« Votre santé va se consolider. Vous ne serez plus jamais tuberculeux... Votre carrière... pas facile, une ouverture bientôt ... changements successifs, progressions successives, et en finale, vous ferez aussi bien que monsieur Boehler, notre grand chef actuel...! »

Puis plus rien... et mon « voyant » qui semble assoupi, se redresse progressivement, déplie ses bras, retrouve son rythme respiratoire habituel et me regarde à nouveau comme si une conversation était en cours. Tout est terminé.

« Alors, jeune homme, êtes vous satisfait de ce que je vous ai dit …? »

Je lui rapporte sa « prédiction », qu'il est censé ne pas avoir retenu. Il semble soulagé par l'aspect positif de sa réponse concernant mes demandes et ajoute très gentiment être bien content pour moi, principalement en ce qu'il appelle son pronostic concernant ma santé. Il me conseille cependant de ne retenir qu'une seule chose de cet entretien : la certitude d'un avenir favorable, moyennant cependant efforts soutenus de ma part...

Je suis tout à la fois interloqué, pantois, crédule et dubitatif...

Mais le père Le Somptier ne souhaite pas prolonger l'entretien plus avant. Il me confie ressentir une certaine fatigue comme après chaque expérience semblable et m'indique, en sus, qu'il doit aller faire les courses au marché. Il m'accompagne dans la salle de séjour, où, presque gêné, je salue son épouse et ses enfants, et le remercie une dernière fois avant de partir. Il ajoute un dernier mot :

« Pas un mot au bureau, s'il vous plaît... Ils en feraient des gorges chaudes... vous savez bien... » J'acquiesce. Les enfants et la maman sourient gentiment

Sur mon scooter, alors que j'atteins Juvisy, j'ai bien du mal à reprendre mes esprits et à me faire une opinion objective sur ce qui vient d'avoir lieu. Au crédit de l'ancien, je mets la gratuité de l'entretien, la sobriété de son expression et l'absence de motif à se moquer de moi. À son débit, je retiens le caractère général de sa courte déclaration et l'objectif éventuel, de me rassurer pour me donner confiance en l'avenir.

Je décide de prendre du recul, de reprendre l'examen de l'affaire plus tard, mais au plus profond de moi-même, je suis réjouis de ce que m'a « révélé » l'ancien....

Il est midi passé de quelques minutes. C'est donc souriant et légèrement émoustillé que je me dirige vers la première aérogare d'Orly ou stationnent fièrement deux Constels et un Douglas DC4, puis vers la cantine du personnel d'Air France pour y rejoindre Louis Raynal et Jean-Marie Ricaud qui ne vont pas manquer d'arriver pour déjeuner.

Durant le repas, tout en ne manquant pas d'apprécier à leur juste valeur le contenu des uniformes des hôtesses d'accueil, les trois anciens apprentis que nous sommes, et qui, à cette époque occupent, chacun, une chambre en location dans le village d'Orly, évoquent les événements de la semaine écoulée.

Raynal qui, comme moi, habite le parc d'Orly, relève, en bon observateur, que mon scooter n'était plus devant le pavillon de ma logeuse, ce matin à dix heures.

« Ou étais-tu de si bonne heure pour un samedi..? Et tu as l'air si satisfait ... il n'y aurait pas une histoire de nana derrière tout ça...? »

Ricaud, plus réservé, attends cependant la suite avec gourmandise...

Après avoir échangé un sourire avec eux, je reprends le masque sérieux et le ton laconique et leur raconte ce qui a eu lieu, en fait, la veille au soir :

« Rien de tout ça les gars, j'avais simplement un rendez-vous d'affaire, avec un sergent de l'armée américaine, qui partait à Bruxelles en fin de matinée... . Mais au lieu de me proposer des cigarettes ou des cigares comme d'habitude, il m'a présenté des sous-vêtements d'homme en nylon, … et en couleur s'il vous plaît. Alors, j'ai refusé, mais ça m'a fait marrer.
Ils sont prêts à tout fourguer ces Ricains afin d'avoir du blé pour aller faire la fête à Paris... ».

 - 88 -