gorges chaudes... vous savez bien... » J'acquiesce. Les enfants et la maman sourient gentiment
Sur mon scooter, alors que j'atteins Juvisy, j'ai bien du mal à reprendre mes esprits et à me faire une opinion objective sur ce qui vient d'avoir lieu. Au crédit de l'ancien, je mets la gratuité de l'entretien, la sobriété de son expression et l'absence de motif à se moquer de moi. À son débit, je retiens le caractère général de sa courte déclaration et l'objectif éventuel, de me rassurer pour me donner confiance en l'avenir.
Je décide de prendre du recul, de reprendre l'examen de l'affaire plus tard, mais au plus profond de moi-même, je suis réjouis de ce que m'a « révélé » l'ancien....
Il est midi passé de quelques minutes. C'est donc souriant et légèrement émoustillé que je me dirige vers la première aérogare d'Orly ou stationnent fièrement deux Constels et un Douglas DC4, puis vers la cantine du personnel d'Air France pour y rejoindre Louis Raynal et Jean-Marie Ricaud qui ne vont pas manquer d'arriver pour déjeuner.
Durant le repas, tout en ne manquant pas d'apprécier à leur juste valeur le contenu des uniformes des hôtesses d'accueil, les trois anciens apprentis que nous sommes, et qui, à cette époque occupent, chacun, une chambre en location dans le village d'Orly, évoquent les événements de la semaine écoulée.
Raynal qui, comme moi, habite le parc d'Orly, relève, en bon observateur, que mon scooter n'était plus devant le pavillon de ma logeuse, ce matin à dix heures.
« Ou étais-tu de si bonne heure pour un samedi..? Et tu as l'air si satisfait ... il n'y aurait pas une histoire de nana derrière tout ça...? »
Ricaud, plus réservé, attends cependant la suite avec gourmandise...
Après avoir échangé un sourire avec eux, je reprends le masque sérieux et le ton laconique et leur raconte ce qui a eu lieu, en fait, la veille au soir :
« Rien de tout ça les gars, j'avais simplement un rendez-vous d'affaire, avec un sergent de l'armée américaine, qui partait à Bruxelles en fin de matinée... . Mais au lieu de me proposer des cigarettes ou des cigares comme d'habitude, il m'a présenté des sous-vêtements d'homme en nylon, … et en couleur s'il vous plaît. Alors, j'ai refusé, mais ça m'a fait marrer.
Ils sont prêts à tout fourguer ces Ricains afin d'avoir du blé pour aller faire la fête à Paris... ».
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Ricaud m'indique qu'il lui faudrait une cartouche de Pall Mall. Raynal précise qu'il préfère les Craven, plus chicos avec leur bout en liège...
« Les gars, vous me parlez de cigarettes anglaises, avec les Américains on ne peut avoir que des Camel et des Lucky strike... et pour les cigares, les petits, ce sont les Robert Burns et les gros, les King Edward... vu l'arbre en boule …? »
Ce dégagement en touche opéré, la matinée passée en compagnie du père Le Somptier, reprend possession de mon esprit.
Je reste cependant prendre un café ... et reluquer le voisinage, en compagnie de mes deux copains.
« Tu as vu cette fille. Woua, elle est jolie... quelle superbe paire de roberts elle a... »
« Va falloir passer navigant les mecs, car elle ne sort qu'avec les Commandants de bord... »
« Tu crois que ça pourrait justifier de passer le concours pour être mécano nav..? »
« Il a dit Commandant de bord... pas mécanicien navigant... Alors, on laisse tomber...! »
Afin de conserver le souvenir exact des prédictions de l'ancien, dès retour dans ma chambre d'Orly, je prends des notes que je me promets de conserver soigneusement.
Vais-je parler de tout cela avec Antoinette François...?
Le soir venu, sur la base des sobres prédictions de Joël Le Somptier, je tente d'imaginer un destin...
Monsieur Le Somptier, certainement avec l'aide de Willy Boehler et des services sociaux, a été, à la satisfaction de tous, prolongé.
Avec l'organisation nouvelle séparant le grand entretien et le petit entretien des avions, nos voies se sont séparées. Le rencontrant devant le building de commandement, début de l'an mille neuf cent cinquante-huit, en compagnie de ma récente épouse, je le salue avec plaisir.
Au reçu de ses compliments, je lui rétorque malicieusement qu'il n'avait pas prévu mon mariage...
L'ancien, qui ne saurait être démonté par semblable répartie, l’œil plissé mais toujours vif, reprend immédiatement l'initiative :
« Jeune homme, il eut suffi que vous me le demandiez, or vous ne m'avez posé que deux questions à l'époque… »
Puis, sur un ton plus sérieux :
« J'ai appris que vous êtes en poste catégorie trois, bon début, bravo... ça va également dans le sens de mes prévisions …! »
Malgré un léger déhanchement venu avec le poids, et des rides qui se sont accentuées avec l'âge et les soucis, l'employé administratif Joël le Somptier, avec ses cheveux blancs frisés, a toujours conservé une certaine classe.
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